Dans le Sarkozy-Tour, à Annecy: beaucoup d'agitation et un discours en pleine droite
Le moindre déplacement de Nicolas Sarkozy est un événement donnant lieu à des scènes d’anthologie réduisant les journalistes à une meute (lire le reportage de Mediapart sur le déplacement du président français en Mayenne), qui ne peut que regarder ce qu’on veut bien lui montrer, parler de ce qu’on veut bien lui raconter, sans avoir l’occasion de s’éloigner ni du droit chemin fixé, ni du timing imposé par l’exercice. Le premier déplacement de campagne de Nicolas Sarkozy a donné le ton sur la forme. Sur le fond aussi, avec un discours critiquant François Hollande mais jamais Marine Le Pen et rappelant les fondamentaux : travail, lutte contre l'assistanat et contre l'immigration illégale. Reportage.
Sur le parvis de l’Eglise italienne, Lionel Tardy joue le VRP local de Nicolas Sarkozy. En attendant l’arrivée de ce dernier, les médias se succèdent devant le député de Haute-Savoie, élu en 2007 sans étiquette face au sortant et très installé Bernard Bosson (député depuis 1986, désormais soutien de François Bayrou).
Lionel Tardy joue le jeu. Inlassablement, il détaille le trajet de la promenade prévue dans le centre-ville, qu’il a lui-même balisé dans la matinée. «Ça va bien se passer, confiait-il dans la matinée. Et puis pour le meeting à l’Arcadium, on a bien rempli. On va devoir refuser du monde.»
Une dizaine de minutes avant l’arrivée de Nicolas Sarkozy, agitation, frénésie et début d’hystérie collective. Dimitri Lucas, du service de presse de la présidence, qui a pris un congé sans solde pour migrer au QG de campagne, tente de discipliner les journalistes. «Vous vous mettez tous en ligne, s’il vous plaît. Vous reculez de trois, quatre mètres. Vous vous mettez au niveau du poteau, s’il vous plaît», répète-t-il en agitant les bras.
Midi, le président-candidat arrive. A peine le temps de l’apercevoir... qu’il disparaît sous la nuée de caméras, perches, appareils photos. «On ne peut même pas le voir», se plaint une sympathisante qui attend depuis une heure. Non seulement cette quinquagénaire déçue mais souriante ne le verra pas, mais elle manquera de tomber à cause du mouvement de foule.
Ce qui fait dire à une jeune femme : «Franchement, tu peux te prendre un coup de couteau là-dedans, tu ne t’en rendrais pas compte.» Plus loin, c’est un journaliste reporter d’images qui demande aux confrères «de faire une ligne, allez». Une fois, deux fois, trois fois : en vain.
Nous continuons, de chocolaterie en crêperie, de magasin à thé en traiteur, de charcuterie en boutique de vêtements. A chaque arrêt, seul un ou deux journalistes sont autorisés à entrer dans le commerce, faute de place. Il y a au moins autant de journalistes que de curieux, sympathisants et militants, voire plus. Ça pousse, ça crie. «Je le plains», conclut une dame âgée enveloppée dans une grosse écharpe. Deux adolescents un brun moqueurs, plutôt malins, trouvent tout ça «ridicule».
Dernière étape avant le déjeuner sans journaliste et avec la population à L’Alpin, la boucherie-charcuterie Veyrat, dans laquelle nous parvenons à entrer. Nicolas Sarkozy pose quelques questions du type «Comment ça va en ce moment ? Ça reprend bien, la viande ? Qu’est-ce qui se vend ?». Puis accepte un morceau de saucisson «Comment refuser !». Echange encore quelques mots avec le patron et se dirige vers la sortie.
Mediapart en profite donc pour interpeller le président candidat sur la double mise en examen d’Eric Woerth, ancien ministre du Budget et trésorier de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, pour trafic d'influence passif et recel de 150 000 euros présumés occultes destinés à la campagne de 2007.
Interrogé le 13 juillet 2010 par David Pujadas sur les révélations de la presse dans l’affaire Bettencourt (voir la vidéo ci-dessous), Nicolas Sarkozy avait mis en cause l'existence d'« officines ». « Il y a des comportements de quelques-uns qui ne font pas honneur à la profession de journaliste », avait ajouté le président, interrogé sur les attaques à répétition de l’UMP contre le site Mediapart – et pour lesquelles Xavier Bertrand, alors secrétaire général du parti présidentiel, a été mis en examen pour diffamation.
Nous nous permettons donc cette question : « Monsieur Sarkozy, pensez-vous, comme vous l’avez dit en 2010 à David Pujadas pour la presse, que des officines sont derrière les juges qui ont mis Eric Woerth en examen ?» Silence gêné. Agacement manifeste. « Ecoutez... qu’est-ce que vous me parlez de ça... Je suis là... à Annecy, j’ai pas envie de parler de ça. »
Puis il se tourne vers le journaliste à côté de nous pour le saluer. Nous insistons. Et lui rappelons qu'Eric Woerth était son trésorier de campagne en 2007. « Oui, et alors, répond-il en s’éloignant,écoutez on est en démocratie, et on a bien le droit de ne pas répondre aux questions. Vous avez le droit de les poser, j’ai le droit de ne pas y répondre. » Fin de la (non-) discussion.
L’après-midi, on prend les mêmes et on recommence, blouse blanche et charlotte en plus : nous voici à la fromagerie Chabert, à Vallières, à 25 kilomètres au sud-ouest d’Annecy. «Oh ben oui, on est content qu’il soit venu», répond une employée qui vient d’être saluée par le candidat. «Ça nous fait de la pub !»
Puis retour dans le chef-lieu du département pour clore cette première journée de campagne officielle : le meeting à l’Arcadium, une salle d’une capacité de 3 600 places. «Mais il y avait tellement de monde, qu’on a signé une décharge pour laisser entrer les 400 personnes qui étaient dehors. Donc on était 4 000», explique Dimitri Lucas.
En effet, la salle est remplie. Quinquagénaires et plus majoritairement assis, dans les gradins. Jeunes et moins jeunes dans la fosse, pour faire du bruit. Le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, qui est aussi sur ses terres en tant que député de Haute-Savoie, vient chauffer la salle. Ode à Nicolas Sarkozy, «qui a protégé la France de la mondialisation et du chômage».
Nicolas Sarkozy commence par un hommage appuyé aux résistants du plateau des Glières, sa roche de Solutré à lui, puisqu’il y est venu chaque année depuis cinq ans, la première fois étant l’entre-deux tours de la présidentielle de 2007, deux jours à peine avant sa victoire électorale.
«Si je suis élu, je reviendrai tous les ans», avait alors promis en 2007 Nicolas Sarkozy. Ce qu’il fit donc. Et ce que l’associationCitoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui ne cessa de qualifier de récupération politique. C’est donc logiquement que, mardi, elle dénonçait dans un communiqué la «réédition du “coup” de 2007», lorsque la visite au plateau des Glières a commencé à être annoncée un peu partout dans les médias. «Nicolas Sarkozy se sera servi de la Résistance mais n'aura pas servi la Résistance», dit le texte, qui renvoie vers la vidéo (extrait du film Walter retour en résistancede Gilles Perret, membre de l’association) du président « riant » au cimetière de Morette où sont enterrés les résistants de Glières.
«Mais dans cet entre-deux tours, en 2007, on était inaudible, quoi qu’on fasse. Rappelez-vous : une ribambelle de journalistes qui lui collaient aux fesses, personne n’était dans l’analyse mais simplement dans la représentation médiatique. Ce qui est rassurant, c’est que le climat autour de sa venue a bien évolué, vu les retombées presse qu’on a eues cette fois», analyse Gilles Perret, qui trouve d’autant plus insupportable la venue d’un candidat qu'il«a mis à mal le programme du Conseil National de la Résistance».
Retour au meeting. Nicolas Sarkozy enchaîne avec des excuses : «J’ai commis des erreurs, mais je me suis toujours efforcé d’être juste, d’être sincère et de donner tout ce que je pouvais.» Des excuses pour mieux défendre son bilan, avec en creux une critique à peine voilée de ce qu’auraient fait – ou pas fait – les socialistes :«Depuis combien de temps parlait-on de l’autonomie des universités, sans la faire ? Depuis combien de temps parlait-on de la refonte de la carte judiciaire ? Du service minimum ? Des régimes spéciaux des retraites ? Depuis combien de temps savait-on qu’on devait réformer les retraites pour les garantir ?»
Sur le même mode, il énumère la fin de la taxe professionnelle, la TVA sociale, le déverrouillage des 35 heures, la baisse des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires avant de ponctuer d’un :«La voie de la réforme, la plus difficile, la plus exigeante, la seule.»
Dans son discours, chacun de ses adversaires dans la course à la présidentielle en prend pour son grade. François Hollande en tête :«Quand on met en danger la politique familiale, on met en danger la France. Quand on met en cause la réforme des retraites, quand on veut laisser à nos enfants les dettes d’une génération qui n’a pas le courage d’assumer ses responsabilités, on affaiblit la France. Quand on dit à la presse anglaise qu’on est libéral et qu’on vient expliquer aux Français que l’ennemi c’est la finance, on ment aux Français», scande-t-il, en faisant référence sur le dernier point à l’entretien donné par François Hollande au quotidien britannique The Guardian.
Dominique de Villepin, son meilleur ennemi, lui non plus n’y coupe pas lorsque Nicolas Sarkozy s’en prend à «ceux qui ne se sont jamais confrontés à l’élection».
Seule une candidate échappe aux foudres du candidat de l’UMP : Marine Le Pen. D’abord lorsqu'il tend la main explicitement à ses électeurs : «Beaucoup de Français sont convaincus que la seule liberté qu’il leur reste, c’est de dire non. Eh bien ces femmes et ces hommes, je pense qu’il faut les respecter, les écouter, les comprendre et répondre à leurs aspirations profondes au changement. Oui, je l’assume, je veux rendre la parole à cette France du non.»
Ensuite quand il reprend des thèmes qui feront mouche auprès de ces potentiels électeurs, comme l’immigration. «Quand on prend le risque du vote communautaire en donnant le droit de vote aux étrangers, on affaiblit la France», martèle-t-il. L’immigration vue comme un problème et comme responsable de l’affaiblissement de notre modèle social : «Si nous ne luttons pas contre l’immigration illégale, c’est tout notre pacte social qui risque de voler en éclats. Lutter contre l’immigration illégale, ce n’est pas un choix idéologique, c’est un devoir moral.» Avant de conclure : «Je ne comprends pas le débat sur la droitisation.»
Dans la salle, son discours est bien intégré. Dès le plus jeune âge. Meije et Clarence ont 18 ans. Elle, en terminale sciences économiques et sociales. Lui, en fac de droit. Tous les deux encartés à l’UMP et à l’UNI. Tous les deux sensibles à la lutte contre l’assistanat : «L’assistanat, ce n’est pas un mode de vie, ce n’est pas notre but, on veut s’en sortir par nous-mêmes», déclare la jeune fille. Clarence renchérit : «Il faut relancer l’investissement.» Et l’emploi ? «Les emplois aidés ce n’est pas la solution ! De toute façon, c’est l’entreprise qui a vocation à embaucher, pas l’Etat.»
Plus loin, Bernard, sympathisant, retraité et ancien directeur des achats dans le privé est tout aussi enthousiaste : «Il est professionnel. Il est excellent sur tous les sujets.»
André, qui l’accompagne, fait de la main le signe du serpent qui se dresse et du pipeau. «Il est en campagne», sous-titre-t-il. Ce retraité de l’industrie, ancien technicien, a voté pour Nicolas Sarkozy en 2007. Cette année, il pourrait s’abstenir. Pas convaincant ? «Il est convaincu quand il parle, c’est déjà pas mal. Il promet du boulot à tout le monde... mais comme il n’y arrivera pas...», lâche-t-il sans finir sa phrase.
Régis, militant et retraité de l’agriculture, est venu en bus affrété par l’UMP de Saint-Etienne. «Son discours était bien construit, tout y était. Mais ça sera difficile. Toute la difficulté, c’est d’aller au second tour», observe-t-il. De quoi a-t-il peur ? «Des gens qui vont voter Le Pen. J’en ai autour de moi. Ils veulent voter Le Pen parce que c’est la candidate qu’on martyrise.»
Pour lui, ce n’est donc pas étonnant que Nicolas Sarkozy n’ait pas tapé sur la candidate frontiste dans son discours. «Ne pas taper sur Le Pen, c’est exactement ce qu’il fallait faire. Faut pas jeter de l’huile sur le feu !»
Les spectateurs sont presque tous partis. Au fond, sur les sièges de velours rouge, Grégory et Claire, trentenaires, sont toujours assis. Ils ne sont ni sympathisants, ni militants, ni potentiels futurs électeurs de Nicolas Sarkozy. Ils sont venus pour voir. «Je suis éducatrice, je veux pouvoir raconter ce qu’est un meeting aux jeunes, raconter cette dynamique.»
Sur la forme, elle qualifie Nicolas Sarkozy de «brillant», «très très fort». Sur le fond, elle n’adhère pas du tout : «Je travaille avec des mères immigrées, qui ont fui la misère de leur pays. Elles sont confrontées à un tas de difficultés, pour obtenir des autorisations, des aides du Conseil général. Ça empire, c’est de plus en plus compliqué. Alors ces idées-là, c’est non.»
Grégory, animateur «polyvalent», se définit «philosophiquement de gauche», car politiquement, il n’est d’aucun bord : «Comme le vote blanc n’est pas pris en compte, il ne me reste que l’abstention. On est obligé d’y passer, comme ça les journalistes en parlent et les politiques relativisent leur élection !»