Dans le camp de Hollande, riposter... sans s'abaisser
Soutien de Tarik Ramadan, appel de 700 mosquées, droit de vote des étrangers, régularisation massive de sans-papiers : depuis le premier tour, Nicolas Sarkozy multiplie les attaques– parfois totalement mensongères –contre son rival socialiste, avec un message simple à destination des électeurs du Front national. Voter pour le PS reviendrait à voter pour l’islamisme, le « vote communautaire » ou une immigration massive.
Au QG de campagne, l’équipe de François Hollande a mis au point sa stratégie : répondre, mais avec calme, et ironiser sur la fébrilité supposée du camp d’en face. « Un sauve-qui-peut de la droite sarkozyste », dixit un des porte-parole de François Hollande, Bernard Cazeneuve, ou « beaucoup d’affolement » pour la députée Delphine Batho. « Il ne faut rien laisser passer, il faut dénoncer les contre-vérités mais, en même temps, Nicolas Sarkozy s’est totalement discrédité… C’est le signe d’une droite aux abois qui ne sait plus quoi inventer et qui est prête à brader le peu de dignité qui lui restait », explique aussi Najat Vallaud-Belkacem.
Avant de livrer, l’air de rien, un florilège des mensonges de campagne de l’adversaire : son voyage à Fukushima (le président de la République n’y a pas été), le vote de l’Acte unique (Nicolas Sarkozy n’était pas encore député à l’époque), « et, c’est plus ancien encore, sa présence juste à Berlin lors de la chute du mur » (c’était pas la bonne semaine). Également porte-parole, Delphine Batho, glisse : « Tout cela traduit beaucoup de nervosité… Il paraît qu’ils font leurs cartons à l’Elysée. »Dimanche, sur le net, un photomontage montrant un camion des Déménageurs bretons devant la résidence du chef de l’État s’est taillé un franc succès.
Organisés au sein du pôle “influence”, environ 300 “twittos” et blogueurs sont sollicités depuis plusieurs semaines. Encore plus depuis le début de la semaine. « La campagne de second tour est gerbante : cela nécessite de ne pas laisser dire, d’être rapide »,explique l’un d’eux, Rémi Sabau. Jeudi matin, par exemple, alors que Sarkozy affirmait, à tort, que Ramadan appelait à voter Hollande, les socialistes relayaient abondamment sur les réseaux sociaux le dernier discours du député de la Droite populaire, Lionnel Luca (qui a rebaptisé la compagne de François Hollande« Valérie Rottweiler »).
« C’est un activiste qui a repéré, à 6 h 30/7 h, le billet de Guy Birenbaum reprenant un article de Nice-Matin passé inaperçu. On a alerté les porte-parole de la campagne, Delphine Batho a fait un communiqué et l’AFP a finalement fait une dépêche », explique le responsable du pôle “influence”, le blogueur Romain Pigenel. Dans la journée, il a aussi fait diffuser une page de « désintox » répondant point par point à un mail circulant depuis plusieurs jours dressant une fausse biographie de Hollande (et reprise par l’UMP).
« Ce texte circulait depuis des mois, mais on a vu un pic depuis une semaine. Il s'est propagé via des gros canaux de diffusion… Des militants s’inquiétaient, alors on a fini par répondre »,détaille Romain Pigenel. Sa ligne : « ne pas surréagir à des rumeurs, pour ne pas leur donner corps, et ne pas tomber dans un débat de chiffonniers avec des gens qui voteraient de toute façon pour Nicolas Sarkozy. » « Il faut garder la tête froide », dit-il, convaincu que les dernières sorties du président sortant « ne parlent qu’à un public déjà très droitisé ».
« Le mot d’ordre c’est aussi de riposter à Nicolas Sarkozy par du fond et de développer le projet… Parce que la force de François Hollande, c’est justement de ne pas changer de projet dans l’entre-deux-tours », témoigne “l’activiste militant” Rémi Sabau. Si l’équipe a pour consigne de riposter aux attaques de l’adversaire, « avec la fermeté nécessaire », elle doit aussi« refuser une forme de dégradation du débat public ». « Nous devons élever le débat en permanence, explique Delphine Batho.Derrière cette stratégie de la tension, il y a la volonté de nous faire péter nos boulons… François Hollande et son équipe sont d’un calme olympien. »
« Il faut savoir répondre, dénoncer les mensonges –et on a commencé à le faire –, mais il faut absolument éviter de tomber dans une espèce de course, de perte de sang-froid, de non-respect de nos concitoyens, de tomber dans cet affolement du pouvoir », abonde le député européen Kader Arif. L’équipe Hollande a souvent joué, depuis le début de la campagne, du diptyque peur (Sarkozy) versus espoir (Hollande). « C’est aussi le choix entre une personne affolée et une personne sereine. François Hollande a raison d’insister sur sa sérénité », dit encore Arif, proche de longue date du candidat socialiste.
Au QG de l’avenue de Ségur, on rappelle aussi que la stratégie de Sarkozy est dans la continuité de la ligne Buisson déjà consacrée depuis plusieurs semaines. « On n’est pas du tout surpris, explique le député fabiusien Bernard Cazeneuve. La fin de la campagne c’est le début de campagne avec un degré d’outrance en plus. Ils ont commencé avec la viande halal, ils finissent avec le programme de Marine Le Pen. Le propre de cette stratégie c’est précisément qu’elle n’a pas de limite. »
En face, François Hollande a conservé, depuis son discours du Bourget, le 22 janvier, la même stratégie (lire nos articles ici, là ou encore là) et la « constance » et la « cohérence » sont deux des termes clef avec lesquels il espère convaincre les électeurs. « Moi je ne change pas d’avis », aime-t-il à répéter. Il veut continuer à dérouler son programme, et ses 60 propositions, pour mieux attaquer sur son bilan le sortant. « On ne veut pas faire leur campagne, on veut continuer la nôtre. C’est ce qui les met en difficulté », dit Cazeneuve. Sur le terrain, les militants engagés dans les opérations de porte-à-porte n’ont d’ailleurs pas reçu de nouvelles consignes. « Nous avons la même stratégie ciblée vers les abstentionnistes de gauche, notamment dans les quartiers populaires et vers certains électeurs FN à qui il faut redonner confiance avec le programme », explique un des responsables Vincent Pons.
C’était aussi le sens du déplacement de François Hollande dans l’Aisne mardi (lire notre reportage) et de sa conférence de presse quasi-présidentielle mercredi à Paris. « On n’a pas perdu la main, affirme Najat Vallaud-Belkacem. La conférence de presse donnait à voir le mode de gouvernance qui serait celui de François Hollande s’il est élu : la sérénité, le rassemblement, la transparence démocratique. » Le candidat a promis qu’il tiendrait une conférence de presse de ce type tous les six mois, en-dehors de l’Élysée.
Dans les prochains jours, Hollande va donc continuer à dérouler son programme pour montrer aux abstentionnistes et aux électeurs de gauche qui ont voté Marine Le Pen au premier tour qu’il peut incarner un espoir. Car ses proches en sont convaincus : la stratégie choisie par Nicolas Sarkozy est « contre-productive » (Vallaud-Belkacem) ou « méprisante pour les électeurs » (Batho). « Plus Sarkozy s’éloigne de la République, moins sa capacité de rassemblement est forte, plus l’échec est probable… Et en plus avec le déshonneur. Ils sont en train d’ajouter à la perspective de la défaite celle du déshonneur », analyse Cazeneuve. Avant d’ajouter : « On n’a vraiment pas peur. »