CSA et télés: un grand bazar pour décompter «les» Sarkozy
Qui s’est exprimé dimanche soir pendant plus d’une heure sur neuf chaînes de télévision ? Le président de la République ou le candidat Sarkozy ? Les deux, répond le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Mais dans quelle proportion ? Mystère. Le CSA ne communiquera pas son décompte du temps de parole. La question a pourtant son importance : entre le 1er janvier et le 19 mars 2012, les chaînes de télévision qui sont sous l’égide du gendarme de l’audiovisuel ont pour obligation de respecter le principe d’équité à l’égard de tous les candidats.
Mais comment traiter Nicolas Sarkozy ? Depuis le 1er janvier, le CSA le considère comme un « candidat présumé », c’est-à-dire comme un candidat à part entière, même s’il ne s’est toujours pas officiellement déclaré. Seulement, il arrive à Nicolas Sarkozy de s’exprimer en tant que président. Il faut donc faire la part des choses dans ses prises de parole. Et l’exercice est plus délicat qu’il n’y paraît.
Dans un premier temps, le CSA nous avait donné son accord de principe pour que nous assistions dans ses murs à un décryptage d’un discours de Nicolas Sarkozy. Le gendarme de l’audiovisuel, haute autorité indépendante, a préféré faire marche arrière. Puis nous avons cru que nous pourrions obtenir au moins le décompte de l’émission de dimanche. A tort. « On rendra un résultat final avec toutes les interventions à la fin de la période d’équité. Si on rentrait dans le détail pour un candidat, il faudrait le faire pour tous », plaide Christine Kelly, qui nous expliquait lors d’une précédente rencontre que, de toute façon, « quand on s'assoit et qu'on écoute, la répartition saute aux yeux ; c'est sans ambiguïté. D'ailleurs, les chaînes et les radios font en général le même décompte que nous, à 1 ou 2 % près ».
Nous avons voulu nous en assurer et sommes allés voir comment travaillait BFM-TV, qui nous a ouvert ses portes en toute transparence. Maxime Daridan, membre de la rédaction et spécialiste du dossier « pluralisme » sur la chaîne depuis 2007, supervise un journaliste en CDD et une stagiaire, qui ont la charge de comptabiliser le temps de parole de chacun des candidats. Pour une intervention comme celle de dimanche soir, Maxime Daridan décrypte lui-même l'émission, au vu de la complexité de la tâche.
Car en réalité, pour le décompte, il n’existe pas deux mais trois Nicolas Sarkozy : le candidat présumé ; le président ; mais aussi le chef de la majorité, lorsque Nicolas Sarkozy parle d’un débat politique actuel, sans que cela relève de ses fonctions de président. Mais sans non plus que cela touche à un thème de campagne. Il peut s’agir par exemple d’une prise de position sur un texte actuellement examiné par le Parlement.
Maxime Daridan lance la rediffusion. Première question de Claire Chazal : « Pouvez-vous dire aux Français qui ils ont devant eux ce soir au fond, le président de la République ou le président de la République et candidat à l’élection présidentielle ? » Réponse de Nicolas Sarkozy : « Non, en situation de crise telle que nous connaissons, je suis là en tant que chef de l’Etat pour rendre des comptes aux Français, leur expliquer où nous en sommes, ce qu’il convient de faire, les perspectives qui sont les nôtres, les atouts qui sont les nôtres et aussi les décisions que nous devons prendre. »
Pour Maxime Daridan, pas d’hésitation, Nicolas Sarkozy a beau commencer son intervention par « Je suis là en tant que chef de l’Etat », ce début doit entièrement être attribué au candidat en campagne. Christine Kelly, qui refuse de rentrer dans le détail de l’intervention, accepte toutefois de donner un exemple, un seul, de ce qui est attribué au « Président » Sarkozy : « A chaque fois qu’il dit "Je suis chef de l’Etat depuis 5 ans, etc." » Soit, en apparence, précisément ce cas de figure.
Dès la première phrase de l’intervention donc, l’appréciation peut varier. Car pour BFM-TV, il ne faut comptabiliser sur le temps de parole de Sarkozy/président que ce que la chaîne estime relever du « régalien » : la représentation du pays, la diplomatie, la défense.
Entreraient dans cette catégorie « tous les passages lors desquels Nicolas Sarkozy a évoqué le renforcement du couple franco-allemand ». Ou encore un extrait du type : « Je suis président de la République, je me fais une idée de mon devoir. Il y a un calendrier, il y a des obligations. Je ne vais pas céder à l’agitation. »
En revanche, selon BFM, c’est bien comme candidat que Nicolas Sarkozy évoque par exemple en fin d’émission ses regrets sur les cinq ans passés, la périodicité des scrutins présidentiels, la proportionnelle, le contrôle du budget de l’Elysée par la Cour des comptes, la règle des 500 signatures nécessaires pour se présenter à la présidentielle…
Au bout du compte, selon BFM-TV, Nicolas Sarkozy s’est donc exprimé 76,5 % du temps comme candidat présumé ; 23,5 % du temps en tant que président. Le CSA, de son côté, consent simplement à expliquer que Nicolas Sarkozy a été« majoritairement décompté comme candidat présumé ». Sans plus de précisions.
Sollicités, TF1 et France-2 ne nous ont pas transmis leurs données. A I-Télé, où on admet qu’« il y a une part de subjectivité dans le décompte », on se montre un peu plus bavard : « On regarde, et après on ajuste en fonction du CSA. » Un peu comme si chacun faisait ses comptes, et qu’ensuite, un compromis était trouvé.
Est-ce si simple ? Le 1er décembre, Nicolas Sarkozy a prononcé un long discours à Toulon, retransmis sur certaines chaînes de télévision. A l’époque, les règles n’étaient pas encore celles d’aujourd’hui. Nicolas Sarkozy n’était pas considéré comme un candidat présumé. Mais l’autorité mesurait déjà son temps de parole de façon à respecter l'équilibre majorité/opposition.
Ce jour-là, pour le CSA, Sarkozy a évoqué pendant 30 minutes le débat politique national, et s’est exprimé pendant 21 minutes comme président. Sauf que pour la même intervention, BFM-TV, qui nous a communiqué ses chiffres, estime que Nicolas Sarkozy a discouru pendant près de 50 minutes à propos du débat politique national. Et pendant moins de deux minutes en tant que président. Sacrée différence.
A en croire Maxime Daridan, le CSA n’aurait toutefois fait aucune remarque, aucun reproche à propos de ce différentiel.« Quand il nous a reçu en décembre, le président du CSA nous a dit que les chaînes étaient souveraines. Ils ont une conception souple. On n’a aucun problème avec eux. »
Sur ce point en effet, le gendarme de l’audiovisuel ne semble pas manier trop férocement le bâton. « Si on est strict, on nous le reproche. Si on laisse de la liberté, on nous le reproche aussi. On n’a pas le beau rôle, se plaint Christine Kelly. Cela fait 23 ans qu’on décompte. On sait faire. On n’a jamais été aussi transparents ; mais la curiosité n’a jamais été aussi forte. »
Agacé, le CSA ? En réalité, la question de la parole de Nicolas Sarkozy est avant tout symbolique. Ses quelques phrases qui font débat peuvent paraître anecdotiques au regard des centaines d’heures de diffusion et de rediffusion orchestrées par les chaînes.
Ainsi, au troisième trimestre 2011, alors que les médias couvraient abondamment les primaires du PS et la première affaire Strauss-Kahn, le CSA avait – fait rarissime – mis en demeure i-Télé, BFM-TV, LCI, Europe-1 et France Inter pour non-respect du pluralisme. Sur l’ensemble des journaux télévisés des chaînes d’information en continu, le temps de parole de l'opposition avait atteint 146 % de celui de la majorité. Alors que depuis 2009, la réglementation prévoit que le bloc d'opposition doit disposer d’entre 50 % et 100 % du temps d'intervention du Président et de ses troupes.
En cas de récidive, il est prévu que le CSA puisse ouvrir une procédure de sanction, notamment financière : l'amende peut atteindre 3 % du chiffre d'affaires du média. Le CSA peut également supprimer un écran de publicité sur les chaînes et les radios commerciales.
Rien de tel pour l’instant. Mais les casse-tête ne manquent pas. A BFM-TV, on explique que le Conseil supérieur de l’audiovisuel s'est penché sur le cas d'Eric Brunet, auteur du livre Pourquoi Sarko va gagner : l’éditorialiste de la chaîne ayant ouvertement affirmé qu’il voterait en faveur de Nicolas Sarkozy (voir notre enquête), faut-il décompter totalement, en partie ou pas du tout son temps de parole ?
Surtout, les chaînes, particulièrement les plus grandes, se savent surveillées sur les grands équilibres. A partir du 20 mars, une nouvelle phase s’ouvrira : l’égalité, qui donne un temps de parole identique à tous les candidats. En attendant, les chaînes répartissent les temps de parole en fonction de critères officiellement bien définis : les résultats aux dernières élections ; l’implication du candidat dans la campagne (meetings, participation à des débats, etc.), et « la dynamique de campagne » (essentiellement les sondages).
Dans la pratique, les chaînes créent leur propre cadre, sans consignes strictes du CSA, et décident quel temps de parole accorder à untel ou untel. De quoi prêter le flanc à toutes les accusations. Lundi 30 janvier, Marielle de Sarnez, directrice de la campagne de François Bayrou, a ainsi appelé le CSA à faire respecter les règles d'équité après avoir constaté, dit-elle, « un déséquilibre flagrant » dans les temps d'antenne en faveur de François Hollande et de Nicolas Sarkozy.
Un communiqué lui a permis de faire connaître largement son courroux, « mais tous les jours, le président du CSA reçoit une dizaine de lettres de petits candidats qui se plaignent, raconte Christine Kelly. Jean-Marc Governatori (NDLR : candidat de l’Alliance écologiste indépendante, dont nous avions racontécomment il commandait des sondages pour se faire connaître) a même débarqué il y a une quinzaine de jours sans rendez-vous et exigé d’être reçu dans l’instant ».
Sans aller jusqu’à demander la promotion de compétiteurs inconnus, le CSA refuse le bipartisme et souhaite qu'un maximum de candidats passent à l'antenne. Les chaînes tiennent compte de ces consignes, un peu comme elles peuvent, un peu comme elles veulent. Conscientes que sans attendre le 19 mars, le CSA peut taper du poing sur la table : mise en garde, mise en demeure, voire procédure de sanction (qui prend plusieurs mois) pour les stations qui ont déjà reçu un carton jaune au troisième trimestre 2011.
La haute autorité communiquera en cette fin de semaine les données du mois de janvier pour les différentes chaînes. I-Télé nous a déjà communiqué les siennes :
A BFM-TV, on tente de respecter le cadre que la chaîne s'est fixé pour elle-même au début du mois de janvier :
Sarkozy et Hollande : 30 % chacun. Marine Le Pen : 15 %. François Bayrou : 10 %. Eva Joly : 5 %. Jean-Luc Mélenchon : 5 %. Tous les autres : 5 %.
Lors du mois écoulé, Sarkozy et Hollande ont disposé d’un peu plus de temps. Eva Joly a dépassé François Bayrou. Mais de toute façon, « nous ne sommes pas jugés sur le mois de janvier, explique Maxime Daridan, mais sur la période qui court jusqu’au 20 mars. Nous rééquilibrerons ».
Ce « rééquilibrage » fait en effet partie des techniques traditionnelles des chaînes. Récemment, Maxime Daridan a signifié à la rédaction qu’il serait de bon ton d’interviewer par téléphone Nathalie Arthaud, la candidate de Lutte Ouvrière, jusque-là absente des radars de la chaîne. Pour rentrer dans les clous, il a surtout fait programmer une interview de Henri Guaino d’une durée de 6 à 7 minutes au journal de minuit, rediffusé 12 fois pendant la nuit. Pauvres insomniaques.
« L’interview était intéressante », tempère-t-il avec le sourire, sans nier une forme d’hypocrisie. « Arlette Laguiller s’était elle-même surnommée "La petite candidate de la nuit". » La patronne de Lutte Ouvrière, refusant de se rendre sur le plateau de BFM-TV, avait cependant fourni un mot d’excuse à la station, qui ne l’avait pas assez interviewée. Voilà au moins un risque que les chaînes ne courent pas avec Nicolas Sarkozy.