Critiquer les riches, mais pour quoi faire ?
Inclure le mot «riches» dans un titre de livre, agrémenté d’un peu d’ironie ou d’indignation, peut s’avérer payant pour l’édition française. Hervé Kempf avait ouvert le bal, voilà quelques années, avec son livre à succès,Comment les riches détruisent la planète, publié au Seuil. Mais c’est surtout la phénoménale réussite de l’ouvrage des sociologues Michel Pinçon et
Monique Pinçon-Charlot, Le Président des riches, qui marque un point de rupture. Publié à la rentrée 2010, en pleine affaire Woerth-Bettencourt, par les éditions Zones, il a été vendu à plus de 100.000 exemplaires pour le grand format. Et la version poche, tout juste sortie, en est déjà à sa première réimpression, alors que la mise en place atteignait les 25.000 exemplaires...
Depuis ce tirage inattendu de la part de ces pionniers d’une sociologie des gothas, dont les précédents livres n’avaient jamais atteint de telles envolées, les titres se sont multipliés. Dès fin octobre 2010, les éditions du Seuil avaient publié Il faut faire payer les riches, de Vincent Drezet et Liêm Hoang-Ngoc, sans rencontrer le succès escompté. Mais elles pensent bien se rattraper avec la parution, ces jours-ci, de l’ouvrage du directeur de la rédaction du mensuel Alternatives économiques, Thierry Pech, intitulé Le Temps des riches, anatomie d’une sécession. Les éditions Zones espèrent, elles aussi, surfer sur leur intuition de l’an dernier, avec Les Rémunérations obscènes, écrit par Philippe Steiner, professeur de sociologie à la Sorbonne.
Jusque-là, cette «sécession» des riches avait été identifiée dans les sciences humaines sur un mode davantage spatial que social, par le sociologue Eric Maurin, dans son étude du séparatisme urbain, ou plus récemment, dans l’ouvrage collectif dirigé par Thierry Paquot, intitulé Ghettos de riches, publié en 2009 par les éditions Perrin.
Toute cette production tranche, par son ton, avec la période précédente, où les publications utilisant le mot «riche» s’intitulaient plutôt Comment devenir riche, L'Art d'être riche ou Plus riche à coup sûr : les techniques qui ont fait leurs preuves…
Le dénominateur commun de ces parutions est, en effet, de montrer que l’accentuation des inégalités de revenus et de patrimoines constitue des mondes de plus en plus étrangers les uns aux autres. Une dérive historique qui fait courir un risque au fonctionnement même des sociétés démocratiques, si l’on suit l’historien Pierre Rosanvallon dans son récent ouvrage, La Société des égaux. Et met en cause la possibilité même de vivre ensemble, d’après Thierry Pech, lorsqu’il constate que «ce qui se brise en même temps que la continuité de la chaîne des revenus, c’est l’idée d’appartenir au même monde».
Cette fièvre éditoriale est donc, avant tout, le reflet d’une inquiétude sociale croissante, et d’une colère nouvelle vis-à-vis de toutes les oligarchies, dont la mobilisation des Indignés a été l’expression politique. Dans un récent numéro, intitulé Pour en finir avec les riches (et les pauvres), la revue Mouvements constatait à la fois que «nos sociétés globalement riches sont incapables de satisfaire les besoins premiers de tous» et que «la structure de la croissance bénéficie massivement à ceux qui ont déjà du pouvoir économique et financier».
Au mouvement de fond d’un creusement abyssal de la structure des revenus et des patrimoines, qui fait resurgir au XXIe siècle des situations dignes du XIXe, s’ajoute un contexte de crise économique, de politiques d’austérité et de cadeaux fiscaux aux nantis, qui rend les inégalités encore plus insupportables.
Les riches et les sciences sociales
Cet intérêt accru, et tous azimuts, pour les riches, est un phénomène inédit, à manier avec quelques pincettes. Du côté de la presse écrite, l’hebdomadaire Marianne avait, en la matière, un quasi-monopole. Désormais, même le Journal du dimanche, propriété du millionnaire Lagardère, s’intéresse à la question.
En ce qui concerne la statistique publique, le champ était aussi quasi désert, puisque la première étude de l’Insee sur les très hauts revenus date, seulement, de 2010. Quant à l’étude d’avril 2011 sur les «Inégalités de niveau de vie et pauvreté», qui établit une «augmentation des inégalités par le haut», elle s’arrête en 2008. Et ne permet donc pas de prendre la mesure chiffrée des effets de la crise sur l’accentuation des écarts sociaux.
Mais cet évitement de la question des riches est aussi à comprendre par l’attitude des chercheurs en sciences sociales. Thierry Pech va jusqu’à affirmer que «la sociologie française de ces dernières années ausculte avec une attention d’entomologiste les quartiers pauvres et la vie des précaires, mais s’intéresse beaucoup moins aux milieux fortunés, à quelques exceptions près». Parmi lesquelles il faudrait toutefois citer le travail des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sur les enclaves aristocratiques, mais aussi celui d’Olivier Godechot sur les traders, d’Anne Catherine Wagner sur les logiques de l’entre soi dans la haute bourgeoisie, de plusieurs jeunes chercheurs regroupés autour du politiste Michel Offerlé, ou, parmi les économistes intéressés par la sociologie, de Thomas Piketty sur la fiscalité et les hauts revenus…
Comme le souligne Stéphane Beaud, professeur de sociologie à l’ENS, «pour la sociologie des riches, je crois qu'il y a eu un vrai effet Sarkozy/Pinçon-Charlot, mais il y a aussi un effet de rattrapage bienvenu». Olivier Godechot, sociologue et chargé de recherches CNRS au centre Maurice Halbwachs, qui a travaillé sur les traders et la haute finance, confirme qu’il se sent moins seul aujourd’hui qu’hier. «Quand j’ai commencé, en 1997, c’était un sujet exotique. Dans le champ académique, les hautes rémunérations constituaient une terre vierge. Du coup, les enquêtés se sont confiés sans doute beaucoup plus facilement qu’après 2007 et la crise des subprimes.»
Ce relatif retrait des chercheurs vis-à-vis de l’étude des milieux fortunés peut avoir plusieurs explications. Une grande partie de la sociologie française est de moins en moins à l’aise avec les phénomènes quantitatifs, comme les salaires ou les patrimoines, abandonnés aux chercheurs en économie ou en gestion. Et l’absence de séries statistiques exploitables, par exemple pour les rémunérations de la finance, a longtemps fait obstacle à des études précises. En outre, souligne Olivier Godechot, «s’il n’est pas plus difficile, ou plus facile, de travailler sur des traders ou des SDF, les élites constituent un monde plus étroit, contrairement à la pauvreté ou à la précarité. Les portes d’entrée sont donc moins nombreuses». Enfin, ajoute-t-il, «la demande sociale qui organise les études de sociologie porte structurellement sur ce qu’on appelle la question sociale : l’école, l’immigration, la pauvreté, les sans logis…»
«De mauvaises et de bonnes raisons de critiquer les riches»
C’est d’ailleurs parce que la hausse récente des inégalités a été telle, au point de mettre en cause la commune mesure de la démocratie et la possibilité de faire société, que les riches sont devenus plus visibles. Mais la manière dont ils apparaissent, désormais, dans le radar des chercheurs ou des médias pose question. Après des années d’évitement, l’intérêt actuel est salutaire, mais se contente, parfois, d’une critique calquée sur la manière dont la scène politique et médiatique avait ouvert, dans les années 1930, le procès des «200 familles».
Or, la structure et les causes des inégalités des années 2010, les moyens d’y remédier, et la définition même de la fortune et des seuils de richesse, ne sont pas transposables d’un siècle à l’autre. Pour Thierry Pech, il existe ainsi «de mauvaises et de bonnes raisons de critiquer les riches. Malheureusement, ce sont les premières qui dominent aujourd’hui les débats, nourrissant une critique passionnée mais faible».
Pour lui, les deux registres critiques les plus courants, l’accusation morale et la condamnation idéologique, manquent leur but. La première, qui se concentre sur des individus et des situations singulières, «passe à côté des logiques de système». Olivier Godechot avoue aussi sa surprise d’avoir vu de nombreux chroniqueurs économiques et politiques tourner brusquement casaque pour dénoncer, après la crise des subprimes et la faillite de Lehman Brothers, l’avidité des stars de la finance: «Pour moi, il n’y a pas d’essence, morale ou immorale, de la finance. Je travaille sur des mécanismes sociaux, des processus, et je ne crois guère que la réponse adéquate à certains dysfonctionnements soit une volonté de moralisation.»
Quant à la condamnation idéologique, elle ne voit, selon Thierry Pech, «que de grandes représentations du monde social, de vastes architectures imaginaires», en opposant deux camps antagonistes qui se renvoient infiniment la balle. Le directeur de la rédaction d’Alternatives économiquesprend, comme exemple, la crispation actuelle du cas français:«Les adversaires des riches accusent aujourd’hui le sarkozysme d’être à l’initiative d’une dérive oligarchique des puissances d’argent et leurs défenseurs ripostent en accusant la "culture française" d’entretenir une méfiance contre-productive à l’égard de la réussite économique.» Il s’avère pourtant difficile, selon lui, de savoir si «le sarkozysme est la cause ou l’effet du mouvement d’apothéose de l’argent que nous constatons depuis une vingtaine d’années (…) En réalité, on pourrait dire qu’il est tout autant l’expression de son pouvoir qu’un complice de son accroissement.»
L’ouvrage de Thierry Pech montre toutefois que la théorie libérale du «trickle down», censée permettre à une société de se réjouir de l'accroissement de la richesse des riches, a été démentie par les années 2000. Cette théorie du«ruissellement» juge bon, pour une société, de compter beaucoup de gens riches «car leur fortune ruissellera le long de la pyramide sociale et en fertilisera toutes les couches successives». Or, ces dernières années, les riches sont devenus de plus en plus riches, de façon exponentielle, tandis que les pauvres s’appauvrissaient ou stagnaient.
Mais l’originalité du livre de Thierry Pech est d'affirmer que«la sécession des riches n’est pas un accident de l’histoire. Elle est, au contraire, le résultat du fonctionnement de nos sociétés». Les écarts contemporains sont, aussi, permis par une forme de fascination pour la richesse, parce qu’elle «est tout à la fois objet de désir et de ressentiment, modèle de réussite et symbole d’injustice». Il s’agirait donc non seulement de modifier les structures sociales ou fiscales, mais aussi de décoloniser les imaginaires, puisque «la domination des riches s’établit aussi dans les têtes».
L’envolée récente des plus hautes rémunérations n’est, pourtant, pas une fatalité. Pour Olivier Godechot, «la réprobation des hauts revenus des PDG, avec notamment la loi de 2001 sur les nouvelles régulations économiques qui impose une transparence des rémunérations, ainsi que le travail de cabinets de conseils aux petits actionnaires comme Proxinvest qui liaient les rémunérations à la bonne gouvernance des entreprises, ont eu pour effet de limiter l’ampleur des sommes perçues par les comités exécutifs des entreprises. Cela n’a pas été le cas dans la finance, ni d’ailleurs, sans doute, dans des secteurs jusqu’ici peu exposés au regard ou aux études sociologiques, comme l’immobilier, les avocats d’affaires ou les conseils aux entreprises…».
Une critique des riches trop œcuménique ?
Le risque est, alors, qu’une certaine forme de «critique des riches» n’en vienne à fonctionner comme un écran de fumée, surtout si l’on évite de préciser que l’on parle des 0,01%, des 0,1%, des 1% ou des 10% les plus fortunés. Parce qu’il y a toujours plus riche que soi à brocarder, une telle critique peut vite, en effet, devenir trop consensuelle.
Ainsi, à peu de frais, Barack Obama a déclaré qu’il fallait que Wall Street cesse de verser des «bonus obscènes». Le candidat PS à la présidentielle, François Hollande, avait, lui, affirmé, en 2007, «ne pas aimer les riches». Quelques grandes fortunes françaises ont même pu demander, cet été, une «contribution exceptionnelle des plus riches, des plus favorisés, des nantis». Jusqu’à Nicolas Sarkozy qui a voulu donner l’illusion d’enlever ses habits de «Président des riches», en affichant sa décision de taxer les très hauts revenus, à 3 % pour les contribuables gagnant entre 250.000 et 500.000 euros par an, et à 4 % au-delà de 500.000 euros.
Or, non seulement cette mesure exceptionnelle ne compense pas – loin de là – les précédents cadeaux fiscaux du quinquennat, mais surtout, elle ne concerne que 0,04% de la population française ! Cet œcuménisme, aussi flou que prompt à vilipender quelques excès, ne doit pas masquer que la «chasse aux riches» redoutée par le journal The Economist (à l’aide d’une illustration montrant Barack Obama et David Cameron lancés, à cheval, à l’assaut des grandes fortunes) n’est engagée qu’avec des paroles.
La critique des riches comporte, aussi, fréquemment, une autre faille. Elle est surtout concentrée sur les rémunérations, qui en sont la part la plus identifiable. Même si un travail de fond sur les patrimoines, en France et aux Etats-Unis, est en train d’être mené par Thomas Piketty, les données, et donc les débats, se concentrent sur les salaires et les rémunérations, beaucoup plus que sur les revenus du capital et les patrimoines. Dans le film Pater, d’Alain Cavalier, on voyait ainsi un Président de la République et son Premier ministre réfléchir à une mesure jugée révolutionnaire, limitant à un ratio de 1 à 10 les salaires dans une même entreprise. On peut, certes, s’indigner, à bon droit, des bonus des traders, des parachutes dorés des banquiers, des «golden hello» des avocats d’affaires ou des primes des sportifs. Mais c’est du côté du capital et de sa reproduction intergénérationnelle que se situe une grande part du creusement des inégalités qui abîme, aujourd’hui, le ciment social.
Cette critique des riches risque, enfin, de rater sa cible si elle ne la circonscrit pas de la manière la plus précise possible. Les nantis n’obéissent pas tous aux habitus d’une grande bourgeoisie partageant des conditions et des lieux de vie, mobilisée pour sa reproduction et le maintien de ses avantages acquis. Pour Olivier Godechot, «mettre Henri de Castries, Franck Ribéry et Jérôme Kerviel dans un même bateau ne suffit pas à fabriquer une classe sociale. On peut même envisager l’hypothèse qu’une partie de l’envolée des hautes rémunérations, ces dernières années, résulte d’une concurrence entre des notabilités anciennes ou élites traditionnelles, type PDG, et des nouveaux venus : membres de classes populaires devenus des stars du sport ou du spectacle ou ingénieurs de la finance bardés de diplôme».
Ce soudain intérêt pour les riches constitue donc une focalisation légitime sur un monde dont la discrétion fait partie du mode de vie, au moment où il capte une part sans cesse croissante de la richesse nationale et menace ainsi la cohésion sociale. Mais il ne peut devenir le seul centre de la question sociale, «au risque, souligne Stéphane Beaud,d’autonomiser cette question des "riches" en la dissociant des rapports de classe et des rapports de travail».