Crise: l'impromptu de l'Elysée
L'impromptu de l'Elysée, censé rassurer population et marchés, aura eu l'effet inverse de celui recherché. Car dès la matinée, les questions se multipliaient sur cette réunion extraordinaire, décidée dans la précipitation.
Qu'y avait-il donc de si urgent pour que Nicolas Sarkozy –qui n'avait pas estimé nécessaire d'interrompre ses vacances jusque-là malgré la crise aiguë des marchés financiers– rentre en vitesse à Paris et convoque les ministres des finances et du budget ainsi que le gouverneur de la Banque de France? Officiellement, peu de choses. Cette réunion s'est terminée par un vague communiqué annonçant la détermination du gouvernement de respecter ses engagements budgétaires et de réduire le déficit.
Tout cela pour ça? Personne n'y a cru. Cette communication minimale, accentuant l'opacité dans laquelle l'Elysée et le gouvernement gèrent la crise financière depuis des mois, les Français étant tenus pour quantité négligeable sur ces questions censées les dépasser, a relancé la machine à rumeurs dans des marchés boursiers déjà au bord de la crise de nerf. La panique et la spéculation ont pris les manettes. Paris a connu sa pire journée depuis 2008 avec une chute de 5,45%, tandis que Francfort chutait de 5,1% et Londres de 3,05%. Le krach rampant s'installe.
Réalité ou supposition? C'est un bruit tenace sur l'imminence d'une dégradation de la note française, aujourd'hui AAA, qui a nourri la spéculation. Cela fait plusieurs mois que la qualité de la signature française est mise en doute et l'agence de notation chinoise l'a déjà dégradée à AA-. Mais les doutes ont repris de plus belle depuis la dégradation des Etats-Unis. La France, en comparaison, n'est pas en meilleure position, compte tenu de la gestion calamiteuse des finances publiques depuis 2007.
Dans la journée, Bercy a fait un communiqué assurant que la note française était confirmée par les trois agences de notation Standard &Poor's, Fitch et Moody's. De leur côté, celles-ci ont confirmé maintenir leur appréciation sur la France. Mais le doute n'a pas été levé, pour autant. Il était déjà là avant même la dégradation de la note américaine.
Depuis une dizaine de jours, les credit default swap (les fameuses assurances opaques censées couvrir les risques des créanciers) de la note français ne cessent de monter. Mercredi soir, ils ont encore bondi de plus de 20 points pour terminer à 172 points. Un niveau jamais atteint sur la signature française.
Ce doute sur le crédit de la France a affolé les marchés et alimenté la spéculation à la baisse. Qu'adviendrait-il de la zone euro, si la France, après l'Espagne et l'Italie, était attaquée? C'est tout le système financier international qui est sous la menace.
Par contrecoup, toutes les valeurs bancaires, en première ligne, se sont effondrées sur toutes les places boursières y compris à Wall Street. Mais c'est à Paris et à Milan que la chute a été la plus rude. La banque italienne Intesa a dû être suspendue après avoir perdu plus de 15%. BNP Paribas a chuté de 9,47%, le Crédit agricole de 11,81%. Des chiffres comparables à ceux du lendemain de l'écroulement de Lehman Brothers.
Chantage sur l'Europe
Mais c'est la Société générale, maillon faible du monde bancaire français car la plus petite mais aussi la plus présente sur les activités spéculatives, qui a été la plus malmenée. Après avoir perdu jusqu'en 23% en séance, elle a terminé à 14,74%. Selon des rumeurs insistantes, elle serait en grande difficulté. Et c'est cela qui aurait provoqué la réunion en urgence à l'Elysée. Ce bruit circule depuis la parution d'un article dans le Daily on Sunday de dimanche dernier, qui mentionnait les difficultés de la banque, en raison de son exposition à la dette grecque et des autres dettes souveraines. La Société générale a démenti la teneur de l'article. Comme elle a démenti ce mercredi la moindre difficulté, rappelant qu'elle avait réalisé plus d'un milliard de bénéfices au premier semestre. Mais le soupçon n'a pas été dissipé. Sur le marché des CDS, la dette de la Société générale a pris 29 points dans la journée pour atteindre 299 points. Même si les autorités bancaires françaises assurent qu'il n'y a aucun problème sur la Société générale, ce n'est pas le signe d'une grande confiance dans cette banque, première au monde sur les marchés des dérivés d'actions.
De toute façon, la confiance est en train de s'envoler sur l'ensemble du secteur. Significativement, les banques, qui savent mieux que tout autre, ce qu'elles ont dans leurs livres et ce qui se passe chez les autres, veulent de moins en moins se faire crédit. Cela prouve une nouvelle fois combien le problème bancaire n'a pas été traité à temps. Le marché interbancaire n'en est pas au point de l'automne 2008, mais il se tarit à vue d'œil. Un membre de la BCE s'est même inquiété de l'augmentation du nombre de dépôts faits par les banques auprès de la banque centrale en quelques semaines. Ceux-ci représentent plus de 135 milliards d'euros. Plutôt que de le prêter à d'autres établissements, les banques préfèrent mettre leur argent en sûreté à la banque centrale à un taux quasi nul (0,5%).
Si l'inquiétude des milieux financiers est réelle, elle n'est pas dénuée de calculs. La panique est pour eux une excellente méthode pour arracher tout ce qu'ils veulent aux politiques. Comment résister quand on vous menace de la fin du monde? Dans le cas présent, le but recherché par le monde financier est précis: ils veulent faire pression sur l'Europe pour obtenir une révision de ce qui a été négocié lors du sommet européen du 21 juillet. Les conclusions de ce sommet ne satisfont pas les financiers. D'abord, ils ne veulent pas être associés aux pertes sur les dettes souveraines, comme il a été prévu. Ils commencent à faire la démonstration de ce qu'on veut leur imposer, en mettant sous le nez des gouvernements des prévisions catastrophiques qui pourraient conduire à l'écroulement d'une ou plusieurs banques.
Ensuite, ils veulent obtenir une augmentation du fonds de stabilité financière pour le porter de 440 à au moins de 2.000 milliards d'euros afin que celui-ci puisse leur racheter leurs dettes et porter les risques à leur place. L'ennui est que l'Allemagne, soutenue par les Pays-Bas et la Finlande, met un veto absolu à toute augmentation. Mais les marchés financiers ne désespèrent pas que la panique, surtout si l'on s'attaque à la France, finira par être bonne conseillère et que l'Allemagne entendra raison.
Enfin, ils exigent une gouvernance, selon leurs termes, identique de l'Europe.La lettre de la BCE, s'érigeant en autorité politique supranationale, au gouvernement italien en a donné les termes: austérité sur toute la société, coupes sombres dans toutes les dépenses publiques, privatisation par pans entiers des biens publics, flexibilité sans limite du marché du travail. Toutes les richesses du pays doivent être mobilisées au seul profit du secteur financier.
Le communiqué de l'Elysée, après la réunion de travail, ne dit rien de tout cela. Il rappelle juste son attachement à la “règle d'or” et à la stricte réduction des déficits. Mais entre les lignes, on a déjà compris: le gouvernement français est prêt à accepter toutes les conditions posées par le monde financier. Il a déjà capitulé.