Crise de l'euro: Karl Polanyi a-t-il la solution?
Et si la crise de l’euro, la faillite des banques, le choc écologique ou le contournement de la souveraineté populaire par les marchés imposaient de revenir, de manière urgente, à la pensée de Karl Polanyi et «aux origines politiques et économiques de notre temps», le sous-titre de son ouvrage majeur, La Grande Transformation ?
L’économie libérale, écrivait-il,«constitua une rupture brutale avec la situation antérieure. Ce fut le début d’une réaction en chaîne: ce qui autrefois n’était que des marchés isolés a été transmué en un système de marchés autorégulateurs (…). Un processus autodestructeur fut enclenché au terme duquel le modèle autrefois inoffensif du marché a été transformé en une monstruosité sociologique (…). Tenter d’appliquer le déterminisme économique à toutes les sociétés humaines relève quasiment du fantasme.»
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, affirme ainsi, dans sa préface de la réédition américaine de La Grande Transformation, qu’on a «souvent l’impression que Karl Polanyi traite directement des problèmes actuels» liés à la mondialisation néolibérale.
Karl Polanyi (1886-1964), penseur hongrois né à Vienne, exilé en Grande-Bretagne à l’arrivée de Hitler au pouvoir, parti aux Etats-Unis en 1940 et finalement installé au Canada jusqu’à sa mort, a produit une œuvre située au carrefour de l’économie, de la philosophie politique, de l’histoire et de la sociologie.
Dans La Grande Transformation, il décrit le siècle d’or du libéralisme économique: grosso modo, de 1834, date de l’abolition de la loi sur les pauvres de Speenhamland en Angleterre, qui initie la formation du premier vrai marché du travail, à la crise de 1929. Et montre comment se crée alors une société moderne, progressivement transformée en«société de marché» dont le projet politique est «de subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même». Son analyse se fonde en particulier sur la manière dont le travail humain, la terre et la monnaie y sont traités comme de simples marchandises, qu’ils ne sont pourtant pas.
Mais cette fiction idéologique, qui veut encastrer les rapports humains, les échanges sociaux, et même la nature, dans les filets de l’économie capitaliste, est fondée sur un projet politique articulé. Un projet qui a dominé la charnière des XIXe et XXe siècles. Avant de se payer une cure de jouvence depuis le début des années 1980, avec Thatcher, Reagan, puis une construction européenne qui a trop souvent oublié les peuples pour satisfaire les appétits d’une oligarchie…
Toutefois, ce que ce socialiste, à la fois lecteur et critique de Marx, décrit comme un cataclysme inédit dans l’histoire de l’humanité n’est pas le résultat d’une loi de la nature ou de la raison, mais d’un choix culturel et politique. Ce que l’idéologie a fait, une autre, authentiquement et radicalement démocratique, peut donc le défaire, pour bâtir un autre modèle de société. Comme l'écrivait encore Karl Polanyi, «la créativité institutionnelle a été suspendue seulement à partir du moment où l'on a permis au marché de broyer le tissu social pour lui donner l'apparence uniforme et monotone de l'érosion lunaire».
Pour armer cette critique, l’œuvre de Karl Polanyi est donc précieuse, mais la réception de sa pensée a été, en France, chaotique. Elle déroutait autant les tenants d’un marxisme pour qui l’économie restait le principal moteur de la société que certains disciples de Keynes. La Grande Transformation, publiée en 1944 aux Etats-Unis n’a, ainsi, paru chez Gallimard qu’en 1983…
Et il a ensuite fallu attendre la fin des années 2000 pour saisir un intérêt renouvelé pour le penseur hongrois, avec, successivement, un volumineux numéro de la revue du MAUSS intitulé Avec Karl Polanyi, contre la société du tout marchand, en 2007, puis la publication, au Seuil, des Essais, en 2008 et, enfin, la réédition de La Grande Transformation, en 2009.
Avez-vous lu Polanyi ?, de Jérôme Maucourant, maître de conférences en sciences économiques à l'Université de Saint-Etienne, initialement publié en 2005, est réédité en poche, enrichi d’une précieuse postface, intitulée «Après Wall Street et Fukushima : amélioration ou habitation du monde ?»
L’occasion de revenir, avec lui, sur l’actualité de la pensée de Polanyi en ces temps de crises économique et politique.
Jusqu’où l’analyse que fait Karl Polanyi des logiques de marché de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle offre-t-elle une perspective féconde pour comprendre le monde actuel? Même si, à partir des années 1980, le libéralisme économique a dicté sa loi au monde social et politique, le capitalisme a, en un siècle, connu des métamorphoses spectaculaires, notamment du fait de la mondialisation. Les outils de la critique d’hier sont-ils opérants pour aujourd’hui?
Et quand Karl Polanyi veut décrire la fin du XIXe siècle, il emploie d’ailleurs le terme de «nouvelle économie», le même que celui utilisé pour décrire les années 1990, soi-disant triomphantes. L’étalon-or est d’ailleurs la première monnaie mondiale. Et, dans les années 1900-1910, les discours affirmant que le monde ne connaîtrait plus la guerre à cause de l’interdépendance économique étaient légion. C’est encore ce dont veulent nous convaincre aujourd’hui les adeptes de la mondialisation heureuse.
Il ne s’agit pas, pour autant, de dire que les deux phénomènes ou les deux époques sont identiques. Mais il y a des similarités à saisir, et des leçons de l’histoire à prendre. Il est tout à fait intéressant de voir que certains considèrent comme une solution contemporaine de rétablir une muraille de Chine entre les banques de dépôts et les banques d’affaires. Or, c’est une idée inventée au moment du New Deal, après cette première période d’utopie libérale, décrite par Polanyi, qui a transformé la société en un vaste marché. Le paradoxe réside dans le fait que ce sont des gens autour de Bill Clinton, classés au centre gauche, qui ont liquidé, dans les années 1990, ce qu’il restait de cette régulation bancaire et financière issue du New Deal.
La critique d’une vision du monde qui réduit l’homme à l’homo œconomicus, animé par son seul intérêt, n’est plus si neuve. Le mouvement altermondialiste qui affirmait, dans les années 1990, que le monde n’est pas une marchandise, avait-il eu besoin de lire Polanyi?
Le message central qui a été, de facto, décliné par de nombreux mouvements sociaux, est que le capitalisme libéral n’est pas inéluctable. On peut organiser une société complexe et démocratique sans les contraintes imposées par une société de marché. C’est la thèse centrale de Polanyi. Il y a, pour lui, une rupture historique au milieu du XIXe siècle. La terre, le travail humain et la monnaie ne sont pas des marchandises, mais, à cette époque, le capitalisme fait comme si c’était des marchandises, pour créer une «société de marché», qui profite à ceux qui détiennent le capital et réduit l’ensemble des rapports humains à des rapports marchands.
L’accélération de la marchandisation du monde, à partir des années 1980, a entraîné des réactions, même sans en passer par la lecture de Polanyi. Mais beaucoup de gens ont pu se retrouver dans l’analyse faite par Polanyi, selon laquelle la contrainte que le capitalisme fait peser sur nos vies n’était pas irrémédiable, et procédait d’un choix politique et culturel. Il était bien sûr connu dans certains milieux militants ou intellectuels, notamment des anthropologues comme Godelier ou des historiens comme Duby. Mais il ne faut pas oublier que La Grande Transformation, qui date de 1944, n’a été traduite en français que quarante ans plus tard !
Polanyi a alors pu incarner une alternative au marxisme. D’abord parce qu’il permettait de contourner les expériences staliniennes, qui servaient d’arguments aux idéologues d’une révolution libérale anti-marxiste. Mais aussi parce qu’il offrait une critique de l’économicisme, de la réduction du monde aux forces de l’économie, que Marx, qu’il avait lu, ne permet pas toujours.
On était prisonnier, en tout cas en France, d'un univers où l’analyse de la société oscillait entre deux doctrines, le marxisme orthodoxe et le libéralisme, lesquelles sont deux formes différentes d’une seule et même croyance, le déterminisme économique ou «idéologie économique». Polanyi pouvait offrir une autre voie.
Polanyi peut servir d’alternative au marxisme, mais il n’est pas, pour autant, anti-marxiste?
Il faut davantage le penser comme un successeur. Polanyi a essayé de repenser le marxisme à la lumière des totalitarismes. Il veut comprendre comment la crise de la démocratie politique a engendré les fascismes. Méditer la crise des démocraties politiques dans les années 1930 est encore utile aujourd’hui. On a quelques raisons, en ce moment, d’être inquiets pour l’avenir de la démocratie en France, en Europe ou ailleurs...
Qui ne voit que la démocratie est en crise et que ceux qui défendent la mondialisation du capital en Europe ne cessent de détricoter le fonctionnement démocratique du continent ? Que se passera-t-il si la politique, en France ou aux Etats-Unis, se réduit à la poursuite de fausses alternances ? La déliquescence des champs politiques en Europe est une question très actuelle.
Ceux qui affirment que la politique ne peut rien face aux logiques du marché ne doivent pas oublier que c’est le contraire de ce que dit l’extrême droite...
Quel est le modèle de société proposé par Polanyi?
La démocratie sociale a donc pu représenter quelque chose allant dans le sens de ce que Polanyi désirait, avec, par exemple, l’idée que le marché ne fixait pas les taux d’intérêt et de salaire. Il y a eu des moments, dans l’Amérique des années 1960, dans la France de 1981, où la démocratie sociale n’allait pas jusqu’aux critères de socialisme exigés par Polanyi, mais allaient dans son sens.
On voit, maintenant, à quoi conduit le fait de laisser le taux d’intérêt à la merci des marchés financiers ou de laisser la finance décider du taux d’accumulation du capital. La social-démocratie qui ne se conçoit que comme un pansement sur une société où l’économie est désencastrée des rapports sociaux n’est pas celle défendue par Polanyi.
Sur quoi fonder alors la société radicalement socialiste et démocratique proposée par Polanyi ? On a parfois l’impression qu’il oscille entre les procédures de la démocratie délibérative et une vision plus sacralisée de la vie humaine…
Il la fonde sur la vie. Je relisais un de ses textes des années 1930, où il montrait que le marché pouvait être autorégulateur, et pouvait régenter la société, mais au prix d’une hécatombe de vies humaines. Même s’il a été proche du christianisme social, on ne peut toutefois pas rabattre son œuvre sur un héritage chrétien. Il est trop révolutionnaire pour le christianisme social traditionnel. Pour lui, dans les années 1930, une lecture sérieuse des Evangiles avait des implications révolutionnaires. Et La Grande Transformationest un texte laïcisé.
La démocratie peut empêcher le capitalisme de «profaner» la vie, d’une certaine façon, mais cela n’implique pas, pour autant, une conception religieuse de la vie humaine. Simplement, ce qui est important pour lui et qu’il partage avec le christianisme, c’est l’idée que la vie de l’homme ne se réduit pas à la société. Même si on construit les conditions sociales de l’émancipation, le compte n’y est pas. Importent pour lui, par exemple, la contemplation, les liens avec les autres et la nature, sans oublier l’art, bien sûr. Il n’est pas matérialiste. L’homme n’est pas un individu, mais une personne. Il écrit à une époque où le stalinisme donnait une idée de ce que pouvaient être des individus qui n’étaient pas des personnes…
La pensée de Polanyi peut fédérer des courants de pensée progressistes d’origine et de tonalité différentes : socialistes, chrétiens, socio-démocrates, marxistes… Ne risque-t-il pas d’être trop œcuménique pour proposer un autre modèle de société, quand on se souvient que Dominique Strauss-Kahn a pu dire que La Grande Transformation était un de ses livres de chevet ?
La lecture de Polanyi qu’a pu faire une partie de la gauche, convertie au libéralisme, est une imposture. C’est vrai que la gauche avait, alors, besoin d’un supplément d’âme. On lui arrachait Marx, il lui restait à euphémiser Polanyi. On peut, légitimement, retenir de Polanyi un projet mesuré d’économie sociale et solidaire. Mais si c’est le pansement d’un capitalisme version DSK, c’est une imposture.
Certains milieux, dans les années 1990, ont eu idée de se servir de lui comme d’une référence alternative au marxisme, mais sans toucher à l’essentiel, le capitalisme mondialisé: c’est une lecture qui fait l’impasse sur le radicalisme de Polanyi. Il s’est opposé avec vigueur à une alliance hypocrite et paternaliste entre le capital et le travail. Il était pour une démocratie sociale réelle, et son analyse des désastres d’une société soumise aux impératifs monétaires est quasiment prophétique.
Le traité de Maastricht, signé y compris par des gens qui se disent aujourd’hui très à gauche comme Mélenchon, nous explique que le taux de salaire devra se plier au grand marché unifié par la monnaie. Il fait de la flexibilité du salaire nominal l’horizon d’un traité politique. Se revendiquer de Polanyi aujourd’hui impliquerait de déchirer tous ces traités européens qui ont disposé des formes que l’économie devait prendre et enserré la démocratie politique, pour faire en sorte que la souveraineté démocratique ne puisse plus rien faire. Je me souviens d’une discussion avec Anne Chapman, une anthropologue américaine décédée il y a peu, qui fut une élève très appréciée de Polanyi, et qui me disait en riant, en 2005, qu’«évidemment» elle voterait contre le TCE... Tirer toutes les conséquences de la pensée de Polanyi reviendrait donc à mener une politique révolutionnaire.
Karl Polanyi montre qu’à travers l’histoire, l’économie est encastrée (embedded) dans les rapports sociaux, et que l’utopie libérale qui se met en place au milieu du XIXesiècle vise à la désencastrer pour transformer toute la société en «société de marché». Est-ce qu’il ne surestime pas le degré d’encastrement de l’économie dans les rapports sociaux dans les sociétés anciennes et ne le sous-estime pas en ce qui concerne la société moderne et libérale ?
Dans l’introduction que nous avons écrite aux Essais de Polanyi, avec Michele Cangiani, nous rappelions que, pour Polanyi, il s’agit de définir la particularité de l’organisation sociale capitaliste, où l’économie, étant devenue autonome, n’est plus « immergée » dans la société, mais la domine, en constituant la contrainte fondamentale de son fonctionnement et de son développement.
L’objet des analyses de certains sociologues de l’économie est tout autre. «L’histoire» et «la société» dans lesquelles ils«immergent» le comportement économique sont l’histoire des relations personnelles et des «relations sociales» établies, de nos jours, entre individus. Mais, pour constituer le capitalisme comme système, une idéologie est nécessaire : l’utopie libérale.
Hayek avait parfaitement conscience de la nécessité de convaincre l’opinion du bien-fondé de la politique libérale pour qu’elle soit acceptée. Cette utopie libérale dit qu’on peut régler la question sociale par la marchandisation, et clore l’économique sur lui-même. Le projet est que l’autonomie du capitalisme structure la société.
Les penseurs de l’ordo-libéralisme ou les praticiens de la mondialisation financière veulent laisser les marchés fonctionner et éviter toute intervention de l’Etat. Ce qui doit contraindre le développement de la société et des formes sociales, ce doit être, pour eux, les exigences capitalistes, c’est-à-dire ce pauvre désir aliéné du profit. Bien sûr, il s’agit d’un projet qui construit les institutions pour rendre l’économie autonome, sans arriver pour autant à une forme pure.
Mais il faut prendre le capitalisme comme un projet sérieux, qui implique des formes spécifiques d’interventions de l’Etat. Lorsque Néron dévalue la monnaie et lorsqu’un gouverneur de banque centrale fait de la dévaluation compétitive, cela n’a pas le même sens. On ne peut pas projeter les catégories contemporaines sur les mondes pré-modernes. Ainsi, la politique monétaire américaine cherche, en l'absence de protection sociale, à se rapprocher du plein emploi pour ne pas être contrainte à intervenir dans l’économie, ce dont la classe dominante ne veut pas. L’intervention de l’Etat en régime libéral vise d’abord à construire des marchandises. C’est cela la spécificité du monde moderne, et c’est cette transformation du monde en univers uniquement marchand que dénonce Polanyi.
L’œuvre de Karl Polanyi peut-elle nous aider à penser le choc écologique que connaît le monde contemporain ?
Il a l’intuition que le caractère désastreux du marché autorégulateur dépasse l’économie, la société et même l’homme. Il dit que cela mène à un désert. La comparaison que je fais avec Fukushima aujourd’hui, où on a construit une centrale nucléaire sur des failles géologiques, me paraît donc pertinente. La marchandisation de la terre, que Polanyi est un des premiers à voir, est une négation de la vie.
Quand il parle de «la terre», on peut entendre le mot«nature». Il ne se contente pas du sens agrarien du terme. Il finit d’ailleurs un chapitre de La Grande Transformation par ces mots :«On ne peut séparer nettement les dangers qui menacent l’homme de ceux qui menacent la nature.»
La crise de la modernité ne mettait donc pas en cause un seul projet humain (la démocratie sociale contre la société de marché) mais, peut-être, le monde lui-même, au-delà de l’homme.
Karl Polanyi montre qu’il y a eu, au moment de cette première «société de marché» des «contre-mouvements», des formes de protection contre la marchandisation du travail, de la monnaie ou de la terre, comme les législations sociales ou certaines politiques monétaires… Sur quels «contre-mouvements» s’appuyer pour faire face aujourd’hui au projet libéral ?
L’utopie libérale que critique Polanyi est le résultat d’une victoire culturelle et idéologique. Aujourd’hui, quand on voit un Daniel Cohen conseiller Martine Aubry, on voit mal comment la gauche pourrait intégrer les mouvements de contestation de la City ou de Wall Street. Comment des gens qui conseillent des banques d’affaires pourraient aider à penser des alternatives réelles?
Je pense qu’il y a une forme de décomposition du milieu universitaire qui rend difficile le combat idéologique. Le milieu universitaire est constitué, aujourd’hui, moins d’intellectuels que de personnes inquiètes de satisfaire des batteries d’indicateur. L’aliénation taylorienne a rattrapé ces«travailleurs intellectuels».
Il faut donc en revenir à la critique des idées des classes dominantes, en allant plus loin que le Nouvel Esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello, qui épouse l’esprit nomade du libéralisme et ne correspond pas à grand-chose dans la société. Il faut ré-enchanter la critique sociale, en proposant autre chose qu’un intellectualisme hyper-radical qui s’amuse avec Badiou ou Zizek.
Et Polanyi peut nous aider à proposer une critique forte et radicale, qui ne soit pas déconnectée des réalités sociales.