Corée du Nord: il est mort, vive eun

Le «cher leader» nord-coréen, Kim Jong-il, est mort samedi 17 décembre, à l'âge de 69 ans. La présentatrice qui a annoncé son décès à la télévision officielle du pays a précisé, en larmes, qu'il était mort de surmenage physique et mental, en pleine action, alors qu'il dispensait ses «conseils de terrain». Après un accident cérébral en 2008, il ne pouvait plus guère se déplacer.
Officiellement, il était président du Comité de la défense nationale et secrétaire général du Parti du travail de Corée du Nord, mais ce poste en faisait de fait le «dirigeant suprême de la République populaire démocratique de Corée», même s'il n'était pas formellement chef de l'Etat, poste occupé par le président de l'Assemblée populaire suprême, Kim Yong-nam. Il n'en était pas moins responsable de la politique menée en son nom dans ce pays de 23 millions d'habitants ayant conduit à la famine de 1995-1999 qui aurait fait jusqu'à 2 millions de morts, l'aide alimentaire destinée à la population étant détournée au bénéfice de l'armée et des cadres dirigeants.
A l'annonce de sa mort, la dynastie fondée par son père, Kim Il-sung, a été prolongée par la désignation immédiate du fils de Kim Jong-il, Kim Jong-eun, 27 ans. Les obsèques auront lieu le 28 décembre à Pyongyang; le deuil national est institué du 17 au 29 décembre. La Corée du Sud a décrété l'état d'alerte sur son territoire.
Général quatre-étoiles et vice-président de la Commission militaire centrale du parti, Kim Jong-eun a été élevé en Suisse, sous un faux nom, Pak Un, avant de rejoindre une université militaire à Pyongyang. C'est Kim Jong-nam, le fils aîné de Kin Jong-il qui aurait dû succéder au «cher leader», mais il a été écarté de la succession après avoir tenté d'entrer au Japon avec un faux passeport. Selon ce qu'il a dit aux autorités japonaises, il voulait simplement conduire son fils à Disneyland Tokyo. Mais depuis, il s'est exilé à Macao après une tentative d'assassinat qui aurait été commanditée par Kim Jong-eun en 2008.
Le deuxième fils, Kim Jong-chol, plus indolent, n'a pas fait l'affaire, restait alors l'ambitieux Kim Jong-eun, à qui a déjà été attribué le surnom de «Grand héritier». Pourra-t-il tenir son rôle et s'imposer aux différents cercles de pouvoir nord-coréens et, en particulier, à l'armée? Ce n'est pas certain à en croire un récent rapport du service de recherche du Congrès américain (le rapport est à consulter ici) qui examine le poids très fort de la Chine et les complexes négociations engagées depuis une décennie avec la Corée du Sud, sans compter la négociation dite «à six» sur la dénucléarisation du régime.
Le passage de témoin s'est fait en octobre 2010. Alors apparaissait aux yeux du pays tout entier le Kim nouveau. Voici le récit complet de ce moment hors normes, alliant symboles et absence de toute discussion:
Regardez les deux premières minutes de cette vidéo des festivités organisées à Pyongyang le 10 octobre 2010, pour le 65eanniversaire de la fondation du parti communiste au pouvoir depuis lors:
La masse humaine, rougeoyante, arbore la «kimilsungia», orchidée symbolisant le dieu vivant (même s'il est mort depuis seize ans), le «président éternel», le père de la patrie: Kim Il-sung (1912-1994). Mais il y a une autre orchidée, rose celle-là (on l'aperçoit dans la main d'un zélote obligé du régime, dans la brève vidéo suivante). Cette seconde fleur monstrueuse fut créée en l'honneur du fils de Kim Il-sung actuellement au pouvoir, Kim Jong-il: c'est donc la «kimjongilia». Ces deux variétés de fleurs frénétiques constituent le b.a.-ba de la propagande locale, brandies à la moindre occasion, comme l'un des symboles d'allégeance populaire à la première dynastie communiste au monde.

Voilà pourquoi il est surprenant et fâcheux qu'une dépêche de l'AFP, datée du 10 octobre et traitant de l'événement, contienne une phrase aussi naïve que celle-ci: «Parallèlement au défilé militaire, des milliers de civils portaient des objets qui semblaient être des bouquets de fleurs de couleurs différentes et les agitaient selon une chorégraphie précise.»
Avec la Corée du Nord, plus nous semblons comprendre, moins nous saisissons, tant il faut être plongé dans l'étrange étrangeté, sans intermédiaire qui fasse écran, pour éprouver la folie furieuse à l'œuvre. Voici des travaux pratiques à partir des festivités du 10 octobre 2010 à Pyongyang. Premier exemple, une approche en français. La prononciation est désastreuse: le J de Jong ne se prononce pas tel un y, mais «dj». (Notez, à 0'27", la porteuse – forcément dithyrambique – de «kimjongilia».):
Après le défilé martial diurne, la parade patriotarde nocturne. Une sorte de Puy du Fou communiste! Là aussi, les lourds symboles pèsent comme un couvercle. Le régime se fait des chevaux blancs. Regardez (à 0'18") les deux canassons immaculés (l'un semble s'effacer au profit de l'autre en cet étrange manège). Ils symbolisent le pouvoir de la dynastie Kim, capable de se transmettre quand la dyarchie prend fin pour cause de disparition du père. Celui-ci laisse alors le fils seul en selle:
Le coup du cheval blanc, que pratiquait l'empereur Hiro-Hito (mais il ne faut surtout pas mentionner la possibilité que la Corée communiste puisse s'inspirer de l'impérialisme nippon, colonisateur de la péninsule de 1910 à 1945!), le coup du cheval blanc, donc, était un classique de l'actuel dictateur en titre, Kim Jong-il, quand il cavalait encore (à 0'15"):
