Comment traiter la délinquance? Les critiques d'un ex-gendarme

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

 

Figure de la gendarmerie, le général Cavallier avait dénoncé, en Corse, auprès de la justice, l'incendie, en 1999, de la paillote Chez Francis.

 

À 54 ans, il a fait valoir en septembre 2011 ses droits à la retraite, du fait d'une «certaine divergence avec les orientations données» et d'une «volonté de prendre du recul après 36 ans de service».

Habituellement réduite au silence par son statut militaire, la gendarmerie a récemment connu une série de bouleversements (rapprochement accru avec la police, transfert de zones de compétences,  fermetures d'unités liées aux réductions budgétaires, regroupement de brigades en communautés de brigades, etc.). Au risque de perdre sa spécificité, celle d'un maillage du territoire et d'un rapport au public, quiconstituaient, pour le sociologue Laurent Mucchielli, «un modèle de police de proximité». Entretien.

 

Quelles évolutions a connues la gendarmerie en trente ans?

Bertrand Cavallier: La gendarmerie a connu un formidable bouleversement. Quand je suis arrivé en 1978, j'ai découvert une gendarmerie un peu poussive, pauvre en termes d'équipement, mal positionnée. Elle avait été très engagée dans les guerres coloniales et donc détournée de la métropole.

C'était une gendarmerie assez méconnue, notamment très éloignée du monde universitaire. Son image était surtout véhiculée de façon humoristique, avec un côté ringard et une ruralité qui lui collait à la peau. 

Mais on oublie qu'au XIXe siècle, la gendarmerie était la première force de police judiciaire en France. Aujourd'hui, elle est à la pointe de la technologie en matière de police technique et scientifique, le GIGN est reconnu au plan mondial, la gendarmerie mobile est citée en exemple dans l'ensemble des opérations internationales de gestion de crise, et elle a fait un gros effort pour mieux comprendre sa relation particulière avec la population.

Cette relation privilégiée avec la population n'est-elle pas devenue un mythe, les citoyens trouvant souvent porte close dans les petites brigades de proximité?

Depuis 2003, l'État a constitué des brigades de chef-lieu auxquelles ont été rattachées des «brigades filles», qui sont en partie fermées en journée. C'est la conséquence des évolutions des droits individuels. Dans une brigade de cinq ou six militaires, comment voulez-vous avoir aujourd'hui un service public en continu? Ce n'est pas possible.

Chez les militaires, le postulat de disponibilité demeure, mais il a fallu l'adapter. À mon arrivée, j'ai connu une gendarmerie où, en dehors des 36 heures de repos hebdomadaire, les gens étaient corvéables à merci. On ne peut plus aujourd'hui leur demander la même chose, même s'ils tournent toujours à plus de 45 heures par semaine, sans compter les astreintes.

La militarité, c'est également habiter là où l'on travaille. Cela vous lie de façon naturelle avec la population, vous donne la capacité d'identifier les acteurs locaux, de les rencontrer, de comprendre leurs demandes et d'y répondre de façon plus globale.

Car la réponse doit être globale et passer par les élus, le directeur du collège du coin, les associations, etc. C'est un défi permanent qui ne peut se résoudre que sur le terrain, de façon locale.

De 2008 à 2013, la gendarmerie aura perdu quelque 6.500 emplois, avec quelles conséquences?

La RGPP (révision générale des politiques publiques) s'est en effet traduite par une quasi-annulation des effectifs apportés par la loi Lopsi de 2002 (environ 6.000 postes supplémentaires).

L'État veut donc concentrer ces effectifs sur les espaces les plus complexes, pour résumer les zones périurbanisées, qui connaissent une augmentation phénoménale de la population, comme le Gard ou l'Hérault. Se pose alors la question de garantir l'égalité d'accès des citoyens au service public sur les autres zones, même si elles sont moins peuplées. Car la gendarmerie est souvent le seul point d'appui de l'État sur ces vastes territoires. 

Jean-Jacques Urvoas, chargé de la sécurité du PS, arécemment révélé deux notes internes du directeur général de la gendarmerie nationale visant à «combattre la tendance haussière actuelle». Y voyez-vous comme lui une méthode pour «casser» les chiffres de la délinquance, à l'approche de la présidentielle?

Les indicateurs sont nécessaires, mais reflètent-ils la réalité? On oublie que l'objectif n'est pas l'indicateur, mais la sécurité de nos concitoyens. Une affaire qui aura un impact local très important, mêlant répression et prévention, sera comptabilisée comme un simple bâton parmi d'autres, alors qu'elle va bien au-delà. 

Une baisse de 0,30% de la délinquance globale, pour un maire, est-ce vraiment significatif? Il faudrait d'autres approches pour mesurer la réalité et restituer l'importance du local. Cela permettrait aux gens d'être davantage acteurs de la sécurité et de la considérer comme un défi commun. 

Par ailleurs, le recours accru aux statistiques est réducteur et déresponsabilisant pour la hiérarchie. Il faut donner, bien au contraire, une plus grande responsabilité aux échelons territoriaux et aux différents niveaux de la hiérarchie, afin de l'engager dans l'action de long terme. 

Deux ans après le rattachement officiel de la gendarmerie au ministère de l'Intérieur en août 2009, faut-il aller plus loin dans la mutualisation, certains prônant une fusion?

L'idée d'un rapprochement, voire d'une fusion, est une absurdité. Personne n'y a intérêt, quel que soit le statut de cette future force. Qu'on fasse travailler gendarmerie et police ensemble est une évidence, mais dans un esprit de complémentarité, pas de fusion. Chaque force comporte ses atouts. Chaque force doit également s'interroger sur les nécessités de s'adapter pour mieux répondre aux nouvelles exigences de la sécurité, en se concentrant dans sa propre zone de compétences.

La dualité des forces de l'ordre est un facteur d'équilibre, une garantie de démocratie. Ce n'est pas pour rien que les magistrats enquêtant sur des affaires sensibles peuvent faire indifféremment appel à la police ou à la gendarmerie, selon leurs éventuelles fragilités.

Il existe aujourd'hui une rupture dans le dialogue entre les forces de l'ordre et la population, notamment dans les quartiers populaires; que peut apporter la gendarmerie?

Le discours et la hiérarchie militaires peuvent être très régulateurs d'un point de vue comportemental. Aujourd'hui, il faut être d'une  grande exigence dans le quotidien, sur la qualité de l'accueil du public et le contact sur la voie publique. Ceci renvoie à des choses très basiques, mais ce sont les petites dérives qui font les grandes dérives. Quelle que soit la population, il y a des fondamentaux qui fonctionnent: le «bonjour, monsieur, bonjour, madame», le vouvoiement, etc.

Dans l'Oise, j'ai pu constater ce que réalisaient les gendarmes au sein d'une région touchée par la crise économique et la désocialisation.

Bien sûr, il ne faut pas faire de l'angélisme, il y a une réalité de la délinquance, avec des noyaux durs. Mais cette délinquance doit être dissociée de la population, qui n'est pas un problème en soi.

Quand il faut intervenir, il est préférable de ne pas traiter un quartier, un bloc ou un immeuble entier, mais deux ou trois appartements ciblés. Avec un dispositif très léger, pour ne pas provoquer une opposition frontale de la population. Pour cela, il faut vivre dans le quartier, bien connaître les gens, et ce n'est pas facile, car il y a souvent en face de la provocation.

Dans toutes les situations, la population est l'enjeu majeur, et l'adversaire a bien compris cela. Le principe est d'avoir un rapport avec des individus, et ne pas se trouver en confrontation avec des groupes. C'est d'autant plus difficile qu'il y a aujourd'hui une radicalisation des jeunes. Mais c'est une raison de plus pour investir dans la maîtrise de soi et les relations individuelles, car sinon c'est l'escalade assurée...

Les gangs savent qu'ils ont intérêt à instrumentaliser la population et à jouer sur l'idéologie, l'ostracisme et la différence. Si par votre action, vous arrivez au résultat d'une opposition de la population, vous donnez un avantage majeur à votre adversaire.

Je pense aussi à la justice. A l'heure où on éloigne les tribunaux, il ne peut y avoir d'action de sécurité de proximité aujourd'hui, s'il n'y a pas aussi une justice de proximité. C'est le quotidien qui va permettre de développer une action de long terme en intégrant tous les acteurs locaux, pas les coups d'éclat.

Vous parlez de gangs, de noyaux durs, qu'est-ce qui fait, selon vous, le terreau de cette délinquance?

Contrairement à ce que certains intellectuels pensent, on a affaire à une délinquance de profit, pas de survie. Il faut analyser ce qui pousse les gangs à se développer, ce qui les motive et quelles sont leurs références. Je suis frappé de constater que le dealer, dans son côté ostentatoire, se rapproche du trader.

À Méru, dans l'Oise, la gendarmerie avait arrêté un gang de jeunes dealers qui faisaient du trafic d'héroïne. Ils avaient acheté trois Audi pour une valeur totale de 170.000 euros. Ce qui les caractérisait n'était pas, au premier titre, la crainte d'être emprisonnés, mais davantage qu'on leur ait pris leurs voitures. On avait saisi ce qui les valorisait socialement. Ces jeunes sont dans un modèle capitaliste ultralibéral et matérialiste.

La délinquance d'aujourd'hui est une délinquance d'oppression, qui intègre la population dans sa stratégie. À partir du moment où l'État tombe dans cette chausse-trape, ces territoires développent le sentiment d'être traités à part, d'être méprisés et de nouvelles structurations apparaissent, qui ne sont plus républicaines.

 

Publicité

Publié dans Armée

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
V
<br /> la parole de l'évidence. De toute façon la police en général est appelée à devenir privée, comme aux USA ce cher pays adoré par Sarko !! La gendarmerie la-bas on connait pas, mais ici dans les<br /> territoires ruraux elle est indispensable, on n'hésite pas à les appeler même pour un accident banal ou un problème de voirie car les gendarmes ne sont pas détestés, mais plus aimés car<br /> indispensables !<br /> <br /> <br />
Répondre