Comment parle Marine Le Pen? Une journée dans le Var
«Ça a été un peu dur aujourd'hui... J'ai 600 km dans les pattes», dit Marine Le Pen en descendant avec nous dans sa loge, au sous-sol d'une salle toulonnaise. Il est 20 heures ce samedi soir et la présidente du FN a enchaîné deux conférences de presse, une réunion avec les militants et un meeting. Elle était vendredi à Perpignan (Pyrénées-Orientales) devant 900 personnes pour «un discours social». Elle était samedi midi à Fréjus pour présenter ses candidats aux cantonales de l'est-Var, le soir à Toulon pour parler immigration. Elle sera lundi sur l'île de Lampedusa, en Italie, pour «aller voir (elle)-même ce qui s'y passe» et pas «pour faire de la provoc», assure-t-elle. «Je suis députée européenne, je veux voir ce que l'Union européenne a proposé au maire là-bas. C'est un problème mondial.»
Un nouveau coup médiatique pour la présidente du FN. Même si elle s'en défend: «Je n'ai appelé personne moi! Ah, par contre, les journalistes du Figaro m'ont appelée!» Elle imite: «“Euh, vous pouvez me réserver un billet dans votre avion”. “Non vous y allez seuls!”, on leur a dit!»
En moins de quatre mois, Marine Le Pen a réussi à confisquer médiatiquement à ses adversaires au moins trois week-ends complets: celui du 10 décembre, avec sa sortie sur les prières dans la rue; celui du 14 janvier, avec son intronisation au congrès du FN à Tours; enfin celui du 5 mars, avec la publication du sondage Harris la donnant en tête au premier tour de la présidentielle.
Pendant une heure, dans le canapé rouge de sa loge, sous le regard attentif de son bras droit Louis Aliot, enfoncé dans un fauteuil en face, elle nous assure:«Ce sondage est un encouragement, c'est tout. S'il y avait eu 200 personnes dans la salle ce soir, je n'aurais pas cru au sondage. Je n'en commande pas, je fonctionne à l'instinct.» Ce même sondage qui sera pourtant au centre de ses quatre interventions de la journée.
«J'ai semé des fruits depuis dix ans, je les récolte. Mon objectif, c'est d'apporter une plus-value.» Laquelle? «Ma personnalité, qui diffère de celle de Jean-Marie Le Pen. Je suis une femme, je suis plus jeune, je suis une femme de mon temps, comme beaucoup j'ai élevé seule mes trois enfants. Et puis j'ai donné une visibilité au programme économique et social du Front.»
On lui fait remarquer que, il y a quinze ans, le programme du FN était libéral.«On ne peut pas comparer avec les années 1980, à l'époque il n'y avait pas la mondialisation.» Dans son discours, l'opposition droite-gauche a été remplacée par une autre: «D'un côté il y a la nation, de l'autre le mondialisme.» «Qui est anti-mondialiste aujourd'hui à part nous? Personne! Le NPA est alter-mondialiste, et même Mélenchon défend la France dans l'Union européenne!»
Pendant une journée, Marine Le Pen a multiplié les appels du pied à l'extrême gauche. Comme ici, en meeting à Toulon:
«J'ai vocation à m'adresser à tous les Français. La moitié de nos adhérents viennent de la gauche: PS, PC, NPA, nous dit-elle. Le caractère social du FN est en train d'être compris, notamment par la gauche.»Samedi soir, d'ailleurs, le refrain de la chanson du meeting destinée à chauffer la salle évoquait «(Jean) Ferrat» et «(Léo) Ferré», deux références de la culture communiste. «Nous, on prend tout! Le bon, le moins bon! Regardez, j'ai cité Danton à la fin de mon discours!»
Mais la même chanson disait aussi: «Moi je n'ai pas honte de dire que je suis fier d'être français / Dans les lycées les profs sont insultés / Dans les cités les flics sont caillassés / Le chômage la misère, c'était pas ça non plus la France de mon enfance / Aimer la France / La France de mon enfance, des clochers et des petits cafés.» «Cela correspond à ce que pense une partie des Français, ils tiennent à leurs culture», se défend-elle.
Elle réfute le label «extrême droite». «1) Je ne vois pas dans ce que je dis et je propose ce qui est d'extrême droite. Nous ne sommes pas d'extrême droite, quand je l'ai dit, Carl Lang est parti d'ailleurs!» 2) Nous ne sommes pas un parti anti-républicain. Quand avons-nous agi contre la République?» On rappelle que, depuis son arrivée, elle a pris soin de gommer, sur les affiches de campagne, le “national” de FN et le “Le Pen”».«C'est une seule affiche!», s'agace-t-elle.
Devant les militants et la presse, elle assume pourtant cette stratégie de dédiabolisation («Le FN a souffert d'une caricature. Je veux casser l'image d'un parti xénophobe, haineux, replié. Il y a un travail de pédagogie à faire») et dénonce le «phénomène de diabolisation du FN»: «C'est le fusil à un coup. C'est éventé! (...) Depuis quatre jours, je ne suis plus "Marine Le Pen", ou "Marine", je suis "Le Pen". (...) Ils ont mis en place une stratégie: Tous disent "le FN n'a pas de solution". Bientôt on enverra Casimir, Miss Météo de Canal Plus dire que le FN fait peur!» La phrase est rodée, elle l'a prononcera quatre fois dans la journée.
Marine Le Pen fait mine d'oublier qu'elle est venue dans le Var, département historique du FN, pour parler immigration, le thème favori du Front national depuis sa création. «Non, le thème numéro un, c'est la lutte contre le mondialisme», corrige-t-elle. «L'immigration en découle. Elle est aux confluents de l'insécurité et du social.»
Quelques heures plus tôt, elle s'est appliquée à lier immigration et mondialisation, à coups de «Allez, haro sur le FN et plus d'euros, plus d'immigration!». A Toulon, elle a cité l'écrivain Jean Raspail (qui, dans Le Camp des Saints, en 1973, dénonçait l'arrivée massive de bateaux de réfugiés sur la Côte d'Azur) tout en dénonçant la gestion anonyme des frontières par l'Union européenne:
De la même manière, elle a lié immigration et situation sociale: «On dit “le FN parle d'immigration”. Oui, car ça a une conséquence directe sur la situation sociale. Quand l'immigration augmente, les salaires baissent.»
Marine Le Pen s'est aussi assuré une dépêche d'agence en «révélant», dit-elle, les «chiffres officiels de l'immigration légale de janvier 2011 par rapport à janvier 2010», «toujours avec la même source, des hauts-fonctionnaires patriotes qui en ont marre»: «le nombre de titres de séjour a augmenté de 42,1%». «Ah, il y a des chiffres qui baissent, je suis obligée de vous les donner: les reconduites à la frontière, moins 8,3%!»
Elle éructe: «mensonges», «reniement», «les fruits de la politique sont pourris»; «Quand les gros maigrissent, les maigres meurent»; «Dites-le, bon sang, que vous voulez accueillir les immigrés! Pourquoi vous ne le dites pas, vous avez honte?», lance-t-elle à propos de l'UMP.
Elle distribue les autographes à tour de bras, qu'elle assortit d'un «en avant pour 2012!». Des «Marine on est avec vous!», «Courage!» fusent. «Elle a les yeux qui pétillent», commente un couple d'homosexuels, à la réunion militante de Fréjus. «Je suis tellement contente de vous rencontrer!», lui dit une militante. «Jésus lui aussi il était tout seul au départ», lâche une autre dans la foule.
En une journée, deux conférences de presse et deux meetings, Marine Le Pen aura répété en boucle les mêmes phrases, les mêmes saillies, les mêmes boutades. «La politique, c'est l'art de la répétition», sourit-elle. Et au-delà du triptyque “"immigration-social-mondialisation”? «Il y a plein de thèmes que je veux aborder: l'école, l'éducation, la recherche, l'écologie. Je tiens quatorze mois sans problème moi!», répond-elle. Pourtant, lorsque les questions sortent de ce triptyque, la réplique se fait moins puissante. Et le disque parfois rayé. Trois exemples:
— «Kadhafi doit-il partir?», demande une journaliste, lors de la conférence de presse, à Fréjus.
— «M. Kadhafi est un dictateur qui a été protégé par le PS à l'Internationale... Ah, non euh... pardon... c'est M. Moubarak...» Elle reprend: «Nicolas Sarkozy trouvait tant d'atouts à M. Kadhafi quand il plantait sa tente dans les jardins de la République!»
A Fréjus, toujours:
— «Dans votre programme sur la culture, vous dites qu'il faut promouvoir le "beau absolu". C'est quoi le "beau absolu"?», demande avec une pointe d'ironie l'écrivain Régis Jauffret, reporter d'un jour pourLibération.
— «Monsieur, il date de 2001 ce programme.»
— «Je ne sais pas, c'est celui qui est sur votre site en fait.»
— «Il y a un certain nombre de formulations dans ce programme qui ne me paraissent plus représenter ce qui sera notre programme présidentiel.(...) Nous ne sommes absolument pas un ennemi de la culture. Bien sûr qu'on aura un ministre de la culture, mais ce ne sera pas Frédéric Mitterrand!»
La salle exulte, tonnerre d'applaudissements, question suivante.
A Toulon, à la conférence de presse à la fédération FN du Var:
— «Où en sont les adhésions du FN?», demande une journaliste.
— «Je ne sais pas... on doit avoir passé la barre des 36 ou 37.000.» Elle dénonce les chiffres «gonflés» des adhésions au PS. «Je ne sais plus à combien ils sont... Combien a balancé Valls? Enfin je ne vais pas rire du malheur des autres.»
— «Et dans le Var?»
— «Ah ça je ne sais pas... Mais ne vous inquiétez pas pour nous, nous serons en tête des adhésions!»
Marine Le Pen préfère parler des autres. De l'«UMPS», qui «n'a pas de solutions» pour les «vraies préoccupations des Français». De «M. Strauss-Kahn», qui a mis en place avec le FMI «un plan de régression sociale qui ne permet pas à la Grèce de sortir la tête de l'eau». Mais surtout de Nicolas Sarkozy. A Toulon, elle raille «la déroute morale, idéologique et psychique» de «l'omniprésident», le «joggeur à bout de souffle» et une UMP qui «organise des débats et débat sur les débats».
En aparté sur son canapé rouge, elle se lance dans une tirade sur le chef de l'Etat. «Je crois que Nicolas Sarkozy ne remontera pas. Sa parole est démonétisée, il suscite un rejet. Il a réussi le tour de force de décevoir tout le monde. Il organise l'injustice sociale, c'est la droite décomplexée ...du pognon. Et si (les électeurs de droite) ont le choix entre Fillon et Juppé...(rires). Fillon incarne quoi? Droopy?» Elle imite: «Do you know what, I'm Droopy!»
«A l'époque de Jean-Marie Le Pen, on se faisait taper sur les doigts si on mettait “ni de droite ni de gauche, Français d'abord!” car il disait: “Si je fais alliance, ce sera avec la droite!”, expliquait à Mediapart un candidat FN aux cantonales. Marine, elle assure qu'elle fera pas d'alliance, mais aujourd'hui, qu'est-ce qui nous différencie de la droite de l'UMP? L'UMP va imploser, Mariani et compagnie nous rejoindront.» Quand on lui pose la question, Marine Le Pen s'étrangle: «Qu'avons-nous en commun avec eux? C'est un ultra-libéral, européiste, je suis anti-mondialiste!»
Elle assure ne pas craindre la stratégie de l'UMP de siphonner le FN, comme en 2007: «Ça marche une fois, pas deux...» «C'est Nicolas Sarkozy qui a changé, pas les électeurs», dit-elle en s'éloignant.