Comment Léotard, homme clé de l'affaire Karachi, s'est retiré de la politique
C'est l'un des hommes clés de l'affaire Karachi. L'un des rares acteurs du dossier à ne pas s'être exprimé publiquement sur le sujet. L'un des rares aussi, parmi les personnes interrogées à huis-clos dans le cadre de la mission d'information parlementaire, à attribuer l'attentat de Karachi à un non-versement de commissions.
Ministre de la défense en 1994, au moment de la signature du contrat Agosta – la vente de trois sous-marins au Pakistan par le gouvernement Balladur –, sur lequel travaillaient les victimes de l'attentat de Karachi de 2002, François Léotard connaissait les intermédiaires mis en cause. Le 7 décembre 2009, il a livré aux membres de la mission d'information parlementaire sur l'affaire de Karachi son «sentiment personnel»: l'attentat qui a coûté la vie à onze ouvriers français de la Direction des constructions navales (DCN), le 8 mai 2002, était «une vengeance de personnes n'ayant pas touché leur part de commissions» au Pakistan.
Interrogé sur les auteurs de l'attentat en toute fin d'audition (dont Mediapart a publié, le 3 décembre dernier, l'intégralité du procès-verbal), François Léotard a répondu: «Soit c'est Al-Qaïda, mais cela me paraît peu probable compte tenu de la nature des explosifs utilisés (de la TNT militaire), soit c'est une vengeance de personnes n'ayant pas touché leur part de commissions. Je penche personnellement – mais c'est juste un sentiment –pour la deuxième hypothèse.»
En dehors de ce«sentiment personnel» livré en 2009, François Léotard, retiré de la vie politique depuis 2001, a brillé par son silence. Ministre de la culture de Chirac (1986-88), ministre de la défense de Balladur (1993-95), président du Parti républicain (1995) puis de l'UDF (1996-98), député et maire de Fréjus (Var) pendant près de vingt ans, Léotard s'est retiré de la vie politique en 2001. Mediapart s'est penché sur le retrait prématuré de cet ancien proche de Balladur
La scène est rapportée par Le Monde, en 2005. Un jour de l'hiver 2001, de retour de sa mission en Macédoine (où il avait été nommé représentant permanent de l'Union européenne), François Léotard se rend à l'Elysée. Une visite à son vieil ennemi, Jacques Chirac. «Je veux arrêter la politique. J'en ai fait le tour», dit-il au président. Incrédulité du chef de l'Etat: «Tu veux rire !». Chirac sort de son bureau, revient cinq minutes plus tard:«L'inspection générale des finances, ça t'intéresse?»
A près de 60 ans, François Léotard quitte donc la politique pour se recaser dans la haute administration. Un salaire autour de 9.000 euros par mois, la retraite avantageuse des inspecteurs à la clé. «Après tout, expliquait-il auMonde, j'y avais droit. J'ai fait l'ENA.» A peine sorti du bureau, la machine RPR s'organise déjà pour reprendre sa circonscription du Var. Le 26 décembre 2001, il démissionne de son mandat de député. Voilà pour la version officielle.
D'autres avancent une version quelque peu différente. Le locataire de l'Elysée lui aurait exposé l'alternative: la retraite ou le déballage de dossiers ultra sensibles avec ennuis judiciaires à la clé. Arrivé au pouvoir en 1995, Chirac bloque, en juillet 1996, les versements de commissions de tous les contrats douteux. Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l'Elysée, supervise la «purge». Charles Millon, ministre de la défense, lance les enquêtes internes. Des écoutes sont réalisées, entre autres, sur les collaborateurs de François Léotard.
Avec l'arrivée de Jospin à Matignon en 1997, Chirac met entre parenthèses sa chasse aux «traîtres», faisant courir le bruit qu'il a des dossiers explosifs sous le coude contre les balladuriens. Il a sans doute su rafraîchir la mémoire de Léotard à la fin des années 1990. D'autant que la fin de carrière de l'ancien ministre de Balladur est autant une longue descente dans l'oubli qu'une décision imposée par l'avalanche d'affaires auxquelles il est associé. Petit retour en arrière.
En 1995, François Léotard, le quinqua marathonien, est stoppé net par un infarctus. Triple pontage. Quatre ans plus tard, nouveau malaise cardiaque. Entre-temps, la dégringolade a commencé. En 1996, il prend la présidence de l'UDF, mais est mis en cause – à tort – dans une première affaire: en juin 1997, deux journalistes l'accusent dans un livre d'être, avec Jean-Claude Gaudin, le commanditaire de l'assassinat de la députée UDF Yann Piat. Sans le moindre début de preuve, leur unique informateur se révélant un imposteur. Les auteurs sont condamnés pour diffamation et le livre est retiré de la vente. Léotard soupçonne l'ancien ministre de l'intérieur et l'ancien préfet du Var d'avoir téléguidé ce livre et dénonce les «officines Pasqua et Marchiani». Il racontera cette «machination» dans un livre, Pour l'honneur
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Mais déjà amoché par les Guignols (dépeint en simplet commençant toutes ses phrases par «Alors moi je dis...»), l'ancien ministre de Balladur voit sa cote de popularité s'effriter. D'autant que son nom se retrouve associé à d'autres affaires. Celle du mur de sa villa à Fréjus, son fief du Var, qui le contraint à démissionner de ses mandats en 1992 – avant de bénéficier, un an plus tard, d'un non-lieu.
Puis celle du financement occulte du parti républicain (PR), en 1995, qui l'engloutit, lui et la «bande à Léo». On lui reproche un prêt douteux de 5 millions de francs accordé au PR par une banque italienne, le Fondo, alors qu'il était à la tête du parti. En 2004, il sera condamné à dix mois de prison avec sursis pour «financement illégal de parti politique et blanchiment de capitaux». Son ex-bras droit (qui fut son conseiller à la défense), Renaud Donnedieu de Vabres, sera lui sanctionné de 15.000 euros d'amende pour«blanchiment». «J'ai reconnu (mes torts). Hélas ça (Ndlr le financement occulte des partis) faisait partie de la vie politique à ce moment-là»,commentait-il en 2008.
Résultat: premier coup d'arrêt en 1997. Il perd les législatives (en juin) et démissionne de la mairie de Fréjus (en septembre). Officiellement pour se consacrer aux élections régionales, officieusement en raison d'une nouvelle mise en cause: une affaire de faux tampons administratifs portant la mention «préfecture» et «sous-préfecture» saisis à la mairie.
Il commence à développer publiquement une batterie d'arguments pour se retirer – le cas échéant – du jeu, en gardant la tête haute. Tout en menant la bataille pour prendre la tête de la région PACA, face à Jean-Marie Le Pen, bataille qu'il perdra en refusant tout accord avec le FN. Il provoque le départ d'une partie de ses troupes à l'UDF (parties créer Démocratie libérale) en décidant l'exclusion des présidents de région désignés avec les voix des élus frontistes. Face aux divisions internes, il lâche les rênes de l'UDF.
En 2001, affaibli par les affaires et intimement marqué par le décès de son frère, l'acteur Philippe Léotard (en août), il saisit la porte de sortie (ou l'ultimatum?) offerte par Chirac: il abandonne son siège de député et est nommé inspecteur général des finances (jusqu'en 2003). Deux ans plus tard, il vit retiré dans son fief de Fréjus, où il écrit essais et romans. Il a bien acheté un petit pied-à-terre au cœur de Paris, mais préfère ses terres du Var, où il se tient à distance des manifestations officielles.
«Evidemment, je ne leur sers plus à rien», confiait François Léotard auMonde en 2005. «Il ne revoit pratiquement personne de cette époque,écrivait la journaliste. Parfois, un coup de fil à François Bayrou, président de l'UDF, pour s'agacer avec lui des méthodes musclées de l'UMP et de l'indigence du débat public. Il jette à peine un œil sur les pages politiques dans les journaux. Il y a quelques mois, il a écrit au ministre de la culture, Renaud Donnedieu de Vabres, celui-là même qui avait été son ancien collaborateur du temps où les médias parlaient de “la bande à Léo”. La direction de la Villa Médicis, à Rome, était libre. (...) “Ils ne m'ont même pas répondu”, lâche-t-il.»
L'ancien ministre de Balladur se contentera de l'association pour le rayonnement du Château de Vincennes (ARCV), qu'il préside de 2006 à 2008, et de son organisation pour la promotion des échanges entre l'Europe et le Proche-Orient.
A Rue89, qui l'interviewait il y a deux ans pour la sortie de son livre, il expliquait que la politique ne lui manquait «pas du tout». «Je suis heureux dans le statut de silence et de relative soltitude. Je suis un has-been heureux. (...) Je n'ai aucune intention de revenir ni à des situations électives (...), je ne demande rien –, ni à la vie publique.»
Et aujourd'hui? Il critique la présidence de Nicolas Sarkozy. Sur les plateaux télé (comme ici, en mars 2010, après les régionales). Ou dans des pamphlets. En 2008, lui qui avait apporté son soutien au candidat de l'UMP au second tour de la présidentielle de 2007, apublié un livre assassin sur le chef de l'Etat. Le titre? «Ça va mal finir».