Comment Le Pen tire profit de l'affaire DSK
«Pour les Le Pen, cette affaire est du pain bénit. Ils adorent user des vieux ressorts de la révélation des tabous, “On vous a caché la vérité, nous on va vous la dire"», explique Erwan Lecœur, sociologue spécialiste de l'extrême droite et consultant.
Dimanche, pendant que les responsables de gauche comme de droite exprimaient des réactions extrêmement prudentes par rapport au directeur du FMI, la présidente du FN se baissait pour ramasser les fruits, apparaissant comme la seule à condamner un «système en France» qui protège une«vérité» «connu(e) de tous, caché(e) par tous». «Chacun sait. On ne le dit pas, on ne l'écrit pas. Mais ça se dit dans les dîners, dans les déjeuners», expliquait-elle sur Europe-1.
En une journée, Marine Le Pen s'est offert une tribune sur (au moins) quatre chaînes de télévision (dont les JT de 13h de TF1 et France-2) et deux radios. Elle dénonce «un coup terrible porté à l'image de la France» sur France-2, un «secret de Polichinellle dans la vie politique française» sur TF1, «la grande hypocrisie de la part du monde politique et journalistique» sur Europe-1, un «faisceau de présomptions assez graves» sur BFMTV.
«La vérité, et tout le monde le sait, c'est que Paris bruisse depuis des mois, sinon des années, dans les milieux politiques ou journalistiques de la relation pathologique qu'entretient M. Strauss-Kahn à l'égard des femmes», a-t-elle ainsi réagi sur BFMTV. Certains appellent ça pudiquement une fragilité, d'autres une addiction. Quoi qu'il en soit, c'est une réalité qui fait que l'information ne m'a pas fait tomber de ma chaise.» Jean-Marie Le Pen a été plus provocateur, expliquant sur le site Nouvelle Droite que «si (Strauss-Kahn) n’est pas mis en prison, il pourrait être fessé cul-nu en place de la Concorde par exemple!».
Avec cette affaire, l'hypothèse de voir Marine Le Pen accéder au second tour de l'élection présidentielle en 2012 revient au galop. Car la présidente du FN réalise un triple coup: elle enterre DSK dans la course à l'Elysée («Je crois que sa candidature (à la primaire socialiste, NDLR) vient d'enregistrer un coup d'arrêt»); elle se présente en dénonciatrice d'un «système français»(«C'est un secret de Polichinelle (...) Il faut que les Français sachent»), et en défenseur du droit des femmes. Tout en ressortant sa thématique des faibles et des puissants. Décryptage.
Pour Erwan Lecœur, qui a travaillé sur l'utilisation de la symbolique par le Front national, Marine Le Pen ressort les vieilles ficelles de son père: «la stratégie de la révélation, du complot ourdi par les médias». «Elle transgresse un fonctionnement tacite en France: la séparation du public et du privé, car elle-même n'a pas cette séparation, elle profite au contraire du mélange public/privé puisqu'elle est à la tête du FN parce qu'elle est la fille du chef.»
S'emparer de tout ce qui est tabou, à commencer par les affaires de mœurs,«les Le Pen adorent cela», décrypte Erwan Lecœur. Ils ont plein d'amis dans les milieux parisiens qui leur racontent les histoires de fesses des politiques. Ils attaquent les gens sur leurs mœurs, leur origine, leur nom».Avec des révélations, qui, le plus souvent, n'en sont pas, mais qui sont mises en scène. Trois exemples:
– L'affaire du sang contaminé. A l'époque, le FN avait tiré à boulets rouges sur le premier ministre Laurent Fabius, usant de la comparaison du vampire, de la pureté du sang, et de vieilles thématiques antisémites.
– La polémique autour de Daniel Cohn-Bendit. En mai 2004, en pleine campagne pour les européennes, Marine Le Pen est la première à évoquer les passsages du livre Le Grand Bazar du leader écologiste (considérés par certains comme une complaisance envers la pédophilie). «Jean-Marie Le Pen, lui, ne s'est pas fait tripoter la braguette par des gamins», lui lance-t-elle dans l'émission «France Europe Express», sur France-3.
– L'affaire Frédéric Mitterrand: En octobre 2009, elle lance, depuis le plateau de «Mots croisés», la polémique Mitterrand en lisant des passages de son ouvrage La Mauvaise Vie dans lequel il raconte, selon elle, le «tourisme sexuel» auquel il se serait livré (voir la vidéo). «On l'invite pour remplir un rôle d'accusateur public, elle se prête au jeu! Sa stratégie de com' n'est pas une stratégie de propositions, mais de dénonciation», expliquait à l'époque à Mediapart Carl Lang, l'ancien secrétaire général du FN.
«Elle est dans son rôle, elle ne peut creuser son espace qu'en y allant plus fort sur tous les sujets», estime le politologue Jean-Yves Camus, pour qui«on bute là sur les limites de la normalisation du FN. Si elle sert de l'eau tiède, ça ne marchera pas».
Dans le même temps, Marine Le Pen a également réussi à se poser en porte-drapeau de la défense des droits des femmes. Eclipsant d'autres réactions, comme celle de Clémentine Autain, figure de la gauche radicale. L'ex-adjointe du maire de Paris a appelé à avoir «une pensée» pour la femme de chambre new-yorkaise au cœur de l'affaire DSK, qui doit bénéficier de la«présomption de victime», tout comme le patron du FMI de «la présomption d'innocence».
«Sa position sur le droit des femmes, c'est vraiment nouveau, analyse Erwan Lecœur. Cela s'inscrit dans sa stratégie de triangulation (Ndlr - le fait de reprendre un élément de ses adversaires à son compte, comme Nicolas Sarkozy avec Jaurès). Exemple: «Quand Marine Le Pen dit “République, laïcité”, elle est reprise dans les médias. Là, même chose, elle se pose en défenseuse des droits des femmes, en jouant sur sa propriété de femme plus jeune, ce qui la rend crédible.»
C'est d'autant plus paradoxal qu'elle est à la tête d'un parti dont la vision de la femme est archaïque. «Le FN ne conçoit la femme que comme devant faire des enfants pour la nation. Marine Le Pen a essayé de faire évoluer les choses, en tolérant des congés maternité et paternité. Une évolution essentiellement cosmétique. Mais le médiatique a remplacé le politique», dit Erwan Lecœur.
«Je ne peux que me féliciter de voir qu'aux Etats-Unis la parole d'une simple femme de chambre, lorsqu'elle porte sur quelqu'un d'aussi important que le directeur du FMI, est entendue et est écoutée», a estimé Marine Le Pen dimanche.
Pour Erwan Lecœur, la présidente du FN «fait le procès du puissant qui se croit tout permis, qui est décadent, en défendant le peuple des femmes qui en sont les victimes». «On lui a volé son ennemi et une campagne qu'elle avait préparée depuis des mois: “DSK l'homme du FMI”, de la Banque Rothschild”, etc. Elle perd un rival qui l'aurait bien arrangée, donc elle tire sur l'ambulance en déversant tout en quelques jours.»
Les Le Pen oublient un peu vite qu'ils «font eux-mêmes partie de ce monde de millionnaires et de jet-seteurs qu'ils dénoncent, estime Erwan Lecœur.Ils taisent la façon dont Jean-Marie Le Pen a hérité, dont sa fille a hérité».
Quel électorat Marine Le Pen vise-t-elle avec cette prise de position? Un électorat qui n'était pas acquis à son père: celui des femmes, plus jeunes.«Elle est dans une stratégie du pas de côté par rapport à son père,explique Erwan Lecœur. Elle peut toucher des femmes qui se reconnaîtront dans sa description d'une société patriarchale et machiste où règne la loi du silence.» La présidente du FN a d'ailleurs déjà commencé son OPA sur l'électorat féminin. Jean-Yves Camus note «une percée de Marine Le Pen chez les femmes (de 12 à 15%) à l'occasion des cantonales» tandis que «le nombre d'hommes votant pour elle reste stable (18%)».
Mais en faisant plus généralement le «procès de la décadence et en appelant à plus de morale», Marine Le Pen peut aussi «raccrocher une partie de l'électorat catholique traditionaliste», déçu par ses prises de position plus progressistes sur l'IVG ou le divorce, estime Erwan Lecœur.
Pour Jean-Yves Camus, «les cantonales ont montré que le FN dépassait dans certains endroits la barre des 45%, mais sans arriver à celle des 50%, nécessaire pour être élu. Donc elle est dans une stratégie de grignotage, où il s'agit d'additionner des gains sectoriels». Avec une feuille de route: provoquer un second tour face à Nicolas Sarkozy en essayant de faire «mieux que son père en 2002».
Le 16 mai, le FN s'est d'ailleurs fendu d'un communiqué qui tombait à pic:«Le Bureau politique du Front national (...) à l'unanimité apporte son soutien à la candidature de sa présidente Marine Le Pen à la présidence de la République.»