Comment Eiffage a décroché le marché de l'hôtel de police de Lille

Publié le par DA Estérel 83

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En marge de l'affaire du Carlton, dans laquelle le directeur d'une filiale d'Eiffage a reconnu avoir fait prendre en charge par sa société des voyages à Washington en compagnie de deux chefs d'entreprise locaux proches du PS et de deux policiers lillois de haut rang, un marché de construction lillois pourrait intéresser les enquêteurs.

Il se trouve presque sous leur nez puisqu'il s'agit de l'hôtel de police de Lille, un bâtiment «ultramoderne», en service depuis février 2008 et réalisé par Eiffage Construction,leader régional dans le domaine du bâtiment. Eiffage qui a également obtenu l'énorme marché du Grand Stade de Lille dans des conditions pour le moins controversées (lire notre enquête ici)...

 

Chantier de l'hôtel de police en 2007, au sud de la ville.Chantier de l'hôtel de police en 2007, au sud de la ville.

Selon deux témoignages recueillis par Mediapart, le ministère de l'intérieur aurait fait pression en 2005 pour qu'une filiale d'Eiffage Construction obtienne ce marché, en dépit d'une offre initiale non conforme au cahier des charges. Contactée le 3 novembre 2011, la direction d'Eiffage a démenti.

 

Abritant 1.700 policiers et l'ensemble des services lillois et départementaux (sauf la PJ), ce bâtiment en béton brut et aux lignes dures est l'un des plus gros hôtels de police de France. Sur ce chantier de 32 millions d'euros, le lot le plus important, celui du gros œuvre, a été attribué en février 2005 à la SAE, une filiale d'Eiffage Construction. Pourtant l'offre du groupe de BTP avait initialement été jugée non conforme, car elle ne correspondait pas aux prestations demandées.

Le bâtiment dessiné reposait sur un schéma structurel en béton, avec des murs porteurs coulés sur place, tandis qu'Eiffage proposait de simplement coller des préfabriqués de béton sur les façades. Ce qui lui permettait de présenter un prix bien inférieur au budget fixé par le ministère (20 millions d'euros au lieu des 22 millions d'euros estimés).

Selon deux sources qui ont souhaité rester anonymes, début 2005, Roger Marion, alors préfet délégué à la sécurité à Lille, a demandé à ses services de revoir leur rapport et de trouver une solution afin que l'offre d'Eiffage ne soit pas éliminée par la commission des marchés. «Habituellement, dans un marché public, une offre qui propose de fortes variantes par rapport aux prestations demandées est éliminée d'office», explique l'un de nos interlocuteurs.

Contacté le 2 novembre, Roger Marion, aujourd'hui préfet hors-cadre, dément être intervenu et met en cause le ministère lui-même. «Tout ceci est absolument faux, la décision a été prise à la Depafi (la direction des affaires immobilières du ministère de l'intérieur, ndlr), affirme l'ex-patron de l'antiterrorisme. Je n'ai pas voulu prendre la décision, tout cela a été réglé à Paris.»

Début 2005, l'offre d'Eiffage est hâtivement modifiée pour coller au cahier des charges. «La maîtrise d'œuvre avait noté un certain nombre de non-conformités sur les techniques de construction, mais Eiffage s'est mis en ligne», explique Marianne de Battisti, à la direction générale d'Icade, qui était assistant à la maîtrise d'ouvrage.

Un contentieux de 10 millions d'euros

Malgré les mises en garde sur de probables retards et surcoûts liés à l'inadaptation du personnel et du matériel prévus par le groupe, la commission des marchés du ministère de l'intérieur tranche donc, le 7 février 2005, en faveur du moins-disant, Eiffage.

L'entreprise locale Rabot-Dutilleul, jusqu'ici la mieux placée, atterrit deuxième avec une offre certes «7% plus chère» (selon son chargé de communication), mais conforme depuis le début et restant dans le budget du ministère.

 

Chantier de l'hôtel de police en 2006.Chantier de l'hôtel de police en 2006.

 

Sollicitée par Mediapart, la direction d'Eiffage s'est contentée de «confirmer que son offre avait été retenue en toute conformité avec le cahier des charges de l'opérateur», sans évoquer le petit coup de pouce du ministère. Une intervention qui risque pourtant de coûter cher au contribuable, le chantier, terminé en février 2008 (avec sept mois de retard), s'étant au final très mal déroulé.

Fin 2008, Eiffage a, d'après le tribunal administratif de Lille, déposé un recours contre le ministère. Selon un de nos interlocuteurs, Eiffage réclamerait quelque dix millions d'euros (sur un chantier de 20 millions d'euros) en prétextant des frais supplémentaires en personnel et en matériel.

Eiffage a refusé de confirmer ou de démentir cette information. Après deux ans d'expertise, l'instruction a été close au 30 septembre 2011. Aucune date d'audience n'a encore été fixée. «Il n'y a rien de curieux par rapport à l'affaire du Carlton, nous a indiqué le service de communication du groupe Eiffage. Ça n'a aucun lien.» Les deux policiers lillois entendus dans l'affaire du Carlton sont en effet arrivés après la passation du marché de l'hôtel de police.

Le chef de la sûreté départementale, Jean-Christophe Lagarde, mis en examen le 21 octobre pour proxénétisme aggravé en bande organisée et recel d'abus de biens sociaux, était en poste à Lille seulement depuis 2006. Soupçonné d'avoir participé à la mise en relation de prostituées avec Dominique Strauss-Kahn et d'avoir bénéficié de trois (voire quatre, selon une prostituée) voyages à Washington réglés en bonne partie par Eiffage, ce commissaire divisionnaire de 47 ans a été placé sous contrôle judiciaire et suspendu de ses fonctions.

Quant à son supérieur, Jean-Christophe Ménault, 62 ans, directeur départemental de la sécurité publique (DDSP) du Nord, il était arrivé à la fin du chantier en janvier 2008, se réjouissant de disposer «d'un nouvel hôtel de police ultramoderne». Entendu le 27 octobre, par l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), sur un voyage à Washington en décembre 2010 pour rencontrer DSK, cet inspecteur général (un des plus hauts grades de la police) n'a fait l'objet d'aucune poursuite.

Le ministère l'a depuis muté à la direction centrale de la sécurité publique à Paris. D'après un audit interne mené par Eiffage, le coût de ces visites à Washington défrayés par leur filiale s'élèverait à 30.000 euros, sans compter la facture des «parties chaudes» parisiennes en compagnie de Dominique Strauss-Kahn, également prises en charge.

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Publié dans Affaires

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