Clearstream: un second procès pour rien
Le procès en appel de l'affaire Clearstream s'est achevé jeudi 26 mai, et le jugement sera rendu le 14 septembre prochain. Quelles leçons tirer de cette seconde manche judiciaire, qui n'a guère passionné les foules ? Eh bien, que les débats n'ont rien apporté qu'on ne sache déjà. Il paraît même difficile d'imaginer que la cour d'appel de Paris ait appris suffisamment de choses pour lui permettre de revenir sur la relaxe prononcée en faveur de Dominique de Villepin en première instance, en janvier 2010 (lire ici).
Jugé pour « complicité de dénonciation calomnieuse par abstention », un délit assez difficile à caractériser, et en tout cas très rare, Villepin se voyait reprocher de ne pas avoir mis un terme à la machination Clearstream en juillet 2004, quand il a su que les listings attribuant des comptes cachés à des personnalités étaient des faux, et tandis que son ami Jean-Louis Gergorin en expédiait régulièrement au juge van Ruymbeke (alors chargé de l'affaire des frégates de Taiwan).
Un peu gêné aux entournures, autant par les acrobaties infligées à la procédure que par l'ombre portée de Nicolas Sarkozy sur le premier procès, le parquet général a, le 23 mai, tout de même requis contre Villepin une peine de quinze mois de prison avec sursis (lire ici).
L'ancien ministre de Jacques Chirac s'est démené à la barre pour démontrer qu'à l'été 2004, il n'avait aucune certitude quant à la fausseté des listings. Même si le général Rondot a maintenu avec fermeté que ses petites fiches indiquent exactement le contraire, cet embarras n'a été que de courte durée. L'ancien patron de la DST, Pierre Bousquet de Florian, a pour sa part confirmé que sa religion n'était pas faite à cette époque-là, ce qui conforte la version de Villepin.
Par ailleurs, a expliqué Villepin, ayant récemment quitté le Quai d'Orsay pour la place Beauvau (le 31 mars 2004), toute intervention de sa part auprès de la justice aurait été très mal perçue, et aurait pu être considérée comme une pression, voire une manœuvre. En outre, et ce n'est pas le moindre des éléments troublants dans cette affaire, la ministre de la défense Michèle Alliot-Marie, ainsi que le ministre de l'économie Nicolas Sarkozy, voire le ministre de la justice Dominique Perben, étaient précisément informés des développements du dossier. Or ils n'ont rien fait non plus pour stopper l'affaire. On ne leur a rien reproché pour autant.
Ce procès en appel n'a pas non plus éclairci les zones d'ombre du curieux tandem Lahoud-Gergorin, chacun renvoyant vers l'autre la responsabilité de leurs turpitudes communes. Le fantasque Gergorin, un génie industriel aux tendances paranoïaques notoires, jure toujours avoir agi avec une parfaite bonne foi. Sa défense assure qu'il a été piégé par Lahoud, un escroc redoutable qui fricotait déjà avec les services de renseignement et grenouillait dans les cercles du pouvoir bien avant leur rencontre.
Lahoud, lui, jure la main sur le cœur qu'il n'était que le modeste exécutant de Gergorin, cet homme influent et obsédé par les complots. En somme, le mathématicien se présente comme une petite main du truquage des listings, entièrement à la merci de son employeur. Quoi qu'il en soit, ils sont tous deux en fâcheuse posture. L'un et l'autre s'attendent à être de nouveau condamnés, et craignent surtout d'écoper d'une peine de prison ferme.
Au fond, le bilan de l'affaire Clearstream est assez consternant. Quatre semaines de procès en appel, après les cinq semaines de débats en première instance, sans oublier les quatre années d'instruction menées au pas de charge, cela représente un coût énorme pour une justice par ailleurs mal en point. Or, de la thèse initiale des juges d'instruction Jean-Marie d'Huy et Henri Pons, celle d'une vaste machination orchestrée par un inquiétant Dominique de Villepin pour nuire à son rival honni Nicolas Sarkozy, il ne reste rien ou presque. La montagne Clearstream accouche à nouveau d'un souris judiciaire.
Certes, les deux procès publics ont au moins eu le mérite de lever un coin de voile sur les proportions considérables que peuvent prendre les règlements de comptes dans les milieux de l'aéronautique et de l'armement – comme l'avait déjà révélé l'affaire dite « Couper les ailes de l'oiseau » qui, avant Clearstream, opposa le groupe Lagardère au groupe Thomson d'Alain Gomez.
Autre élément de décor intéressant, la guerre de position entre chiraquiens historiques et sarkozystes pressés avant l'élection présidentielle de 2007, ainsi que ses répercussions dans la police, les services de renseignement, et dans la magistrature, qui apparaissent assez clairement. Mais on glosera longtemps encore sur le formidable coup d'accélérateur donné à l'enquête judiciaire et policière dès le jour où l'avocat Thierry Herzog vient signifier la constitution de partie civile d'un Nicolas Sarkozy, redevenu ministre de l'intérieur tout-puissant, le 31 janvier 2006. Au pôle financier, les juges d'Huy et Pons n'ont plus instruit que ce dossier, et plutôt à charge. Quant aux services de police, ils ont subi une pression maximale.
Enfin, le sinistre « croc de boucher » promis à Villepin par Sarkozy, et le fameux « coupables », lâché à la télé depuis New York, pendant le premier procès, par celui qui était devenu le président de la République, tout cela restera comme symbolique d'un mépris non dissimulé pour la justice, voire pour toute forme de séparation des pouvoirs. La relaxe de Villepin n'en a été que plus cuisante pour Sarkozy.
Avant même qu'il ne s'ouvre, un second procès Clearstream apparaissait donc bien inutile. Mais le parquet, hiérarchiquement soumis au pouvoir exécutif, a fait appel du jugement, rendant secondaire le désistement de la « victime » Nicolas Sarkozy. Fallait-il à tout prix rejuger Villepin, de toute façon écarté du pouvoir ? Paradoxalement, ces deux procès ont offert une tribune inespérée à l'ancien premier ministre de Jacques Chirac, qui a pu revêtir la toge du martyr, décliner l'acharnement de Sarkozy sur tous les tons, et répéter son intention de s'engager en politique.
Anecdote révélatrice : au dernier jour du procès, ce jeudi, croisant Thierry Herzog dans un restaurant de la place Dauphine, derrière le Palais de justice, son confrère Dominique de Villepin est allé le saluer, et l'a remercié d'avoir ferraillé contre lui en première instance, non sans une certaine ironie.