CIF : le cadeau de Bercy aux banquiers

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Le président d’honneur de BNPParibas, Michel Pébereau, ne campe peut-être plus dans le bureau du ministre des finances comme du temps de la « marquise » sarkozyste mais pour le reste, le changement, ce n’est vraiment pas maintenant. L’extinction du Crédit immobilier de France (CIF), prêteur modeste à des ménages qui ne le sont pas moins, est une gâterie accordée aux dirigeants des principaux réseaux bancaires français, le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, et le directeur du Trésor, Ramon Fernandez, se relayant pour tenir la chandelle.

Les temps sont durs pour nos banquiers et à défaut de pouvoir reprendre l’activité et les personnels du CIF, ce que ni le cours de bourse anémique de leurs entreprises ni la situation de leurs fonds propres ne leur permettent, autant voir disparaître un concurrent, fût-il petit et spécialisé dans une clientèle à laquelle les « grandes » banques montrent généralement la porte. Le nouvel occupant de Bercy s’est rallié sans difficulté à la position de la technostructure héritée du pouvoir précédent, d’autant qu’il avait à se faire pardonner par les banquiers, importants souscripteurs de la dette publique et un jour prochain peut-être les derniers (comme en Espagne ou en Italie), le relèvement du plafond du Livret A contre lequel le lobby bancaire français s’était insurgé.

Bien entendu, nul ne conteste, et nous avons été les premiers à l’expliquer ici-même en avril (lire ici), que le modèle de financement du CIF, qui a parfaitement fonctionné pendant des décennies (et sans appel au refinancement de la BCE dans la période récente), ait reçu un coup fatal avec la crise financière mondiale. Le marché interbancaire ne sort pas de son coma dépassé et la défiance qui frappe toutes les institutions financières fait que même celles qui ont des dépôts importants ont le plus grand mal à lever de l’argent en émettant des actions nouvelles ou des obligations. C’est bien pourquoi la réduction de la taille des bilans est aujourd’hui au cœur de leur « stratégie ». À noter que la défiance à l’égard des institutions financières est, en Europe à coup sûr, étroitement corrélée aux doutes qui pèsent sur la capacité d’États souverains eux-mêmes menacés de faillite à voler, de nouveau, au secours de systèmes financiers durablement fragilisés comme ils le furent (en France, sans aucune contrepartie sérieuse) en 2008-2009, après la faillite de Lehman Brothers aux États-Unis. 

Quand en février dernier, l’agence de notation Moody’s, en plaçant sous revue les notes de 140 banques européennes, accordait une mention spéciale au CIF, menacé d’une dégradation pouvant aller jusqu’à trois échelons, elle prenait acte de cette situation tout en pariant sur une intervention des pouvoirs publics français (sinon la sanction aurait été encore plus sévère et immédiate).

La faute à Bruxelles ?

Abandonné à son sort par la direction du Trésor et la Banque de France, qui ne voulaient surtout pas se mouiller dans l’atmosphère de fin de règne du sarkozysme, le management du CIF a recherché, tardivement il est vrai, une solution d’adossement à un établissement plus puissant, un mandat en ce sens étant confié à la banque HSBC. Le renoncement de La Banque Postale, candidate déclarée, a scellé le sort du CIF. La baisse effective (de trois crans) de sa notation par Moody’s interdisait pratiquement aux investisseurs institutionnels, clients habituels de ses structures de financement, de renouveler leurs engagements, comme ils l’avaient fait jusqu’en 2011.

Comme l’agence de notation l’avait anticipé, le gouvernement français a dû intervenir dans l’urgence, à la veille d’échéances auxquelles le CIF devait faire face pour un montant de 4,3 milliards d’euros. La garantie annoncée par l’État le samedi 1er septembre permettait aux souscripteurs institutionnels de rouler leurs engagements. Une faillite en bonne et due forme était ainsi évitée, dans l’intérêt, non du CIF lui-même, mais de l’ensemble du système bancaire français qui aurait, dans le cas contraire, subi une onde de choc d’une violence inouïe.

Car loin de « voler au secours du CIF » comme l’a écrit avec une unanimité touchante, Mediapart excepté, une presse française toujours aussi clairvoyante, le ministre des finances Pierre Moscovici lui avait signifié un arrêt de mort (lente) en recevant son PDG, Claude Sadoun, le jeudi 30 août. Un conseil d’administration de crise, convoqué en présence des représentants du ministre, entérinait le lendemain, le couteau sous la gorge, le limogeage de M. Sadoun (remplacé par des « liquidateurs » temporaires), le renoncement des actionnaires à tout dividende et à 2,5 milliards d’euros de fonds propres, et enfin « l’extinction » du CIF.

De tout cela, le communiqué officiel ne disait rien ou pas grand-chose. Mais le cabinet de M. Moscovici a fait savoir (pas à Mediapart toutefois, en dépit de nos appels) que la mise à mort du CIF était en fait une exigence… de Bruxelles (il y avait longtemps…), qui imposerait « généralement » une telle contrepartie quand un État accorde sa garantie à un établissement financier. Vraiment ?

« Généralement », la très servile Commission européenne présidée par José Manuel Durao Barroso s’est assise sur les principes de la concurrence quand il s’est agi, il y a trois ans, de sauver la peau des banques européennes (et de leurs patrons). L’Espagne soutient d’ailleurs massivement ses banques, avec les encouragements chaleureux et l’appui financier des autres Européens.« Généralement », la responsabilité d’un État membre consiste à négocier, parfois âprement, avec Bruxelles au mieux de ce qu’il regarde comme l’intérêt national, pas à aller au-devant des exigences prêtées à la Commission. « Généralement », le gouvernement français de l’époque a étendu, en 2009, sa garantie, pour des centaines de milliards d’euros, aux banques françaises, sans exiger pour autant le départ de MM. Baudouin Prot (BNPP) et Frédéric Oudéa (SG), pour ne citer qu’eux. Et il est même allé sur les marchés emprunter en leur nom à travers une structure créée pour l’occasion, la SFEF.

Où est passée la « solidarité de place » ?

L’extinction annoncée du CIF était-elle donc la seule issue possible ?

Aux temps anciens du défunt « capitalisme des gentlemen » (pour reprendre le titre du livre classique de Philip Augar), il existait, à Paris comme à Londres ou ailleurs, une « solidarité de place », appliquée sous la tutelle, courtoise mais ferme, du gouverneur de la banque centrale. Quand un établissement financier connaissait des difficultés, le gouverneur convoquait dans son bureau les ténors de la profession et ces messieurs étaient sommés, en termes sonnants et trébuchants, de « faire leur devoir ». C’est ainsi, pour s’en tenir à des cas récents, que fut organisée la reprise de la banque Barings, ruinée par les aventures singapouriennes du « trader voyou » Nick Leeson. Ou encore, à New York (malheureusement) le fonds spéculatif LTCM. Et en France, mais oui, le… Crédit foncier.

Quand à partir de 1994, cet établissement, assez comparable au CIF par son mode de financement et son activité, est frappé de plein fouet par l’explosion de la bulle immobilière en France et la perte d’un monopole sur les prêts aidés, puis sanctionné par une baisse de sa notation (par S&P et Moody’s…), le gouverneur de la Banque de France, Jacques de Larosière, fait face à la crise de liquidité du CFF en convoquant les banquiers parisiens rue de la Vrillière un samedi matin. Ils devront tous mettre la main à la poche, pour plusieurs centaines de millions de francs chacun. Qu’ils en aient gardé un mauvais souvenir, c’est certain. Dans un deuxième temps, le CFF sera adossé à la Caisse des dépôts et consignations, qui avancera la bagatelle de 20 milliards de francs, puis restructuré et finalement cédé aux Caisses d’épargne (il est aujourd’hui dans l’empire BPCE et dirigé par l’inspecteur des finances Bruno Deletré, un des principaux responsables du désastre Dexia).

Pourquoi un gouvernement qui cite le logement social et la défense de l’emploi parmi ses priorités affichées n’a-t-il pas mobilisé la CDC ? Assurément, ce n’est pas parce que Pierre Moscovici n’en connaît pas le nouveau patron, « l’ami du Président », Jean-Pierre Jouyet.

Il faut rappeler ici que si son modèle de financement est obsolète, l’activité du CIF est rentable (47 millions d’euros de bénéfices au 1er semestre 2012). Sa clientèle de ménages modestes mais respectueux de leurs engagements rembourse rubis sur l’ongle. Et le groupe dispose de 2,5 milliards d’euros de fonds propres, soit un ratio de 14 %, au-dessus des nouvelles normes de Bâle III. Le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a d’ailleurs assuré aux téléspectateurs dimanche soir que la garantie de l’État (4,7 milliards dans un premier temps) ne coûterait pas un centime au contribuable.

Un impact économique et social bien au-delà du CIF

Comme le fait remarquer un expert, « afin de régler la situation du Crédit immobilier de France à court terme, un adossement à la Caisse des dépôts semble d’autant plus simple, qu’elle pourrait s’appuyer sur les ressources nouvelles générées par l’augmentation du plafond du Livret A, donnant ainsi toute sa légitimité à cette décision qui semble aujourd’hui poser quelques problèmes aux établissements financiers par la captation de liquidités qu’elle pourrait entraîner ». Le temps de rechercher soit un adossement, car d’autres acteurs que La Banque Postale regardaient le dossier, soit une modification de l’actionnariat et une réforme du financement. 

Outre la perte de très nombreux emplois (de 1 500 à 1 800 sur un effectif de 2 500) que l’extinction du CIF va entraîner directement, il faut également s’attendre à une casse sociale dans les Sacicap actionnaires, qui vont devoir passer en pertes les 2,5 milliards d’euros du capital évaporé dans l’opération. Combien de faillites et d’emplois supprimés à la clef ?

Quant à l’impact de la disparition du CIF, qui ne peut désormais plus produire aucun nouveau prêt, sur le marché de l’accession à la propriété des ménages peu fortunés et l’activité qui en dépend dans l’industrie du bâtiment (et les recettes fiscales qui en découlent), on l’imagine sans peine dans un contexte de durcissement continu de l’accès au crédit auprès des grands réseaux bancaires. Un exemple, selon le même expert, qui cite une étude récente de la FGAS, l’exigence, par la Banque de France, d’un apport personnel de 20 % minimum pour un primo-accédant mettrait sur la touche quelque 250 000 foyers. 100 000 d’entre eux resteraient dans le parc HLM, au détriment de plus nécessiteux. Il n’y a pas de doute, ils sont très forts, à Bercy.

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Publié dans Economie

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