Chiffon rouge
Enjeu politique majeur ou pure manoeuvre politicienne ? Facteur d'intégration ou germe de communautarisme? Marqueur idéologique fort entre gauche et droite ? Ou piège stratégique qu'on croit poser sous les pieds de l'adversaire mais qui pourrait se refermer aussi bien sur le Parti socialiste que sur l'UMP ? Le débat sur le vote des étrangers aux élections locales relancé hier au Sénat par une gauche qui y est devenue majoritaire aura en tout cas mobilisé toute la classe politique.
A l'extérieur du Palais du Luxembourg où séparés par un cordon policier Marine Le Pen et ses troupes et Eva Joly et ses militants donnaient de la voix, évidemment discordante. A l'intérieur même du Sénat où Jean-Pierre Bel avait tenu, symboliquement, à assurer la présidence des débats et où - exceptionnellement - le Premier ministre était venu, flanqué de Claude Guéant et de Michel Mercier, donner la réplique du gouvernement. Pour la gauche, il s'agissait d'abord de montrer sa fidélité à un engagement - c'était la proposition 80 du programme de Mitterrand en 81... - mais aussi d'esquisser ce «champ de possibles» qu'ouvrirait une victoire à la présidentielle et aux législatives.
Que de beau monde et d'émoi à l'occasion de ce qui pourtant a débouché sur un vote de pur affichage dès lors que celui-ci n'a aucune chance d'être validé par l'actuelle Assemblée. Instrumentalisation du vote des étrangers pour faire monter les voix du FN comme l'en accuse la majorité et comme le redoute le socialiste Malek Boutih, ancien président de SOS Racisme ? Claude Guéant enfonce en tout cas ce clou quand il accuse le PS de «mise en scène, de mise en avant du vote étranger». Même si, ce faisant, il fait semblant d'oublier que le vote des étrangers est une proposition récurrente de la gauche et qu'à l'inverse il tente de cacher que son mentor n'a, lui, cessé de changer d'avis sur ce sujet. En 1997, Nicolas Sarkozy était contre «sans ambiguïté».
En 2001, il y était favorable «pour les étrangers en situation régulière». En 2005, il était toujours pour mais en assortissant celui-ci d'une «présence de dix ans en France». Et voilà que le 23 novembre dernier, il fait un nouveau virage à 180 degrés et qu'il flingue une initiative «hasardeuse» des socialistes. Du coup, la ligne est fixée pour les troupes UMP: il faut taper à bras raccourcis sur cette gauche qui faute d'avoir «un vote populaire» cherche à draguer «un vote communautaire». Traduction hier de ce plan de campagne élyséen par le locataire de Matignon: «aucune des raisons avancées ne justifie, à mes yeux, ce travail de sape d'un des fondements de notre république (...) C'est prendre le risque de communautariser le débat public».
Hier soir, les sénateurs de gauche ont poussé suffisamment pour que la proposition permette aux étrangers non communautaires de voter aux élections locales. Un jour prochain, peut-être...