Charia et realpolitik
Sarkozy et Cameron ont-ils été assez naïfs pour croire qu'une démocratie allait naître franco de port du largage des bombes alliées sur les troupes kadhafistes?
Décidément, il est des lendemains de révolutions qui ont un méchant goût de gueule de bois. C'est ainsi que depuis hier l'Union européenne et la France regardent d'un oeil bien moins énamouré ces nouveaux dirigeants libyens qu'ils ont pourtant largement contribué à mettre en place. Après avoir déjà eu à digérer le cocktail aigre-doux, mélange de soulagement à l'annonce de la mort de Kadhafi et d'effroi face à des images attestant de la façon pour le moins expéditive avec laquelle les nouveaux maîtres de la Libye rendent la justice, voici l'Occident affronté à quelques réalités peu enthousiasmantes.
Dimanche en pleine célébration de libération du pays, le président du Conseil national de transition, Moustapha Abdeljalil a déclaré que la nouvelle législation serait fondée sur la charia, la loi islamique. Et pour bien préciser sa pensée il a expliqué que dès lors «toute loi qui violerait la charia serait légalement nulle et non avenue». Exemple? C'est le même président qui la livre clé en main en citant la loi sur le divorce et le mariage qui, sous le régime Kadhafi, interdisait la polygamie et autorisait le divorce aux femmes.
Tout ça, c'est fini...Et vive la démocratie! Hier donc l'UE et la France se sont dit «inquiètes», «vigilantes». Elles ont appelé à ce que l'«islam modéré» auquel se réfère le président du CNT et les islamistes qui le soutiennent comme la corde le pendu respectent «la diversité culturelle et religieuse et l'égalité des hommes et des femmes auxquels la France est indéfectiblement attachée».
C'est bien le moins qu'on puisse réclamer d'une révolution qu'on a soutenue, armée, pour laquelle on a fait une guerre qui a coûté 300 millions à notre seul pays et qui devait ouvrir à un monde meilleur? Sarkozy et Cameron ont-ils été assez naïfs pour croire qu'une démocratie allait naître franco de port du largage des bombes alliées sur les troupes kadhafistes?
Peut-on imaginer que les fréquentant depuis déjà des mois nos diplomates n'aient pas compris que les factions qui menaient la lutte contre Kadhafi formaient un bric-à-brac des plus hétérogènes qui ne pourrait que favoriser l'émergence de ce commun dénominateur qu'est devenu l'islamisme? Peut-on faire semblant d'être surpris quand dès août le même Abdeljalil annonçait déjà la couleur?
N'a-t-on pas rejoué à la roulette russe, celle qui a pourtant si mal tourné quand pour lutter contre les soviétiques Washington armait Ben Laden? A moins que malgré les protestations humanistes et universalistes d'hier, la première inquiétude des Européens comme de Washington soit moins l'instauration de la charia en Libye - celle-ci a-t-elle jamais empêché nos dirigeants d'avoir des relations cordiales et... commerciales avec l'Arabie Saoudite? - que de voir ce pays se diviser et se battre interminablement autour de ses puits de pétrole. Quand on s'est accommodé de 42 ans de tyrannie, on peut bien fermer les yeux sur une charia. Surtout appliquée de façon... «modérée».