Ces «repentis» qui repassent à gauche

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Ce n'est sûrement pas très bon signe pour Nicolas Sarkozy, mais c'est tout de même une nouvelle embarrassante pour les socialistes – ou pour certains d'entre eux: les « repentis » se font de plus en plus nombreux. Une cascade d'anciens hauts fonctionnaires ou d'experts en tous genres, qui ont fait carrière grâce à la gauche voire qui ont fait fortune grâce à elle et qui s'étaient ralliés à Nicolas Sarkozy en 2007, ont récemment déclaré leur flamme pour un candidat socialiste ou annoncé qu'ils iront voter lors de la primaire organisée par le PS. Après Jean-Pierre Jouyet, après Bernard Kouchner, cela a été le cas ces derniers jours du patron de France Télécom, Stéphane Richard, et maintenant de Jacques Attali puis de Fadela Amara.

Les « repentis » ! La formule, qui est utilisée par moquerie ou par indignation dans certains courants socialistes, ou dans les autres composantes de la gauche, est évidemment polémique. Mais elle a le mérite de bien désigner les quelques personnalités qui alimentent cette controverse : il s'agit d'une poignée de personnes qui doivent leur ascension professionnelle ou politique, sinon même leur réussite financière, à la gauche et qui, sans trop de scrupules, sont devenus subitement des ultras du sarkozysme en 2007, avant maintenant de changer une nouvelle fois de camp à l'approche de 2012. Pour tenir aujourd'hui, la main sur le cœur – promis, juré, si je mens... – tous le même propos : mon camp, cela a toujours été celui de la gauche.

 

Tous ces « repentis » méritent une mention particulière. Car ils éclairent les uns et les autres des parcours qui, pour être singuliers, ne révèlent pas moins certaines dérives de la gauche, dans ses accointances ou ses connivences avec la droite ou les milieux d'argent. Et puis la manière dont la gauche réagit – ou ne réagit pas – à ces parcours à l'essuie-glace est évidemment révélatrice.

 

Le premier qui a donné le signal de ce nouveau changement de camp, c'est Bernard Kouchner, expert s'il en est en changement de pied et retournement de veste. Dès le 21 avril dernier, sur France Info (vidéo ci-dessous, à partir de 7'55''), il avait annoncé son intention de voter lors de la primaire socialiste.

 

 

Ce jour-là, il avait essayé de faire croire qu'il était sorti de son plein gré du gouvernement en septembre 2010, et il s'était inventé un désaccord : « Je ne pensais pas que le discours sécuritaire serait de mise », avait-il essayé d'arguer. Mais en vérité, personne n'avait été dupe de l'explication : après d'innombrables contorsions, justifiant avec zèle tous les méandres de la politique sarkozyste, même les plus poisseux, il s'est progressivement transformé en pantin au Quay d'Orsay. C'est le lot de beaucoup d'obligés du Palais : le monarque républicain n'a même plus d'égards pour ceux qui le servent avec obséquiosité. Dans le cas d'espèce, les deux plus proches collaborateurs du chef de l'Etat, son bras droit, Claude Guéant, et le conseiller diplomatique Jean-David Levitte ont centralisé en permanence la politique étrangère de la France à l'Élysée et n'ont eu de cesse de marcher sur les plates-bandes du ministre en titre. Et pour finir, celui qui jouait les utilités a finalement été remercié sans façon (lireBernard Kouchner, naufrage au Quay d'Orsay).

 

Meurtri, aigri, voilà donc Bernard Kouchner qui va essayer de refaire surface. Pour qui voudra-t-il voter lors de la primaire socialiste ? Il ne l'a pas encore dit, mais pour le candidat (ou la candidate) qui sera choisi(e), cela risque d'être le baiser qui tue.

Attali et Jouyet pour Hollande

Le deuxième ralliement à grand spectacle a ensuite été celui de Jean-Pierre Jouyet. Comme Mediapart l'a déjà raconté par le menu (lire Jouyet en sulfureux attaché de presse de Hollande), l'intéressé s'est gardé de faire les choses discrètement. Ancien directeur adjoint de cabinet de Lionel Jospin et ami intime de François Hollande, il a spectaculairement trahi la gauche en 2007 et s'est rallié à Nicolas Sarkozy. En retour, il a d'abord été nommé secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avant de décrocher le poste de président de l'Autorité des marchés financiers (AMF). Et voilà que depuis plusieurs semaines, il mène de nouveau bruyamment campagne en faveur de François Hollande, allant même jusqu'à polémiquer publiquement contre certains des conseillers de Martine Aubry, dont l'économiste Daniel Cohen (mis en cause dans la vidéo ci-dessous à partir de 5'05''). Dans Le Point (n°2035 du 15 septembre 2011), Jean-Pierre Jouyet a même dit qu'il se verrait bien secrétaire général de l'Elysée en cas de victoire de son ami François Hollande à l'élection présidentielle : « Cela ne se refuse pas », a-t-il confié.

 

 

Des proches de François Hollande lui ont fait savoir qu'il serait bien avisé de démentir l'information ou de demander à l'intéressé de corriger ses propos. Et de surcroît, de l'inviter à un peu plus de retenue et de décence. Mais pour l'heure, le conseil n'a pas été entendu.

 

Le troisième à être sorti du bois est Jacques Attali. Il l'a fait à sa façon. Dans des galipettes sémantiques dont il est coutumier, sans dire qu'il ne voterait pas Nicolas Sarkozy à l'élection présidentielle, il n'en vient pas moins de faire un billet sur Slate.fr, dont il est l'un des co-fondateurs (le billet est ici), pour appeler à voter, lui aussi, en faveur de François Hollande à la primaire socialiste : « Pour sa capacité à rassembler, un seul candidat s'impose, selon moi: François Hollande », affirme-t-il.

Pour François Hollande, le soutien est tout aussi encombrant que celui de Jean-Pierre Jouyet, sinon plus. Car Jacques Attali, après avoir été l'un des piliers de la « mitterrandie » s'est lui aussi bruyamment rallié à Nicolas Sarkozy. Pis que cela ! Il a été le président de la Commission qui porte son nom, chargée de « libérer » la croissance – formule ultra-libérale qui suggère qu'elle était jusque-là emprisonnée. Avant que la crise n'arrive, il a donc fait une rafale de propositions radicales et réactionnaires, dignes de la Droite populaire, dans le but de déréguler encore davantage l'Etat et de le mettre à la diète. Prestement mises à la poubelle par le chef de l'Etat quand la crise est survenue, ces propositions n'en ont pas moins été retravaillées une seconde fois, dans le souci qu'une seconde session de la Commission Attali offre une boîte à outils dans laquelle Nicolas Sarkozy pourrait venir puiser lors de la campagne présidentielle. Ce deuxième round de la commission a accouché d'une rafale de propositions encore plus ultra-libérales, préconisant une purge d'austérité, avec en particulier des coupes violentes dans les crédits sociaux.

CQFD ! Entremetteur du capitalisme parisien – un peu sur le modèle d'Alain Minc –, naviguant dans toutes les eaux, et allant d'un camp à l'autre au gré des courants et des moments, Jacques Attali est donc un soutien encombrant, car sans vraie sincérité ni fidélité. Dans son billet, qui fleure l'opportunisme et non la prise de position de principe, il prend d'ailleurs bien soin de dire son amitié à d'autres candidats à la primaire socialiste. Tout sarkozyste qu'il soit, il a en particulier pris bien soin de garder une fonction de conseil auprès de certains socialistes. Le 15 juin 2009, Ségolène Royal a ainsi tenu une «université populaire participative» un tantinet surréaliste à la mairie du IVe arrondissement de Paris. Non pas à cause du thème du débat, assez logique en ces temps de tempête sur la capitalisme : «Quel nouveau modèle de développement économique et social pour l'après-crise?». Mais à cause de la personnalité du principal intervenant : Jacques Attali, encore et toujours lui, venant vendre la même politique des deux côtés (lire Ségolène Royal emprunte quelques conseillers à Sarkozy).

Stéphane Richard au coude à coude avec Fadela Amara

A tous ces « repentis », il faut encore ajouter Stéphane Richard. Le 30 septembre, en marge d'une conférence de presse, le patron de France Télécom a créé la surprise en annonçant qu'il irait lui aussi voter lors de la primaire socialiste. « C'est une élection qui est ouverte à tous les Français. Je ne vois pas pourquoi, moi comme n'importe qui, je me sentirais exclu de cela », a-t-il dit avant d'ajouter : « Moi je suis concerné par la vie politique de mon pays. J'ai mes options politiques qui ne concernent que moi. Là, ce n'est pas le chef d'entreprise qui parle, c'est le citoyen. Il se trouve qu'on a évoqué ce point avec des journalistes. Ils m'ont demandé si j'allais le faire et j'ai dit que "oui". Parce que ça m'intéresse. Parce qu'on nous donne la possibilité d'avoir une influence sur le casting de l'élection présidentielle, c'est quand même très important. Et donc oui, je le ferai. » Stéphane Richard a aussi déclaré qu'il se sentait « tout à fait en harmonie avec la plate-forme de valeurs qui est celle qui sera proposée à tous les électeurs des primaires dans quelques jours ».

Pour écouter Stéphane Richard, cliquer ici

 

Cette prise de position retient donc aussi l'attention, mais pour d'autres raisons. Membre du cabinet de Dominique Strauss-Kahn au ministère de l'industrie avant 1993, Stéphane Richard est passé ensuite à la Générale des eaux, où il a fait fortune. Employant parfois Nicolas Sarkozy comme avocat, il est devenu l'un de ses amis proches et a donc accepté, à sa demande, de devenir directeur de cabinet du ministère des finances. C'est lui qui, en association avec l'Elysée, a géré les affaires les plus sensibles depuis 2007, dont l'affaire Tapie. Il y a un paradoxe à voir que le même homme se sent aujourd'hui « tout à fait en harmonie avec la plate-forme de valeurs qui est celle qui sera proposée à tous les électeurs des primaires dans quelques jours ».

 

Et pour couronner le tout, il faut encore mentionner le cas de Fadela Amara, l'ancienne secrétaire d'Etat chargée de la ville de Nicolas Sarkozy, qui après avoir avalé toutes les couleuvres de l'Elysée et toléré une politique de stigmatisation des étrangers, a un bien tardif sursaut. Dans un entretien au Parisien (il est ici), elle affirme en effet qu'elle« reste une femme de gauche », mais sans préciser pour qui elle fera campagne lors de l'élection présidentielle.

Sur le papier, tous ces ex-soutiens de Nicolas Sarkozy pourront donc venir voter lors de la primaire socialiste. Il suffit pour cela qu'ils respectent la procédure prévue. Comme le prévoit le règlement (il est ici), « le jour du vote aux primaires citoyennes, les votants devront, avant de prendre leurs bulletins de vote, leur enveloppe et de se rendre dans l'isoloir, signer leur engagement de reconnaissance dans les valeurs de la gauche ». Voici l'engagement tel qu'il devra être signé : « Je me reconnais dans les valeurs de la Gauche et de la République, dans le projet d'une société de liberté, d'égalité, de fraternité, de laïcité, de justice et de progrès solidaire. »

La gauche de droite

Il reste que tous ces ralliements donnent une détestable image de ce qu'est la politique. L'image d'une petite caste insubmersible qui, par-delà les alternances, tient toujours le haut du pavé et reste aux postes de commandement du pays.

Pour Nicolas Sarkozy, c'est certes un très mauvais signal : ce sordide petit mercato politique donne le sentiment justifié que le bateau présidentiel est en train de couler et que les rats quittent précipitamment le navire. Mais pour la gauche, c'est tout aussi embarrassant. Car aucun de ces transfuge n'abandonne en chemin ses idées. Ultra-libéraux, Jean-Pierre Jouyet et Jacques Attali l'étaient et le resteront. Et s'ils aspirent à se mettre au service d'une future équipe de gauche, cela mérite à tout le moins réflexion : une partie du capitalisme de connivence parisien n'est-il pas en train d'abandonner Nicolas Sarkozy pour essayer de « préempter » l'une des candidatures socialistes ? Il n'est, dans tous les cas de figure, pas déraisonnable de penser que ces « repentis » ne le sont qu'à moitié : comme d'autres, dans les milieux patronaux ou les milieux d'affaires qui commencent à faire mouvement, ils sentent que la gauche a désormais de bonnes chances de revenir au pouvoir.

 

Alors, pour eux, la bataille commence : autant que ce soit une gauche raisonnable, une gauche libérale. Pour tout dire, une gauche... de droite !

Publicité

Publié dans Politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article