«Candidat du pouvoir d'achat», président des gesticulations

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Il y aura donc «avant l'été» une loi invitant les entreprises qui dégagent des dividendes à verser une prime à leurs salariés. Il n'est déjà plus question des«1.000 euros» évoqués la semaine dernière par le porte-parole du gouvernement. Surtout seules 16% des PME, où travaillent pourtant la majorité des salariés, versent des dividendes. Et encore faudra-t-il que ceux-ci aient augmenté pour que la prime soit versée! Cette loi ne concernera donc qu'une petite minorité de salariés. Les fonctionnaires, travailleurs indépendants, agriculteurs, etc., ne sont pas du tout concernés.

Résultat: beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Sauf que l'annonce inopinée de cette mesure a semé le trouble à droite, provoqué la colère du patronat, suscité de nombreuses réactions abondamment relayées par les médias. Pendant une semaine, alors que les conflits salariaux s'intensifient, le chef de l'Etat a réussi à occuper le terrain médiatique avec du vent sur le thème du pouvoir d'achat. C'est désormais devenu une vieille habitude: pour montrer qu'il agit, le chef de l'Etat déclenche un coup médiatique. 

De tels rappels envoyés à ceux qui l'ont élu en 2007 sont de plus en plus une nécessité politique pour Nicolas Sarkozy, en vue de sa probable candidature à l'élection présidentielle de 2012. Car plus que jamais, il apparaît pris au piège de sa propre rhétorique. Pendant la campagne électorale de 2007, il avait su faire croire à de nombreux Français issus des classes populaires qu'il serait «le candidat du pouvoir d'achat, de l'augmentation des salaires».

«Le premier problème économique de la France est un problème de pouvoir d'achat. Les salaires sont trop bas en France. Il ne reste pas assez quand on a travaillé tout le mois», martelait-il en 2007 dans un spot de campagne. 


En juin 2008, le gouvernement lançait une campagne de publicité sur le pouvoir d'achat. «Vous êtes impatient? Nous aussi (...). C'est mois après mois que nous gagnerons la bataille du pouvoir d'achat», proclamaient alors les spots télévisés. 

 

 

Ce mardi, Nicolas Sarkozy est en déplacement pour parler du social. Ironie des agendas politiques, c'est aujourd'hui que son gouvernement devrait annoncer un gel pour la deuxième année consécutive du point d'indice des 5 millions de fonctionnaires, qui sert de base de calcul à leurs salaires.

Pour cette journée sociale, le chef de l'Etat a choisi de revenir dans les Ardennes. C'est là qu'il avait annoncé fin 2008 ses mesures anti-crise. C'est surtout là, dans cette région minée par la désindustrialisation, le chômage et le déclassement, qu'il avait lancé en décembre 2006 son offensive de charme en direction de cette «France des classes populaires qui a peur de l'exclusion», et rodé son fameux «travailler plus pour gagner plus». Quatre ans et demi plus tard, il est pourtant loin d'avoir gagné la bataille du pouvoir d'achat, devenu son principal handicap dans l'opinion.

 

Entre-temps, une crise financière historique, dont les conséquences bien réelles ont été la montée du chômage et de la précarité, a pesé sur les revenus des ménages. Le chef de l'Etat a beau avoir multiplié depuis 2007 les textes et les dispositifs censés relancer le pouvoir d'achat des Français, toute cette agitation n'a pas eu beaucoup de résultats. Le pouvoir d'achat patine, et les Français ont même le sentiment qu'il baisse. Un rapide coup d'œil dans le rétroviseur permet de mesurer l'écart béant entre les paroles et les actes.

 

1. Le fiasco des heures sup détaxées

Plus de travail = plus de salaire = plus de pouvoir d'achat. Ce raisonnement simplissime, a priori imparable, pousse Nicolas Sarkozy sitôt élu à inscrire dans la loi travail, emploi, pouvoir d'achat (TEPA) la détaxation des heures supplémentaires, mesure testée auparavant dans aucun autre pays. La mesure (une «révolution économique», selon Nicolas Sarkozy en 2007) était censée «briser le carcan des 35 heures» en augmentant la durée légale du travail, encourager les salariés à prendre des heures supplémentaires, développer l'activité, augmenter le pouvoir d'achat.

«Les heures supplémentaires détaxées, c'est 80 euros de plus par mois pour 6 millions de Français», affirmait en 2008 le ministre du travail Xavier Bertrand. Résultat? Il est quasiment nul, selon un rapport publié fin 2010 par deux chercheurs, Pierre Cahuc (Polytechnique) et Stéphane Carcillo (OCDE).

D'un coût élevé (4 milliards d'euros en rythme de croisière), elle n'a pas augmenté la durée du travail, elle a coûté cher aux caisses de l'Etat car salariés et patrons se sont souvent entendus pour déclarer des heures qui étaient déjà réalisées au noir, et elle a raté sa cible, puisque les principaux bénéficiaires en ont été les cadres. Et pas les ouvriers, employés, artisans, etc., qui étaient censés en bénéficier. Malgré ce fiasco, la mesure est encore en vigueur, tandis que le bouclier fiscal plafonné à 50% des revenus, autre pilier de la loi TEPA devenu symbole d'injustice, va être liquidé.

2. Intéressement, grande distribution... : des gesticulations

En quatre ans (hors mesures exceptionnelles prises pendant la crise), plusieurs lois consacrées au pouvoir d'achat ont été votées. Chacune a été précédée de grandes annonces, qui ont finalement débouché sur des résultats bien modestes.

Une loi «pour le pouvoir d'achat» a été votée en février 2008. Elle prévoyait la possibilité de racheter ses jours de RTT, mais cette mesure a étésupprimée en toute discrétion début 2010. Elle autorisait (déjà!) le versement d'une prime exceptionnelle jusqu'à 1.000 euros dans les entreprises de moins de 50 salariés n'ayant pas de dispositif de participation. Bilan: 90.000 entreprises y ont eu recours, selon Les Echos.... − un chiffre à mettre en regard du nombre de PME de moins de 50 salariés en France, 3 millions selon l'Insee.

Cette loi a ramené le montant maximum des cautions à un mois − mais les logements meublés ne sont pas concernés. Elle a également lié le calcul de l'indice de référence des loyers à l'évolution des prix à la consommation hors tabac et loyers: un changement de très faible impact vu la hausse fulgurante des prix du logement − l'indice des loyers a augmenté de 1,60% au premier trimestre 2011, sa plus forte hausse depuis deux ans!  

A coup de réunions médiatisées à Bercy et de textes législatifs, le gouvernement a aussi multiplié les annonces sur les prix dans la grande distribution. La loi modernisation de l'économie (LME) d'août 2008prétendait ainsi les faire baisser. Début 2010, deux parlementaires en tiraient un bilan pourtant très mitigé. «S'agissant de la baisse des prix, le bilan paraît modeste», écrivaient-ils. Début 2011, l'indice de l'Insee mesurant les prix dans les supermarchés a fait un bond : + 0,1% en février, +0,6% en mars. Lors des débats de la loi LME, les distributeurs promettaient la main sur le cœur des baisses de 2 à 3%... 

Après les cantonales, d'autres aides ponctuelles ont été annoncées. Mais elles sont, là encore, modestes. Le barème kilométrique a été revalorisépour tenir compte de la hausse des prix du carburant: 5 millions de contribuables sont concernés, mais le gain moyen n'est que de 25 euros. Les prix du gaz seront gelés en 2011? Ils viennent d'augmenter de 5% en avril, de 21% sur un an et de 60% en cinq ans! De même pour l'électricité: la hausse sera plafonnée à 3% d'ici à la présidentielle? Fort bien, mais l'électricité a augmenté de 6% en 2010. Et EDF aimerait appliquer, selon Les Echos, une hausse de 30% sur les cinq ans à venir...

 

3. Le Smic, jamais revalorisé depuis cinq ans

Même s'il va prochainement augmenter de 2% en raison de la flambée des prix (une hausse mécanique), le revenu minimum, que touche environ 10% de la population active (mais un salarié à temps partiel sur 4), n'a pas été revalorisé par le gouvernement au-delà de l'inflation depuis 2007. Il s'agit évidemment d'un choix politique, justifié par la volonté de ne pas augmenter le coût du travail. Un a priori idéologique discutable, car selon les économistes de la demande (les keynésiens), les plus modestes ont tendance à consacrer la totalité, ou au moins une grande partie, de tout nouveau revenu à la consommation. Or la consommation des ménages, qui a soutenu l'activité depuis plusieurs années, flanche dangereusement, comme l'a montré la dernière note de conjoncture de l'Insee.

4. Les inégalités de revenus, un tabou rarement évoqué

Marine Le Pen, autoproclamée nouvelle héroïne des classes moyennes, l'a bien compris – et c'est sans doute une raison de l'intérêt qu'elle suscite auprès de certains électeurs: alors que, même pendant la crise, les indicateurs officiels de l'Insee ont noté une hausse du pouvoir d'achat, de nombreux Français ont le sentiment que celui-ci régresse. La faute au passage l'euro – qui a effectivement entraîné des hausses de prix très remarquées, selon le Conseil d'analyse économique. La faute, aussi, à l'augmentation dans le budget des ménages des dépenses de loisir (high-tech, communications), jugées de plus en plus indispensables à une vie«normale». Une part de plus en plus grande de la population a donc le sentiment que le gouvernement, et même les politiques en général, nient leur réalité sociale quotidienne.  

De fait, les chiffres régulièrement communiqués par l'Insee (le revenu disponible brut des ménages moins la hausse des prix) ne tiennent pas compte des évolutions démographiques. Il s'agit, de plus, d'une moyenne. Or les inégalités de revenus ne cessent d'augmenter, si bien que la probable baisse (ou stagnation) du pouvoir d'achat des ouvriers et des employés est masquée par la hausse des revenus d'une infime partie des Français les mieux payés, dont les revenus ont explosé ces dernières années.

C'est ce que l'économiste Alexandre Delaigue nomme «le biais Bill Gates»dans la vidéo ci-dessous, réalisée par L'Expansion.com : si un milliardaire arrive dans un bar et consomme à la hauteur de ses moyens, la facture va gonfler. Statistiquement, en divisant la facture par le nombre de clients, on pourra dire que le pouvoir d'achat moyen a progressé. Mais cette hausse est trompeuse, puisque le pouvoir d'achat de la majorité des clients, lui, n'a pas bougé. Or sur ce terrain des inégalités de revenu, force est de constater que le bilan de Nicolas Sarkozy est nul. 

 

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Publié dans SARKOZY

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