Braouezec sur l'affaire des quotas: «Une responsabilité du politique»

Laurent Blanc est partout, ce samedi, au lendemain de son intervention au JT de TF1: interviewé dans L'Equipe, Le Parisien, l'AFP. Partout, il s'«excuse» pour son rôle dans l'affaire des quotas. «J'ai de la colère vis-à-vis de moi-même, déclare le sélectionneur de l'équipe de France. J'ai tenu des propos (lors de la réunion du 8 novembre) qui peuvent être blessants. Je m'en veux aussi de ne pas avoir pris de la hauteur (...). On a eu tout faux dans cette réunion.» Et de préciser: «J'ai téléphoné à Pat' (Vieira) et à Lilian (Thuram), pour éclaircir les choses.»
Ces deux anciens coéquipiers de 1998 lui ont reproché ses phrases sur les«blacks» et son soutien affiché à l'idée de quotas de gamins potentiellement bi-nationaux dans les centres de formation de la Fédération française de football (FFF). Pour tirer les premières conclusions de cette affaire, Mediapart a rencontré le député Patrick Braouezec, président de la Fondation du football, qui a dirigé – avec Laurent Davenas – la commission d'enquête interne de la FFF.
Vous paraît-il normal que la FFF ait renouvelé sa confiance à Laurent Blanc, compte tenu des propos qu'il a tenus le 8 novembre? D'autant que vous dévoilez, dans vos conclusions, un épisode jusqu'ici inconnu: Mohamed Belkacemi (l'homme qui a enregistré les discussions) est ensuite intervenu directement auprès du sélectionneur, en tête à tête, pour l'interpeller sur les dérives de la DTN, sans qu'il réagisse...
Mohamed Belkacemi nous a dit que cet échange l'avait rassuré sur ce que pensait réellement Laurent Blanc. C'est très difficile de juger de l'extérieur. Le 8 novembre, Laurent Blanc est invité exceptionnellement à cette réunion, il est embarqué dans une discussion où on le prend à témoin des difficultés du sélectionneur de l'équipe de France Espoirs. Il tient des propos qui sont très très regrettables. Il doit à présent être clair, présenter ses excuses.
Considérez-vous que les propos de Laurent Blanc sont moins graves que ceux de François Blaquart, le Directeur technique national (DTN)?
Non, c'est la même gravité. Mais les deux hommes n'ont pas la même responsabilité. François Blaquart est à un poste-clé – même si, à l'époque, il n'est que DTN provisoire. C'est lui qui donne le «la». C'est lui qui dit: «On fait, mais on le dit pas.» C'est lui qui aurait dû dire: «On dérape là, alors on s'arrête. C'est beaucoup trop important comme enjeu pour en discuter comme ça.» Laurent Blanc, ce n'était pas de son ressort.
Erick Mombaerts et François Blaquart ont confié à Mediapart avoir souhaité répondre à une problématique soulevée par Laurent Blanc...
Laurent Blanc avait posé la problématique dans des interviews (dès sa nomination), mais sans préconiser quoi que ce soit. Alors, est-ce qu'Erick Mombaerts et François Blaquart se servent du fait qu'il ait dit que c'était un problème pour enfoncer le clou? C'est compliqué à savoir. On n'a pas fait une enquête de police. On s'en est tenu à ce que disent les gens.
La FFF a engagé une procédure disciplinaire à l'encontre de François Blaquart, qui pourrait déboucher sur un simple avertissement. Est-ce que vous comprendriez qu'il conserve son poste de DTN?
Ce serait envoyer un mauvais message. Je n'ai rien contre François Blaquart, je sais qu'il a des engagements profonds, mais je pense que la gravité de ses propos, comme le fait de vouloir «faire sans dire», pose un problème de confiance.
La quasi-totalité des acteurs du football, le président de la FFF, Fernand Duchaussoy, mais aussi la ministre des sports, considèrent que la «bi-nationalité» est un faux problème. Il n'y a qu'un petit nombre de personnes, réunies autour de la table le 8 novembre 2010, qui affirment que c'est un vrai problème, et proposent cette «solution» des quotas. Ne peut-on pas se demander si dans leur bouche, ça n'est pas un prétexte, si ça ne cache pas quelque chose? A vos yeux, sont-ils sincères?
Je pense qu'Erick Mombaerts (le sélectionneur de l'équipe de France Espoirs qui met l'idée sur la table) est sincère. Il est en proie avec la difficulté de bâtir une équipe capable de se sélectionner pour les Jeux olympiques. Il est vraiment confronté à cette question-là. Après, je ne sais pas. Ce débat sur la «bi-nationalité» a aussi débouché sur un débat sur la morphologie des joueurs, sur le fait qu'il y avait des techniciens et des puissants (comme si on ne pouvait pas être technicien et puissant); il y a eu des assimilations à la couleur de peau, à la taille... On peut aussi mettre ça en relation avec les discussions à Ouistreham (où la DTN a tenu une réunion mouvementée en juillet) sur «les caïds» – comme a dit une certaine ministre – qui auraient imposé leur point de vue en Afrique du Sud... A Ouistreham, Mohamed Belkacemi a été affecté par certains propos, notamment quand on lui a dit que le fiasco de l'Afrique du Sud, c'était la faute de gens qui n'étaient pas vraiment français dans leur tête, que la religion prenait trop d'importance. C'est possible qu'à un moment, tout cela se mélange – et là je ne vise personne. Mais c'est évident.
Dans vos conclusions, vous écrivez que les idées mises sur la table lors de la réunion du 8 novembre, approuvées par le DTN et Laurent Blanc, auraient abouti à une «double discrimination», liée à la fois à l'origine et à «l'apparence physique», c'est-à-dire à la couleur de peau...
Oui. On a ensuite vérifié que ça n'avait pas été mis en œuvre. Mais effectivement, à partir du moment où vous ciblez les bi-nationaux potentiels, on sait bien que les jeunes d'origine polonaise et brésilienne ne sont pas les plus courants....
A cette réunion, Laurent Blanc a d'ailleurs une phrase terrible, qui fait le lien entre les «bi-nationaux» et les noirs. Il lâche, après avoir jugé nécessaire de limiter le nombre de «bi-nationaux»: «Tous les blacks, si tu enlèves les Antillais, ils ont des origines africaines. Donc ils vont pouvoir aller jouer dans une équipe africaine.» En clair, si on suit son raisonnement, il faut limiter le nombre de noirs non-antillais dans les centres de formation...
Sur le fond, c'est la phrase la plus terrible de la réunion. Celle-là, et puis celle sur les Espagnols, quand Laurent Blanc déclare: «Les Espagnols, ils m'ont dit: “Nous, on n'a pas de problème. Des blacks, on n'en a pas”.»
Vous estimez donc que les deux phrases les plus terribles de cette réunion ont été prononcées par Laurent Blanc?
Sur le fond, oui. C'est objectif, ça. Il suffit de lire. Le plus problématique, en terme de démarche, c'est la phrase du DTN François Blaquart, qui dit: «On peut baliser sur une espèce de quota, en non-dit. Il ne faut pas que ce soit dit.» Mais les plus problématiques sur le fond discriminatoire, ce sont ces deux phrases de Laurent Blanc, qui sont «à la limite de la dérive raciste», pour reprendre les mots de la ministre. Je pense que c'est cela qu'elle visait(Chantal Jouanno n'a jamais précisé, lors de sa conférence de presse, quel participant à la réunion elle visait).
Au conseil fédéral de la FFF, jeudi soir, avez-vous senti que ses membres prenaient la mesure de la gravité des faits?
Ils ont bien mesuré la portée des paroles et des propositions évoquées par le DTN le 8 novembre (dont Mediapart a publié le verbatim et des extraits sonores). Dans leur immense majorité, ils ont jugé que les propos étaient graves. Ils ont aussi été très soulagés d'apprendre que rien n'avait été mis en œuvre à partir de ces propositions.
Avez-vous été en contact avec eux pendant l'enquête?
Non. On a aussi apprécié que la FFF ne s'exprime pas pendant l'enquête. D'ailleurs, au début, ils se sont exprimés pour nier les faits (notamment le président Fernand Duchaussoy): ils auraient mieux fait de se taire.
Fernand Duchaussoy a réussi à se contredire à quelques jours d'écart.Le 29 avril, au lendemain des révélations de Mediapart, en conférence de presse, il a d'abord fait comme s'il ne savait rien de cette histoire. Puis quelques jours plus tard, il a expliqué avoir appris dès le jeudi 28 avril au soir, par son homme de confiance, André Prévosto (alors directeur général adjoint de la FFF), l'existence de l'enregistrement et la teneur des échanges!
Fernand Duchaussoy m'a confirmé qu'il avait eu un échange à ce sujet avec André Prévosto le jeudi, après la publication du premier article de Mediapart. Et que les enregistrements en question lui avaient été remis le vendredi matin.
Dès lors, comment a-t-il pu affirmer ne rien savoir, ce vendredi 29 avril, en conférence de presse («On m'a parlé de réunion secrète, je ne peux pas tout savoir»)?
Je pense qu'il n'a pas mesuré que c'était une réunion officielle de la DTN. Il a dû écouter les enregistrements après la conférence de presse... Tout ça est très léger, bien sûr. Mais je ne suis pas sûr qu'il ait compris de quoi il s'agissait.
Son homme de confiance à la FFF, André Prévosto, a déclaré devant votre commission d'enquête ne jamais avoir écouté les bandes, que Mohamed Belkacemi lui avaient transmises dès le 9 novembre 2010. Est-ce crédible? Comment a-t-il pu, au minimum, ne pas dire au président que quelqu'un enregistrait les réunions de la DTN?!
Je vous avoue que je ne comprends pas la posture et la défense de Monsieur Prévosto. Quelqu'un lui remet un enregistrement en lui disant que les propos tenus sont graves. Il n'a pas soit la curiosité de l'écouter, soit le réflexe de transmettre à Fernand Duchaussoy. Au moins d'en parler. Poser la question: est-ce normal d'enregistrer la réunion de la DTN? Ou au moins aller voir le DTN pour lui dire: «Est-ce que tu sais qu'on a enregistré une de tes réunions?» Le fait qu'il n'en parle à personne, je ne le comprends pas.
Est-ce que vous le croyez ?
Oui, je le crois. La seule chose que nous ne sommes pas en mesure de vérifier, c'est s'il l'a écoutée ou pas. Pour le reste, il n'a parlé à personne.
Cela paraît difficile à croire. Dans votre enquête, sur la base de quels éléments avez-vous écarté la possibilité que le président Duchaussoy ait été alerté?
Parce qu'il nous l'a affirmé, et qu'il avait l'air très embêté de l'avouer. Personne n'a témoigné sous serment. Chacun a dit ce qu'il voulait. Mais quand les récits se croisaient, on pouvait estimer que les choses étaient vraies.
En l'occurrence, les récits qui se croisent, ce sont ceux de Fernand Duchaussoy et de son bras droit...
Oui. Mais l'ambiance était telle à l'époque que je veux bien croire que Prévosto ait mis ça de côté en se disant: «Je le traiterai après.» Là-dessus, il ne nous apporte toutefois aucune réponse. Il dit juste que la situation à la fédération était trouble à l'époque (un conflit opposait alors André Prévosto au directeur général de la FFF, Jacques Lambert).
Erick Mombaerts, le sélectionneur de l'équipe de France Espoirs, qui suggère le 8 novembre de limiter le nombre de gamins potentiellement bi-nationaux, semble être passé entre les gouttes. Que pensez-vous de son rôle?
Lors de la réunion, il relance souvent. Si j'étais membre du conseil fédéral, je pense que j'aurais associé Erick Mombaerts aux procédures menées à l'encontre de François Blaquart et André Prévosto. Parce qu'il a aussi participé à ces débats, à cette discussion. Mais c'est très compliqué: je n'ai pas envie d'être juge. Je ne suis pas membre du conseil fédéral et je n'ai aucune légitimité à donner mon avis. Je n'ai pas cette responsabilité-là.
Il a également en charge les Pôles formation de la fédération. Il pouvait être un personnage charnière dans la transmission des instructions.
Oui, mais on a pu vérifier qu'à part la rencontre entre François Blaquart et le directeur de l'INF de Clairefontaine (principal centre de formation en France), il n'y a pas eu d'autres interventions.
Vous avez pu parler aux directeurs des quatorze pôles en France?
Non, seulement au directeur de Clairefontaine, qui est quand même le principal concerné, puisque son nom est mentionné lors de la réunion du 8 novembre.
Lors de la réunion du 8 novembre, François Blaquart annonce vouloir faire des quotas sans le dire. Comment pouviez-vous, dès lors, trouver des traces écrites de telles consignes?
Bien sûr. C'est pour ça qu'on a reçu Gérard Prêcheur, le directeur de l'INF, qui nous a raconté avoir coupé court à toute pression ou intervention de la part du DTN.
Vu les délais dans lesquels a travaillé la commission, n'y a-t-il pas des choses qui peuvent vous avoir échappé?
Si, il y a plein de choses qui ont pu nous échapper. C'est même certain. Mais cette commission devait d'abord vérifier la véracité des propos rapportés par Mediapart. Ensuite il fallait que tout le monde confirme avoir tenu ces propos. Troisièmement, il fallait savoir si les propos avaient été mis en pratique. Quatrièmement, comprendre comment on peut tenir de tels propos, et donc analyser le passé. C'est vrai qu'une semaine, c'est court. Mais la pression médiatique et politique était telle – on n'était pas loin d'une affaire d'Etat – qu'il fallait aller vite. D'autant que ça clive, et à mon sens, ça ne clive pas comme il faut, pas sainement. Au niveau politique, certains ont tout intérêt à ce que le clivage se fasse autour de la couleur de la peau. Et ça peut contribuer à créer des divisions artificielles. Je suis convaincu que certains espèrent voir s'installer non pas un clivage socio-économique en France, mais un clivage sur les questions d'immigration, de sécurité, de la République, de laïcité. Si les progressistes s'amusent à ça, ils vont creuser leur propre tombe. Avec cette affaire, l'alerte sur les pratiques discriminatoires que vous (Mediapart) vouliez lancer est réussie. Est-ce qu'il faut aller plus loin pour savoir qui est la «taupe»? Pour savoir si Prévosto en avait parlé à Duchaussoy? Tout cela est-il important, maintenant? Je ne le crois pas.
N'y avait-il pas suffisamment de matière pour saisir la justice, afin qu'elle creuse cette affaire?
Je suis incapable de vous le dire, pace que je ne suis pas juriste. Chantal Jouanno, elle, a interrogé le ministère de la justice pour savoir s'il y avait matière à transmettre. Et la réponse, ça a été non.
Considérez-vous cette réponse comme neutre et objective?
Non, mais ils ont quand même dû fouiller un peu. De toutes façons, on va le savoir assez vite, puisque le CRAN (le Conseil représentatif des associations noires) a déposé plainte contre X... Ça n'était pas l'objet de notre enquête. Notre premier objectif, c'était de dire: est-ce que Mediapart a raconté des bobards, a déformé des propos? Rappelons qu'au départ, tout le monde a nié! Aujourd'hui, je considère que ce travail aura été utile, que tout le monde va maintenant réfléchir avant de dire des choses, même dans des discussions dites «privées». C'est pas plus mal. Moi, dans mes fonctions, le discours que je tiens à des chefs d'entreprise, je peux le tenir auprès de gens privés d'emploi, et inversement. A un moment, il faut être congruent.
Qu'avez-vous pensé des interventions politiques dans ce dossier, des coups de fil de Chantal Jouanno et de Nicolas Sarkozy à Laurent Blanc, pour lui signifier leur soutien, alors même que vous étiez encore en train d'enquêter et d'évaluer son implication?
Ça les regarde. Moi je ne l'aurais pas fait. Je pense que leur peur était que Laurent Blanc démissionne, avant même toute conclusion, en jugeant que la situation n'était plus gérable. Ils souhaitaient qu'on aille au moins jusqu'au bout du travail, avant que le sélectionneur ne prenne une décision irrémédiable. Du côté de Chantal Jouanno, ça peut se comprendre. Après, du côté du chef de l'Etat, on sait très bien qu'il prend vite son téléphone et qu'il aime intervenir comme il l'entend.
Ils apportent leur soutien à un acteur de l'affaire dont on ne sait pas encore, à ce stade, s'il a tenu des propos condamnables. Et tous les deux le font savoir...
Je crois que la ministre, quand elle est intervenue auprès de Laurent Blanc, avait déjà eu le résultat de l'expertise du ministère de la justice, concluant qu'il était en dehors des poursuites judiciaires, que ça n'était pas du ressort d'un délit raciste. Je pense que la peur de la ministre des sports, après le fiasco l'an dernier en Afrique du Sud, c'était de se retrouver de nouveau devant une situation catastrophique. L'équipe de France était repartie sur de bons pieds, avec un sélectionneur faisant l'unanimité au niveau des joueurs, du staff, de l'opinion, qui avait l'air de tenir la route, et puis patatras. Elle devait n'avoir qu'une peur, c'est que Laurent Blanc craque.
Peut-on considérer que l'intérêt supérieur du football français l'exonère du respect de certains principes républicains?
Non, il n'est pas hors la loi.
N'a-t-il pas ses règles propres?
Non. Encore que... D'une certaine manière, c'est la Fifa (la Fédération internationale de football) qui invente ces fameux «bi-nationaux» qui n'en sont pas, puisqu'ils sont français uniquement. Quelque part, le football crée un certain nombre de règles qui n'ont rien à voir avec les législations des Etats, avec la citoyenneté: ce sont les règles propres à la Fifa qui amènent à des situations comme celles-ci. Si on disait plutôt: à partir du moment où un gamin, à n'importe quel âge, joue avec son équipe nationale, il ne peut plus rejoindre, plus tard, la sélection d'un autre pays... D'un autre côté, si ces joueurs n'ont pas le niveau pour être appelés au final dans l'équipe A de leur pays, mais qu'ils peuvent aller jouer pour le pays de leurs grands-parents, est-ce que c'est illégitime d'y aller? En quoi ça pénalise l'équipe de France? La belle affaire, que des joueurs qui ont joué à 15 ans pour l'équipe de France, aillent ensuite avec la Pologne ou le Brésil parce qu'ils ne sont pas sélectionnés en équipe de France! Ça prouve qu'on a des centres de formation qui fonctionnent, que le foot français est de qualité.
Le football, c'est le lieu où, mine de rien, il y a encore aujourd'hui un ascenseur social qui continue à fonctionner: ça promeut des éducateurs, etc. C'est encore le lieu où il y a sans doute le plus de brassage, de mixité sociale, culturelle, de quartiers. Et c'est là qu'on découvre, sur la partie émergée de l'iceberg, des propos en contradiction totale avec la réalité d'en bas.
N'est-ce pas ça qui a le plus choqué? Que cette affaire survienne dans un des rares secteurs où l'on pouvait croire que chacun avait sa chance?
Oui. Il faut même aller plus loin. Dans nos recommandations, nous écrivons qu'il faut favoriser l'émergence, dans le foot, de la diversité à tous les niveaux de responsabilité. Parce qu'on a beaucoup moins de gens d'origine étrangère dans les postes à responsabilité, même s'il y en a quelques-uns. Ils ne sont pas proportionnellement bien représentés.
Vous êtes-vous interrogé sur les raisons d'une telle libération de la parole? Voyez-vous un lien avec certains discours politiques, notamment le discours de Grenoble du président de la République en juillet 2010, qui avait parlé de «personnes d'origine étrangère»?
Oui. On peut faire des liens, c'est évident. Quand l'exemple vient d'en haut, et quelle que soit la personne qui la prononce, cette parole peut être ravageuse. Parce qu'elle permet tout, elle permet à d'autres de s'autoriser à formuler des choses inacceptables. C'est vrai qu'entre les propos de Georges Frêche, ceux de Marine Le Pen, de Brice Hortefeux, le discours de Grenoble, on a là des éléments qui autorisent les gens à penser: «Puisqu'ils peuvent le dire, eh ben nous aussi.» C'est là où il y a une responsabilité du politique.
Quand un ministre garde son poste à l'Intérieur alors qu'il estcondamné pour injure raciale (Brice Hortefeux a fait appel), comment demander à la Fédération de condamner un salarié dont les propos n'ont pas été condamnés en justice...
Oui. Il y a eu un temps où on demandait aux ministres de démissionner dès la mise en examen. On n'en est plus là, et c'est regrettable. A partir du moment où il y a une sorte d'impunité politique, après une condamnation en justice, certains se disent qu'ils peuvent aussi se le permettre, puisque c'est sans risque. Je ne pense pas que les trois intéressés, lors de la réunion de la DTN, pensent à ça, mais c'est intégré. Des gens se permettent de dire des choses qui étaient inimaginables il y a quelque temps. Il y a une dérive grave, sur tous les propos de type antisémite, raciste, homophobe, islamophobe. On sent que la boîte de Pandore a été ouverte.
Mais il faut toujours croire en la nature humaine. Il faut faire la différence entre des paroles qui sont prononcées sous le coup de l'émotion, dans un débat passionné ou passionnel, et puis des paroles dites lors d'une audition, où on a le temps de réfléchir, où c'est la raison qui l'emporte. A part ceux qui ont une idéologie très forte, les propos discriminants sont plus souvent de la bêtise: quand on met après les gens en situation de raisonner, ils s'aperçoivent qu'ils ont dit des bêtises.
En tout cas, certaines paroles ont suffisamment choqué Mohamed Belkacemi pour qu'il décide d'enregistrer la réunion du 8 novembre...
Oui, bien sûr. Lui est encore plus affecté que d'autres... Entre la réaction de Mohamed Belkacemi et de Francis Smerecki (le participant qui proteste et interpelle Laurent Blanc), on n'est pas sur le même registre. Il y a, de la part de Mohamed Belkacemi, une réaction très passionnée, passionnelle, parce qu'il est à fleur de peau, parce qu'il est directement visé; Francis Smerecki, qui a le recul nécessaire, qui n'est pas touché de la même façon, argumente. On voit bien la différence entre quelqu'un qui fait marcher ses tripes et quelqu'un qui fait marcher sa tête. Je crois profondément au fait que Mohamed Belkacemi a été très affecté par ce qu'il a entendu. Et qui l'amène à se dire: si ça se reproduit, autant que la Fédération sache et qu'elle prenne des dispositions.