Bettencourt: les juges perquisitionnent chez Eric Woerth
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Dépaysée du tribunal de Nanterre où elle s'enlisait, l'affaire Bettencourt est repartie, cette fois à Bordeaux. Selon nos informations, les juges d'instruction qui en ont désormais la charge, sous la conduite de Jean-Michel Gentil, ont mené une perquisition ces derniers jours au domicile de l'ex-ministre du travail, Eric Woerth.
Des policiers ont par ailleurs interrogé l'ancien conseiller pour la justice de Nicolas Sarkozy, Patrick Ouart, soupçonné de s'être immiscé dans la première procédure pour «abus de faiblesse» visant Liliane Bettencourt.
Interrogé vendredi 11 février par Mediapart, l'avocat de M. Woerth, Me Jean-Yves Le Borgne, a confirmé que son client avait reçu «très récemment» la visite des enquêteurs. «Les magistrats bordelais se sont mis très vite au travail, et nous nous en félicitons, car M. Woerth souhaite que son innocence soit rapidement reconnue afin de pouvoir tourner la page d'une affaire qui n'a que trop duré», a ajouté Me Le Borgne.
De fait, les juges paraissent déterminés à avancer très vite, puisqu'ils ont également demandé aux policiers de la brigade financière d'interroger l'ex-conseiller à la justice de Nicolas Sarkozy, Patrick Ouart. Ces derniers se sont exécutés jeudi, comme l'a révélé dès hier soir le site internet du Point.
E. Woerth© Reuters
L'ancien ministre Eric Woerth est impliqué à deux titres dans l'affaire Bettencourt. D'abord concernant un éventuel financement illégal de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, dont M. Woerth était le trésorier national.
L'ancienne comptable des époux Bettencourt, Claire Thibout, a affirmé à plusieurs reprises devant les policiers et les juges avoir remis en janvier 2007 une enveloppe contenant 150.000 euros en espèces à Patrice de Maistre, l'ex-gestionnaire de fortune de Mme Bettencourt, destinée in fine à Eric Woerth pour abonder les caisses de la campagne de M. Sarkozy.
Eric Woerth est également au centre des investigations jud
iciaires dans le volet «trafic d'influence» du dossier. Alors ministre du budget, il a remis, en personne, en janvier 2008, la Légion d'honneur à Patrice de Maistre, employeur de sa femme au sein de la structure financière gérant les actifs de Mme Bettencourt, mais également principal chef d'orchestre de l'évasion fiscale de la milliardaire (comptes suisses, île d'Arros non déclarée...), jamais contrôlée par les services de Bercy.
P. Ouart© Wikipédia
S'agissant de Patrick Ouart, les enregistrements clandestins du majordome ont mis en lumière le rôle prééminent joué, dans l'ombre, par cet homme.
Nommé en mai 2007 conseiller pour les affaires judiciaires de Nicolas Sarkozy à l'Elysée, ce magistrat de formation, surnommé «le vrai garde des Sceaux»lorsque Rachida Dati – qu'il déteste – occupait la place Vendôme, est parti faire fortune en novembre 2009 dans le privé au sein groupe de luxe LVMH.
Lors d'un entretien enregistré le 21 juillet 2009 par le dictaphone-espion du maître d'hôtel, le gestionnaire de la fortune de Mme Bettencourt, Patrice de Maistre, explique ainsi à la milliardaire qu'il a eu au téléphone le matin même Patrick Ouart, «le conseiller juridique, à l'Elysée, que je vois régulièrement pour vous».
Il s'explique: «Il m'a dit que le procureur Courroye allait annoncer le 3 septembre, normalement, que la demande de votre fille était irrecevable. Donc classer l'affaire. Mais il ne faut le dire à personne, cette fois-ci. Il faut laisser les avocats travailler. Voilà. Il vaut mieux que j'entende cela qu'autre chose. Donc je suis de bonne humeur.»
M. de Maistre était bien renseigné. Le 3 septembre 2009, le parquet de Nanterre s'est effectivement prononcé pour l'irrecevabilité d'une plainte pour «abus de faiblesse» de Françoise Bettencourt (la fille de Liliane) visant le photographe François-Marie Banier, accusé d'avoir dépouillé d'une partie de sa fortune la propriétaire de L'Oréal.
Le 23 avril 2010, lors d'une autre entrevue surprise par le dictaphone caché, et alors que Patrick Ouart a quitté l'Elysée depuis près de cinq mois, Liliane Bettencourt s'enquiert auprès de Patrice de Maistre de l'évolution de la procédure contre son protégé. «Est-ce qu'on a des indications ou quelque chose?», demande-t-elle.
Patrice de Maistre répond: «Je n'ai qu'une indication. C'est que j'ai vu, euh, l'ancien conseiller de Nicolas Sarkozy pour les affaires juridiques et judiciaires, Patrick Ouart, qui n'est plus à l'Elysée mais qui n'a pas été remplacé et qui travaille chez Bernard Arnault, et qui m'aime beaucoup. Et il a voulu me voir l'autre jour et il m'a dit, M. de Maistre, le président continue de suivre ça de très près... (...) Et en première instance, on ne peut rien faire de plus, mais on peut vous dire qu'en cour d'appel, si vous perdez, on connaît très, très bien le procureur. Donc c'est bien. Voilà. Ça date de la semaine dernière.»