Bettencourt : de Maistre a le sort de Sarkozy entre ses mains
« Patrice a tout intérêt à parler. Sinon, il risque de passer plusieurs mois en prison, et il fera figure de prévenu vedette quand viendra le moment du procès. » Tel est le pronostic fait auprès de Mediapart par un ami de Patrice de Maistre, l’ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, dont la détention provisoire a été confirmée ce vendredi matin, après 24 heures de délibéré, par les trois magistrats de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Bordeaux.
« Pour les juges, il est le dernier verrou avant Eric Woerth et Nicolas Sarkozy, poursuit cet ami. S’il parle, il sort de prison, et l’affaire change de dimension. »
La cour d’appel de Bordeaux « confirme l'ordonnance de placement en détention provisoire et ordonne une expertise médicale pour vérifier la compatibilité de la détention avec son état de santé », stipule un communiqué laconique diffusé vendredi. Patrice de Maistre a en effet « déjà subi plusieurs pontages et une intervention à la carotide, ses artères sont en mauvais état, et sa santé est assez fragile », explique cet ami, qui se dit sincèrement inquiet.
Patrice de Maistre est en tout cas apparu fatigué et au bord des larmes, jeudi, lors de l’audience publique devant la chambre de l’instruction de Bordeaux.
« Je n'ai rien fait de ce qui m'est reproché. Ce que je n'ai pas fait, c'est d'arrêter un système qui existait depuis quarante ans », a-t-il notamment déclaré. « Je ne comprends pas, ni de près ni de loin, pourquoi je dois être incarcéré », a ajouté Patrice de Maistre, se plaignant ensuite de la souffrance ressentie dans sa cellule de la prison de Gradignan (Gironde).
Ces déclarations sont dans la droite ligne de ce que l'ancien gestionnaire de fortune avait expliqué sur procès-verbal. Il a reconnu avoir rapatrié de Suisse des fonds gérés par des avocats locaux sur des comptes cachés, ce à la demande des époux Bettencourt, mais s’est refusé – en revanche – à confirmer la moindre remise d’espèces à des politiques.
Or le juge Gentil soupçonne qu’une partie des espèces rapatriées de Suisse a servi au financement de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy. D’après l’enquête judiciaire, Patrice de Maistre est aujourd’hui soupçonné d’avoir été la cheville ouvrière, pour le compte des Bettencourt, d’un « système de “mise à disposition d’espèces par compensation” du 5 février 2007 au 7 décembre 2009 pour des montants considérables de 4 millions d’euros ».
Or, selon les résultats d’une commission rogatoire internationale, il apparaît que deux retraits d’espèces de 400 000 euros chacun ont eu lieu en 2007, en pleine campagne présidentielle, à des dates plus que troublantes au regard des indices déjà récoltés par la justice.
Ainsi, un premier retrait a eu lieu le 5 février 2007, deux jours avant un rendez-vous entre Patrice de Maistre et un autre mis en examen du dossier, Eric Woerth, ancien trésorier de la campagne présidentielle de M. Sarkozy.
L’épouse d’Eric Woerth travaillera à partir du mois de novembre 2007 pour le compte des Bettencourt. Et ce même Eric Woerth remettra personnellement la Légion d'honneur en janvier 2008 à Patrice de Maistre, l'employeur de sa femme.
Les investigations bancaires en Suisse ont permis d’établir qu’un deuxième retrait avait eu lieu en Suisse le 26 avril 2007. Dans son « ordonnance », le juge Gentil souligne que, le même jour, dans son journal intime révélé par Mediapart, le photographe François-Marie Banier, alors proche des Bettencourt, rapportait des propos tenus devant lui par Liliane Bettencourt : « De Maistre m’a dit que Sarkozy avait encore demandé de l’argent. J’ai dit oui. »
Voilà un an, François-Marie Banier avait expliqué aux policiers de la brigade financière, qui avaient saisi son journal intime lors d’une perquisition, que ses écrits constituaient des « observations de vies minuscules et de vice majuscule ». « Cela correspond aussi à ma réalité vécue », avait-il ajouté, tout en essayant de minimiser l’importance de ses notes sur Nicolas Sarkozy.
Ces découvertes en Suisse viennent aujourd’hui s’ajouter aux faits compromettants déjà accumulés par la justice en France. Et tout particulièrement les révélations de l’ex-comptable des Bettencourt, Claire Thibout, confortées depuis par plusieurs éléments matériels.
Interrogée et ré-interrogée à de nombreuses reprises, Claire Thibout n’a jamais varié ces derniers mois : elle maintient avoir été sollicitée, début 2007, par le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt pour une mission particulière.
Patrice de Maistre lui aurait réclamé 150 000 euros en espèces pour les remettre à Eric Woerth, afin d’abonder secrètement la cagnotte présidentielle du candidat de l’UMP. Sur ces 150 000 euros, 50 000 provenaient, d’après Claire Thibout, d’un compte parisien (à la BNP) de l’héritière L’Oréal, et 100 000 avaient été acheminés de Suisse.
Le 16 juillet 2010, dans le cabinet d’une juge de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez, qui s’est occupée brièvement d’un volet de l’affaire Bettencourt, Claire Thibout avait notamment présenté à la magistrate son agenda de 2007, dans lequel il était justement indiqué à la date du 18 janvier : « Rendez-vous de Mme Bettencourt pour donner enveloppe qui donnera à Patrice. »
Or, l’enquête judiciaire a pu établir que dès le lendemain de ce rendez-vous, le 19 janvier 2007, Eric Woerth et Patrice de Maistre se sont rencontrés pour un café, à côté du siège de campagne de Nicolas Sarkozy.
Les “carnets de caisse” de la comptable, récupérés par les enquêteurs, montrent par ailleurs que fin 2006/début 2007 de nombreuses sorties d’argent en espèces inexpliquées étaient demandées par les Bettencourt à Claire Thibout. « Liliane Bettencourt laissait parfois échapper de petites choses sur les destinataires de ces enveloppes », a expliqué l’ancienne comptable à la justice.
Dans son « ordonnance » du 22 mars, le juge Gentil précise encore que plusieurs « témoins attestent d’une visite du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy au domicile des Bettencourt pendant la campagne électorale de 2007 ». Le magistrat affirme que des «investigations sont donc nécessaires s’agissant de ces premières remises de 2007», qui visent ouvertement la campagne présidentielle de 2007 de l’actuel président de la République.
Sans mettre en cause nommément l’actuel locataire de l’Elysée, deux employés de la maison Bettencourt, un ancien majordome et une secrétaire particulière, avaient évoqué devant les policiers l’existence d’un ballet d’enveloppes remplies d’espèces pour des hommes politiques. Selon l’un de ces témoins, Chantal Trovel, les destinataires des enveloppes étaient essentiellement « des candidats qui cherchaient à financer leur campagne », et recevaient « de l’argent liquide ».
Quant au maître d’hôtel, Pascal Bonnefoy, auteur des enregistrements clandestins qui lanceront l’affaire, il a assuré aux enquêteurs : « Ces enveloppes, elles existent, j’en ai d’ailleurs vu une. »
Mis en examen pour « abus de faiblesse », « escroquerie », « blanchiment », « abus de confiance » et « abus de biens sociaux », Patrice de Maistre est en détention provisoire depuis le 23 mars, décision prise par le juge de la liberté et de la détention à la demande du juge d'instruction Jean-Michel Gentil.
Le parquet, quant à lui, s’est prononcé pour le maintien en détention de Patrice de Maistre, et une première demande de mise en liberté, présentée en référé par les défenseurs de Patrice de Maistre, Jacqueline Laffont, Christophe Cariou-Martin et Pierre Haïk, avait déjà été refusée lundi.