Audrey Pulvar devait-elle épouser un footballeur ?
TRIBUNE de Christine Clerc 23/11/2010
Après Anne Sinclair, Marie Drucker, Béatrice Schonberg, c'est désormais au tour d'Audrey Pulvar d'être mise au ban du journalisme pour cause de concubinage avec un homme politique. Une décision inacceptable pour Christine Clerc.
izarre, tout de même, cette société télévisuelle si libérale, où l’on peut tout montrer - le sexe, la violence, la drogue, les enfants atteints du choléra, les cadavres… - mais où l’on n’aurait pas le droit de laisser seulement deviner que l’on aime. Pas le droit, en tout cas, si l’on est présentateur d’émission ou commentateur politique, d’aimer quelqu’un qui approche du pouvoir.
Bizarre d’apprendre, le jour même où le pape Benoît XVI fait un tout petit pas vers la tolérance sexuelle en autorisant le préservatif dans certaines conditions, que les cléricaux de la TV imposent une fois de plus leurs interdits.
Après Anne Sinclair, qui dut renoncer à 7/7 en 1997 quand son « Dominique » ( Strauss-Kahn) fut nommé ministre de l’Economie de Lionel Jospin ; après Béatrice Schonberg, qui dut s’effacer du JT de France 2 en février 2007 car son mari, Jean-Louis Borloo, futur ministre, faisait campagne pour Nicolas Sarkozy, c’est le tour d’Audrey Pulvar : son compagnon, le quadra socialiste Arnaud Montebourg, ayant annoncé samedi sa candidature aux primaires pour la désignation du candidat PS à la présidentielle de 2012, elle voit son émission sur I-télé « suspendue ».
C’était bien la peine d’être si discrète ! Dimanche matin, quand je lis qu’Audrey s’est rendue en catimini à Frangy-en-Bresse pour écouter son amoureux, cachée dans la cuisine, et qu’elle a filé avant la fin du discours - sans un baiser, sans même un petit signe d’encouragement - la midinette qui sommeille en moi est un peu triste pour eux deux. Mais quoi ! L’adage « Pour vivre heureux, vivons cachés » se vérifie chaque jour. Lundi, quand j’apprends la décision d’I-télé, j’hésite entre rire et colère : dans cette « société de la transparence », il ne suffit donc plus de vivre caché ! Il est interdit d’aimer - ou d’aimer qui l’on veut !
Bien sûr, ce n’est pas l’amour qui est visé : ce sont ses conséquences sur le faible cerveau des femmes. Ou du moins, c’est l’idée que pourraient s’en faire des téléspectateurs ombrageux. Pour le directeur de la rédaction d’I-télé, Albert Repamonti, l’annonce de la candidature de Montebourg risquait de « nourrir une forme de suspicion qui pouvait entacher la crédibilité » de la journaliste. Et donc, celle de la chaîne.
Soyons juste : ça n’arrive pas qu’aux femmes, et pas seulement en cas de liaison ou de mariage. Une sanction comparable est déjà tombée sur un homme, pour de purs motifs de proximité politique : en novembre 2006, surpris par une vidéo amateur alors qu’il confiait, lors d’une petite réunion d’élèves de Sciences Po, « Bayrou est quelqu’un que j’aime bien et, pour dire les choses, je voterai pour lui », Alain Duhamel se vit privé de France 2 pour toute la durée de la campagne présidentielle. C’était ridicule et injuste : Duhamel, que les téléspectateurs connaissaient depuis trente ans, n’avait jamais caché ses penchants européens et centristes. Ajoutons qu’il s’est bien remis de cette épreuve. Mais ce n’est pas une raison.
Statistiquement – et même si la compagne de François Hollande, Valérie Trierweiler (Direct 8), a jusque là échappé, comme Christine Ockrent, au grand Inquisiteur, la sanction frappe surtout les femmes.
Pourquoi ce « privilège » ? Tout simplement parce que les directeurs de chaînes choisissent les présentatrices parmi les plus belles. Ils espèrent ainsi non seulement plaire aux téléspectateurs (qui ne tolèreraient pas d’une femme le dixième des imperfections physiques et vestimentaires passées aux hommes) mais attirer dans leurs filets les ténors politiques : ceux-ci accepteront, calculent-ils, avec plus d’ardeur, de participer à un débat ou d’être interviewés par une jolie fille. En coulisses ou devant les caméras, ils se confieront plus volontiers : ça fera de l’info et de l’audience. Et tant pis si la journaliste cède à leurs avances, tant pis si elle tombe amoureuse : on la remplacera !
Pourquoi ce « privilège » ? Tout simplement parce que les directeurs de chaînes choisissent les présentatrices parmi les plus belles. Ils espèrent ainsi non seulement plaire aux téléspectateurs (qui ne tolèreraient pas d’une femme le dixième des imperfections physiques et vestimentaires passées aux hommes) mais attirer dans leurs filets les ténors politiques : ceux-ci accepteront, calculent-ils, avec plus d’ardeur, de participer à un débat ou d’être interviewés par une jolie fille. En coulisses ou devant les caméras, ils se confieront plus volontiers : ça fera de l’info et de l’audience. Et tant pis si la journaliste cède à leurs avances, tant pis si elle tombe amoureuse : on la remplacera !
Pourquoi ce phénomène ne touche-t-il pas les garçons ? Bien que la mode « Cougar » se répande, on ne connaît pas encore de cas de journaliste masculin vivant avec une femme politique et écarté, pour cette raison, du petit écran. Ou bien ces couples-là se cachent beaucoup mieux que les autres. Ou bien, tout simplement, le pouvoir n’exerce de véritable fascination qu’entre les mains des hommes. Comme l’a montré Eric Orsenna ( « Grand Amour ») il flotte, dans toutes les cours entourant les condottierre, un parfum subtil d’homosexualité. Beaucoup d’hommes - conseillers techniques, écrivains, artistes, politiques ou journalistes - le recherchent, flattés par un sourire du chef, comblés par sa proximité, blessés par un regard indifférent, grisés par le sentiment de partager le pouvoir, d’en détenir une parcelle. Tandis qu’une femme qui accède au pouvoir semble perdre, au contraire, son pouvoir de séduction sur les hommes. A moins qu’elle n’ait réussi à imposer son autorité parce qu’elle avait fini par être perçue comme une « maman »…
Les choses vont peut-être changer, maintenant que les femmes du gouvernement sont souvent choisies, comme les présentatrices d’émission, sur des critères relevant autant du « casting » TV que de la sensibilité politique et de la compétence ?
En attendant, je ne vois que deux solutions :
- Ou bien faire une circulaire recommandant aux journalistes féminines d’épouser des footballeurs (mais c’est difficile, quand on ne fréquente, de 6h du matin à 11heures du soir, que des politiques !)
- Ou bien, enseigner au public que seule la diversité des opinions, des genres et des formations de ceux « qui passent à la TV » serait une garantie de démocratie. Tout le reste est hypocrisie. Car l’objectivité n’existe pas. Ni chez l’homme ni chez la femme. Est « objective », selon mon Robert en 12 volumes, « une activité intellectuelle dont les résultats sont indépendants de toute préférence subjective et d’où sont exclus tout préjugé individuel, toute déformation, plus ou moins volontaire, de la réalité ».
Or, chacun voit le monde avec ses yeux, juge les évènements d’après ses informations très partielles et reste plus ou moins conditionné, ou révolté, par son milieu d’origine, sa formation, et son milieu professionnel. Je connais des femmes aimantes et indépendantes et des hommes qui n’ont jamais été amoureux que d’eux-mêmes, mais n’ont cessé d’être terriblement soumis à la pensée dominante, au pouvoir en place et à l’obsession de leur carrière. Tous ceux-là sont-ils plus « crédibles » qu’Audrey Pulvar ?
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