Au hit-parade des beauferies machistes...
Rien ne dit, pour l'heure, que Dominique Strauss-Kahn est effectivement coupable des faits présumés de viol et d'agression sexuelle pour lesquels il est poursuivi par la justice américaine. Rien ne dit, non plus, qu'il est innocent.
Ces derniers jours, certains politiques ou journalistes, dont beaucoup d'amis de DSK, ont pris sa défense. Sonnés par la nouvelle de son arrestation, choqués par les images de sa sortie du commissariat d'Harlem et de sa comparution expresse devant la juge Melissa Jackson, ils ont, légitimement, exigé que l'on respecte la «présomption d'innocence» de l'ex-directeur général du FMI.
Plusieurs s'en sont violemment pris au système judiciaire américain, son goût du spectacle, sa façon (si étrangère à de dignes représentants de la bourgeoisie française) de traiter riches et pauvres de la même façon. Pour Jean Daniel, éditorialiste du Nouvel Observateur, «nous avons assisté à l'organisation médiatique d'une mise à mort, comme dans une corrida où l'on sait que le taureau va mourir, sauf qu'il n'y avait cette fois aucun torero qui prenne des risques». «Strauss-Kahn donnait bien l'impression d'un taureau blessé qui met un genou à terre et attend l'estocade», explique-t-il sur son blog.
Même impression pour Robert Badinter, figure du PS et ami de DSK, qui dénonce une «mise à mort médiatique». «Les Américains ne font pas partie de la même civilisation», conclut même Jean Daniel. «C'est comme ça qu'a commencé l'affaire Dreyfus!» a osé Jean-Pierre Chevènement.
A ces protestations indignées face au spectacle d'un ami traité sans ménagement particulier par la justice s'ajoutent d'autres réactions de proches de l'ancien directeur général du FMI ou de commentateurs conservateurs prompts à dénoncer la prétendue consécration d'un «ordre moral» à la sauce américaine.
Certains n'ont en effet pas montré beaucoup d'égards pour la femme de ménage du Sofitel de New York. Elle affirme pourtant que Dominique Strauss-Kahn l'a forcée à faire deux fellations, l'a agressée sexuellement, et l'a séquestrée dans la fameuse suite 2806 de l'hôtel où elle travaillait depuis trois ans. La police prend son témoignage très au sérieux, assurant que les premiers résultats d'analyses scientifiques et les éléments d'enquête déjà rassemblés corroborent ses dires.
D'autres ont même paru relativiser les faits reprochés, au nom de cet esprit «gaulois» qui s'apparente en réalité trop souvent à du machisme pur et simple.
«Ce n'est pas le DSK que nous connaissons.» Dimanche matin, les caciques du PS disaient tous la même chose. Sous-entendu: l'homme est un dragueur, il est un peu lourd parfois avec les femmes, mais cela n'est jamais allé plus loin. Et clairement pas jusqu'à la violence physique ou l'agression sexuelle. Une communication de crise soulignant à la fois l'incrédulité face à l'événement et la réputation de séducteur très, voire trop, insistant de DSK.
Bien vite, certains proches de DSK ont très sérieusement évoqué un«complot international», pour reprendre l'expression, rare dans la bouche d'un politique républicain, de Michèle Sabban, vice-présidente du conseil régional d'Ile-de-France:
Ce scénario diabolique n'est étayé par aucun indice. Une partie du PS, cherchant une cause rationnelle à un cataclysme inattendu, l'a pourtant fait sienne. D'autres hommes politiques disent partager leur sentiment:Bernard Tapie, Christine Boutin, l'ex-UMP Dominique Paillé...
Dans ce storytelling du grand complot, la femme de ménage new-yorkaise qui accuse Dominique Strauss-Kahn de l'avoir agressée ne peut évidemment qu'avoir eu des «hallucinations», selon l'expression de Jean-Marie Le Guen, membre de la garde rapprochée de DSK. Pour lui, «rien de ce qui est reproché à Dominique Strauss Kahn n'est crédible».
La jeune Guinéenne de 32 ans serait donc une tentatrice à la solde d'on-ne-sait quelle puissance étrangère? «Comment peut-on rentrer comme cela dans la chambre du patron du FMI? (...) Tout le monde sait que sa fragilité, c'est la séduction, les femmes. Ils l'ont pris par cela», dit Michèle Sabban, sans expliquer qui se cache derrière ce mystérieux«ils» – jeudi, les accusations se sont faites plus précises: il paraît, selonClaude Bartolone, que c'est un coup des Russes, ennemis jurés de DSK au FMI...
«Tout le monde sait que Dominique Strauss-Kahn est un libertin, qui se distingue de biens d'autres, par une propension à ne pas le cacher,écrivait dimanche matin sur son blog le vice-président PS du conseil général de la Gironde, Gilles Savary (...) Du coup, il y est aisé d'y piéger une personnalité aussi peu résistante aux attraits de la gente féminine que Dominique Strauss-Kahn.»
Dans son bloc-notes, Bernard Henri-Lévy est tout aussi incrédule:
«Ce que je sais c'est que rien, aucune loi au monde, ne devrait permettre qu'une autre femme, sa femme, admirable d'amour et de courage, soit, elle aussi, exposée aux salaceries d'une Opinion ivre de storytelling et d'on ne sait quelle obscure vengeance (...) Le Strauss-Kahn que je connais, le Strauss-Kahn dont je suis l'ami depuis vingt-cinq ans et dont je resterai l'ami, ne ressemble pas au monstre, à la bête insatiable et maléfique, à l'homme des cavernes, que l'on nous décrit désormais un peu partout : séducteur, sûrement ; charmeur, ami des femmes et, d'abord, de la sienne, naturellement ; mais ce personnage brutal et violent, cet animal sauvage, ce primate, bien évidemment non, c'est absurde.»
Dans le même post, le philosophe éprouve aussi le besoin de s'en prendre rageusement à Tristane Banon, cette écrivain qui affirme avoir été victime d'une tentative de viol de la part Dominique Strauss-Kahn en 2002, mais n'a jamais porté plainte. Un «vieux dossier», s'emporte BHL, qui dépeint sans autre forme de procès la jeune romancière en opportuniste sans vergogne:
«J'en veux à tous ceux qui accueillent avec complaisance le témoignage de cette autre jeune femme, française celle-là, qui prétend avoir été victime d'une tentative de viol du même genre ; qui s'est tue pendant huit ans ; mais qui, sentant l'aubaine, ressort son vieux dossier et vient le vendre sur les plateaux télé.»
Dénonçant cette semaine sur France-2 l'«acharnement, le lynchage contre DSK», une autre figure du PS, Jack Lang s'est laissé aller à une phrase fort ambiguë: «Ne pas libérer, alors qu'il n'y a pas mort d'homme, (...) quelqu'un qui verse une caution importante, ça ne se fait pratiquement jamais.»
«Il n'y a pas mort d'homme»... Jack Lang oublie juste qu'il s'agit dans cette affaire de viol et d'agression sexuelle. Une accusation grave, au contraire de ce que suggère l'expression désinvolte qu'il a employée – Lang affirme que ses propos ont été «défigurés à des fins polémiques»: il fallait, dit-il, prendre son expression au pied de la lettre (sous-entendu: DSK n'a tué personne).
Mais parmi l'avalanche des réactions suscitées par l'affaire DSK, les plus frappantes restent quand même tous ces commentaires paillards ou éhontément machistes.
Certains, formulés par des amis proches de l'ancien patron du FMI, sont sans aucun doute spontanés, dictés par l'émotion (ça ne les rend pas plus recevables). D'autres sont le fait de commentateurs plutôt réactionnaires, prompts à lire dans l'ampleur prise par cette affaire la preuve d'une nouvelle victoire supposée de l'ordre moral à l'américaine, qui prétendrait régenter les corps dans leur intimité et normer les comportements.
Les auteurs de ces sorties remarquées ont néanmoins en commun le fait d'être (presque) tous âgés, hommes, et blancs...
Le viol présumé d'une femme de ménage d'un grand hôtel new-yorkais évoque ainsi pour l'ancien patron de Marianne Jean-François Kahn, interrogé sur France Culture, le cliché de la «domestique», cette soubrette prête à se faire «trousser» à tout moment par son maître:
«Je suis certain qu'il n'y a pas eu tentative violente de viol, je ne crois pas à ça, je connais le personnage, je ne pense pas. Qu'il y ait eu une imprudence on peut pas le... (rires), j'sais pas comment dire, un troussage... Qu'il y ait un troussage de domestique, enfin, je veux dire, ce qui n'est pas bien, mais, voilà, c'est une impression.»
«Tentative violente de viol» (il y a donc des tentatives non violentes?). «Troussage»? Jeudi, Jean-François Kahn s'est excusé: «L'expression était inacceptable. J'ai rarement vécu une telle déchirure intérieure. Il faut l'assumer.»
Le week-end dernier, dans une émission de la Radio suisse romande où le même Jean-François Kahn était invité, un célèbre avocat genevois, Marc Bonnant, avait déjà utilisé la même image.
«Si cet homme-là ne se rend pas compte que de trousser des chambrières au Sofitel de Washington ou d'ailleurs peut l'exposer, c'est que quelque chose s'est altéré dans sa conscience, ça relèverait de la pathologie.» (son: 2')
Dans la même émission, le ténor du barreau dénonce la «pudibonderie»des Américains: «Comme vous le savez, ils n'ont pas le sens de l'humour, les signes de vitalité de l'homme sont considérés comme autant de péchés, la femme y est sacralisée et sa parole de victime considérée comme une parole révélée.» Chic, vraiment.
Dans la même veine, le romancier Luis de Miranda a trouvé opportun de célébrer la fougue «érotico-bestiale» de l'ancien directeur général du FMI, dans une tribune publiée par Libération:
«C'est entendu, il y a quelque chose de bestial dans le royaume de DSK. Cette sauvagerie du désir n'est sans doute pas respectueuse de la diplomatie qui doit présider à la séduction érotique. Mais nous faisons le pari qu'au fond de lui, aujourd'hui, Dominique Strauss-Kahn est joyeux. (...) Un tel passage à l'acte, à un tel moment de sa biographie, ne peut être que volontaire. J'ajoute qu'il est héroïque. Cette chute, il l'a voulue, il l'a désirée. L'esprit en lui s'est allié à l'animal pour effondrer d'un geste vif la machine qui s'édifiait autour de lui, telle une prison prévisible et dangereuse. Cela a commencé par la Porsche. Premier acte manqué. Mais la voiture de sport ne fut qu'un coup d'essai timide. Si la femme de ménage a été agressée, l'ouvrière violentée, alors nous touchons au sublime, au sens kantien d'"au-delà médusant de la représentation.»
Voilà donc DSK transfiguré en «héros philosophique» alors qu'il est poursuivi par la justice américaine pour plusieurs crimes sexuels présumés. Et l'agression contre une femme d'une classe sociale inférieure élevée au rang de sacrifice ultime de soi...
Dans sa dernière chronique du Point, l'écrivain Patrick Besson ne brille guère davantage par sa légèreté. Il résume ainsi cette «histoire ridicule», avec sans doute la dérision qui sied à ce genre d'exercice. Mais les mots restent les mots:
«De quoi s'agit-il au juste ? Un homme sur le point de partir à la retraite dans cet hospice chic nommé l'Elysée prend sa douche dans une suite de l'hôtel Sofitel de New York. Il sifflote sous l'eau tiède. Tout à l'heure, il rentre à Paris : fini la bouffe américaine. Soudain, une femme de chambre trouble son intimité. L'homme, en dépit de son âge, a aussitôt une érection. Premier motif de réjouissance. Quand on pense à tous les sexagénaires qui n'ont plus de sexe. (...) On ne va tout de même pas te passer à la chaise électrique parce que tu as eu une érection sous la douche et qu'une femme de chambre a troublé ton intimité. Pour ma part, je suis contre le viol: c'est déjà pénible de faire l'amour avec une femme quand elle est d'accord. Que ton histoire ridicule occupe les médias mondiaux est en soi une condamnation de notre monde.»
Ce jeudi 19 mai, au micro de France Culture, l'éditorialiste Alain-Gérard Slama se désolait: «Dans les sociétés contemporaines, laMartine de Molière ne pourrait plus dire: “Il me plaît d'être battue”, il n'y aurait plus personne pour l'entendre. Je ne dis pas que je le regrette, mais j'observe. Autrement dit les scènes de ménage, les crises domestiques sont de moins en mois considérées comme des affaires d'ordre privé, je ne juge pas, je ne pense pas à l'affaire DSK en disant ça, mais j'observe une situation.»
En France, 75.000 femmes sont violées chaque année, par des inconnus mais aussi par leur conjoint...
Pourtant, la palme de la beauferie revient sans conteste à cet article de Benoît Rayski, célébrant sur Atlantico la vitalité légendaire des hommes de pouvoir en France.
«Le pouvoir, on le sait, rend (pas toujours certes) fou, écrit l'auteur.Mais on sait moins que le sentiment de puissance qui l'accompagne augmente dans des proportions non négligeables la puissance masculine des détenteurs de l'autorité. En France, pays où la gaudriole a bonne presse contrairement aux Etats-Unis, ça ne déplaît pas. Bien au contraire.» Rayski cite Chirac «un gaillard, un homme, un vrai, un hussard», qu'on «imagine culbutant des paysannes sur une meule de foin. Il sait, lui, que les femmes ont besoin d'être un peu bousculées!»
Vivons-nous vraiment dans un pays si rétrograde?