Attali: le suffrage universel, quelle perte de temps!
La Commission Attali tourne à la farce. Son président, Jacques Attali, a essayé ces derniers jours de forcer la main aux membres de la Commission qui porte son nom, connue aussi sous l'appellation de « Commission pour la libération de la croissance française », pour adopter un texte commun présentant l'avenir de l'Europe sous le jour le plus sombre possible et surtout invitant à la constitution d'une « véritable union nationale ». Mais cette volonté de priver le pays du débat démocratique de 2012 passe très mal auprès de nombreux membres de la Commission, de droite comme de gauche (très modérée). Ils ont fait savoir par avance qu'ils se désolidariseraient de cette initiative, si elle voyait finalement le jour. Jacques Attali devrait donc finalement y renoncer.
Le début de l'histoire date d'il y a quelques semaines. Comme Mediapart l'a raconté (lire Jacques Attali intrigue de droite à gauche), Jacques Attali a pris une initiative qui fait quelques vagues dans le landerneau des économistes et des experts parisiens. Alors qu'il n'avait reçu aucun mandat en ce sens ni de l'Elysée ni de Matignon, il a décidé de son propre chef de procéder à la convocation de cette « Commission pour la libération de la croissance française », pour une réunion mercredi 19 octobre.
Déjà à l'époque, de nombreux membres de la Commission, qui a produit deux rapports, l'un début 2008, l'autre en 2010, avaient été indignés par le procédé, estimant que Jacques Attali n'avait aucun pouvoir pour s'autoriser à réunir une commission qui avait été installée par le chef de l'Etat et dont la mission était achevée. Lors de cette réunion du 19 octobre, à peine la moitié des membres de la commission avaient donc répondu à cette convocation.
Visiblement, Jacques Attali n'a pourtant pas tiré les leçons de ce premier incident. Il cherche à entretenir la fiction que la Commission existe toujours et qu'elle est habilitée à prendre des initiatives. Samedi 3 décembre, il a donc adressé par mail à tous les membres de cette instance une proposition de texte qu'il entendait faire publier dans un média mercredi, contresigné par la Commission en tant que telle.
Le principe même d'une prise de position collective, sous la signature d'une Commission qui n'a plus d'existence légale, a ému de nombreux membres, dont certains ont rallié François Hollande. C'est auprès de certains de ces experts que Mediapart a obtenu les premières confirmations de ces nouvelles intrigues ourdies par Jacques Attali.
Mais le contenu même de la « tribune » a aussi pesé dans l'indignation de certains des membres. Dans une première mouture, le texte proposé présente une vision ultra catastrophiste de l'avenir de l'Europe. « L'Europe est aujourd'hui au bord d'un gouffre. Elle peut poursuivre sur sa lancée, et s'y précipiter à vive allure. Le scénario de cette course folle est écrit d'avance et bien connu, mais semble, paradoxalement, être négligé pas tous ; comme si, à force de l'entendre se répéter, les Européens se trouvaient plongés dans une anesthésie, une indolence dont l'idée du naufrage elle-même ne suffit plus à les sortir. La maison brûle, et tout le monde constate, impuissant, le désastre en cours », écrivait ainsi Jacques Attali.
Et le texte se terminait par un appel pressant à l'Union nationale :« En France, avant même le début de la campagne électorale, une véritable "union nationale" doit être construite autour d'un objectif : la définition, sur un horizon pluriannuel, de cibles de déficit que les partis de tout bord s'engageront à respecter – tout en se réservant bien entendu la possibilité de proposer des méthodes alternatives pour les atteindre. »
A la réception de ce mail, beaucoup de membres de l'ex-commission ont donc pensé que Jacques Attali dépassait décidément les bornes. Pour trois raisons principales. D'abord, beaucoup ont persisté à penser que la Commission avait fini son œuvre et qu'elle n'avait pas à prendre une position commune. Elle a si bien achevé son œuvre que même son site Internet n'est plus accessible depuis de longues semaines.
En deuxième lieu, beaucoup ont considéré qu'en dramatisant la situation de l'Europe dans ses déclarations personnelles, notamment en annonçant que la France avait déjà perdu son « triple A » (notamment dans un entretien à La Tribune), Jacques Attali avait contribué à dégrader la position de la France face à l'Allemagne sur les marchés financiers. Les mêmes lui ont donc fait savoir qu'il était hors de question qu'il fasse endosser ses positions personnelles à une commission qui n'existait plus.
Et surtout, beaucoup ont fait savoir à Jacques Attali qu'ils ne souscrivaient pas à son appel à l'union nationale et qu'il était hors de question pour eux de contribuer d'une quelconque façon à ce que le pays soit privé du débat démocratique de 2012.
Jacques Attali a cherché à sauver la face. Il a donc écrit une seconde mouture de son texte, qu'il a adressé de nouveau à toutes ses ouailles. Et dans ce texte, le ton concernant l'Europe était moins dramatisant. Au lieu de dire que l'Europe est au bord du gouffre, Jacques Attali a trouvé des formules adoucies. Du genre : « Depuis quelques mois, la situation économique en Europe, et tout particulièrement au sein de la zone euro, s'est fortement dégradée. » Mais, entêté, il n'a pas changé un mot de la première version sur l'union nationale.
La tempête a repris. Le patron du groupe Alpha (qui conseille les comités d'entreprise et notamment ceux dirigés par la CGT), Pierre Ferracci, a adressé à Jacques Attali un mail pour lui dire son désaccord : « N'ayant pas participé aux travaux récents, je m'en désolidarise de toutes façons. Je ne pense pas, en particulier, que prôner une "union nationale" en laissant aux partis politiques le seul soin de définir les modalités pour atteindre des objectifs qui s'imposent à tous, soit un excellent exercice de démocratie. »
L'ancien secrétaire général de la CFDT, Jean Kaspar, a dit aussi son désaccord: «Je suis réservé sur le terme d'Union nationale. Je préfère la notion d'ambition nationale mobilisant le plus largement tous les acteurs politiques, économiques, sociaux, associatifs. Notre texte est trop tourné vers le rôle prépondérant des Etats et des partis politiques. Il n'y a pas de succès en profondeur et de mobilisation positive sans cette implication. Il n'est pas suffisamment ambitieux de ce point de vue. Je ne crois pas à la transformation économique, sociale et culturelle sans l'implication de tous les acteurs, sans approfondissement et élargissement des espaces démocratiques. Le défi de la crise, c'est aussi cette dimension. Je souhaite vraiment que ce texte prenne en compte cette dimension, faute de quoi je suis au regret de dire que je ne m'associerai pas à la démarche.» Et à droite, d'autres voix, nombreuses, lui ont dit les choses tout aussi nettement.
Dans l'entourage de François Hollande, pour lequel Jacques Attali a appelé à voter en 2012, le même agacement est perceptible. Car les proches du candidat comprennent bien comment l'initiative risque d'être perçue par l'opinion : n'est-ce pas un indice de plus que, même s'il y a une alternance, c'est la même politique d'austérité qui se poursuivra?
Pour finir, Jacques Attali a donc dû renoncer, provisoirement, à son projet: il a en dernière minute annoncé aux membres de l'ex-commission qu'il renonçait à rendre public mercredi ce texte qui serait intégré à la résolution finale de la Commission... dont les travaux vont se poursuivre.
Voici en tout cas la morale de l'histoire: emblématique d'une certaine oligarchie française, Jacques Attali a vécu comme un camouflet que Nicolas Sarkozy n'ait jamais récompensé à sa juste valeur l'immense intelligence dont il se croit pourvu – il faut regarder cette vidéo ici, véritable monument télévisuel, pour voir comment il se gonfle et se rengorge quand une journaliste de France 24 le complimente. Le voilà donc qui passe avec armes et bagages dans le camp d'en face – dont il était il y a quelque temps le critique, mais c'est vrai qu'on finit par s'y perdre.
Et le voilà aussi, du même coup, qui semble rêver, enfin, d'un autre type de gouvernement : un gouvernement des élites, qui n'aurait pas à s'occuper de questions aussi subalternes, et surtout pas du suffrage universel...