Affaire Takieddine : Longuet aux obsèques d'un acteur clé

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Le ministre de la défense Gérard Longuet et l'ancien ministre de la culture Renaud Donnedieu de Vabres sont venus assister discrètement, samedi 22 octobre, à Paris, aux obsèques de Jacques Douffiagues, ancien ministre et ancien président de l'office d'armement au cœur l'affaire Takieddine, la Sofresa.

 

Ministre de l'équipement, du logement et des transports entre 1986 et 1988 sous la cohabitation Chirac/Mitterrand et ancien député-maire d'Orléans, Jacques Douffiagues a été  tout comme M. Donnedieu de Vabres  très proche du marchand d'armes aujourd'hui mis en examen pour « complicité et recel d'abus de biens sociaux » par le juge Van Ruymbeke. Avec lui, c'est donc un acteur de premier plan qui disparaît. Et un témoin essentiel dans l'enquête sur les ventes d'armes à l'Arabie saoudite.

 

 

MM. Douffiagues et CarignonMM. Douffiagues et Carignon
M. Douffiagues est décédé le 16 octobre à l'âge de 70 ans des suites d'une longue maladie d'origine cardiaque. Ses obsèques ont été célébrées ce samedi à la basilique Sainte-Clotilde, dans le VIIearrondissement de Paris, à quelques pas du ministère de la défense. Sollicités par Mediapart sur le parvis de l'église, à la sortie de la messe, ni Gérard Longuet ni Renaud Donnedieu de Vabres n'ont souhaité répondre aux questions.

 

 

Sous le gouvernement d'Edouard Balladur, dont M. Longuet fut ministre de l'industrie, Jacques Douffiagues avait été parachuté, en 1993, PDG de la Société française d'exportation de systèmes d'armes (Sofresa), l'office d'Etat chargé des ventes de matériel militaire au Moyen-Orient et plus spécifiquement à l'Arabie saoudite. Il avait ainsi piloté toute l'ingénierie financière du contrat Sawari 2, la vente de frégates à l'Arabie saoudite conclue par la France en novembre 1994, et coordonné le paiement des commissions indues à des intermédiaires.

 

La justice soupçonne que ce contrat (avec celui des sous-marins vendus à la même époque au Pakistan) a pu être la pièce maîtresse d'un financement politique massif du camp Balladur. La Sofresa devait en effet verser 213 millions d'euros de commissions occultes à des sociétés «coquilles» derrière lesquelles se cachaient Ziad Takieddine et ses associés.

 

 

G. Longuet, le 22 octobre. G. Longuet, le 22 octobre.
Ancien délégué général du Parti républicain, puis membre de son bureau exécutif  aux côtés de Gérard Longuet , M. Douffiagues a de fait, chez Sofresa, multiplié les décisions dérogatoires durant deux ans. Sous son égide, le réseau de M. Takieddine imposé par le gouvernement Balladur, et tout particulièrement par François Léotard, et son conseiller spécial, Renaud Donnedieu de Vabres  s'est vu attribuer un pourcentage de 8% sur le contrat Sawari 2, et un monopole sur toutes les ventes d'armes à l'Arabie.

 

 

Parfait inconnu en Arabie saoudite, Ziad Takieddine faisait alors figure de simple « traducteur » des pourparlers avec le royaume saoudien. Lors d'un interrogatoire en 1998, il avait confirmé avoir pris part à des rendez-vous avec Edouard Balladur, Nicolas Bazire et Jacques Douffiagues. Mais il assurait n'avoir pas été rémunéré pour ses « services de traduction ». Par ailleurs, il certifiait qu'il ignorait« l'activité exacte » de la Sofresa, comme le fait qu'elle était présidée par M. Douffiagues...

Douffiagues « a mis en place » le réseau Takieddine

 

En réalité, le «traducteur» restait discret et fidèle. M. Douffiagues, avec d'autres, lui avait donné une place de choix dans le contrat des frégates, tout en lui permettant de faire fortune. Aux côtés de Jean-François Copé et de Renaud Donnedieu de Vabres  tous deux ministres –,  Jacques Douffiagues fait partie des hôtes de marque de Ziad Takieddine, lors de la soirée organisée, le 27 juin 2002, dans son appartement parisien.

 

Cinq ans plus tard, le 14 juin 2007, Jacques Douffiagues écrira une lettre chaleureuse à Ziad Takieddine avec lequel il dit vouloir renouer contact « après un long tunnel » médical. L'ancien patron de la Sofresa, qui souhaite reprendre une activité d'avocat malgré les ans, affirme à son ami avoir appris qu'il serait devenu « élément clé du marché libyen » – ce qui se révèle parfaitement exact, comme Mediapart l'a déjà démontré.

 

© Reuters

 

 

Entendu par le juge Van Ruymbeke le 18 novembre 2010, Michel Mazens, président de la Sofresa à partir de décembre 1995, avait présenté son prédécesseur Jacques Douffiagues comme « l'acteur principal » du contrat Sawari 2 et comme celui « qui a mis en place (le) réseau » Takieddine. Plusieurs courriers de M. Douffiagues adressés à l'époque à des sociétés-écran dont l'ayant droit était Ziad Takieddine, obtenus par Mediapart, attestent les liens d'affaires entre les deux hommes.

 

« Il ne faut pas oublier que M. Douffiagues dépendait de M. Léotard directement, a expliqué Michel Mazens à Mediapart, en septembre. Quand j'ai pris la Sofresa, M. Douffiagues m'a dit qu'il ne fallait surtout pas toucher à ce qui avait été mis sur pied parce que sinon c'était la fin des contrats.»

 

Selon des documents publiés par Mediapart, M. Léotard avait été acccusé de corruption par les avocats de la Sofresa.

 

 

R. Donnedieu de Vabres, le 22 octobreR. Donnedieu de Vabres, le 22 octobre
Jacques Douffiagues avait été évincé de la Sofresa après l'arrivée de Jacques Chirac à la présidence de la République en décembre 1995. De fait, sa nomination à ce poste deux ans plus tôt par François Léotard, ministre de la défense, avait suscité de discrets remous – et des premiers soupçons – dans les milieux militaires et politiques.

 

Ainsi, pour la première fois depuis la création de la Sofresa en 1974, un homme politique sans expérience particulière des milieux de l'armement, qui plus est membre du même parti politique (le Parti républicain) que le ministre de la défense, était propulsé à la tête d'un office d'armement de l'Etat. Un poste, hautement sensible, généralement dévolu à des hauts fonctionnaires, déjà passés par la direction générale de l'armement.

 

A l'époque, Gérard Longuet présidait le Parti républicain (PR) et Renaud Donnedieu de Vabres, conseiller spécial du ministre de la défense, en était l'un des membres les plus influents. Dans les années qui suivront, la chronique judiciaire du financement du PR mettra en évidence des faits de blanchiment, qui conduisent à la condamnation de François Léotard et Renaud Donnedieu de Vabres en 2004. C'est l'affaire du Fondo, une petite banque, choisie par le PR pour blanchir 5 millions de francs en 1996.

 

Finalement englouti par l'UMP en 2002, le PR, un temps rebaptisé Démocratie libérale, pourrait faire une nouvelle fois l'objet de la curiosité des juges. Devant la mission d'information parlementaire sur l'affaire Karachi, l'ancien contrôleur général des armées, Jean-Louis Porchier, avait indiqué aux députés avoir recueilli les confidences compromettantes d'un militaire de haut rang du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN). Selon lui, le contrat de vente de sous-marins au Pakistan conclu par le gouvernement français fin 1994 avait permis de financer secrètement la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995, mais aussi le Parti républicain.

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Publié dans Affaires

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