Affaire Takieddine: ce qui accuse Donnedieu de Vabres
Dans l'affaire des ventes d'armes au Pakistan et à l'Arabie saoudite, Renaud Donnedieu de Vabres est ce qu'il est convenu d'appeler un homme clé. Factotum, petit télégraphiste, il est celui qui a tout vu et peut-être tout fait, alors qu'il n'était qu'un simple chargé de mission ministériel, entre 1993 et 1995. Il a été interpellé et placé en garde-à-vue, mardi 13 décembre, par les policiers de la Division nationale des investigations financières (Dnif).
M. Donnedieu de Vabres, ancien ministre des affaires européennes (2002) puis de la culture et de la communication (2004-2007), pourrait être présenté dans la journée de mercredi aux deux magistrats en charge du dossier, Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, en vue de sa mise en examen. Il est le premier politique directement visé par l'enquête. On le trouve omniprésent dans les agendas (voir page 4) du patron de l'office d'armement Sofresa chargé des ventes d'armes avec l'Arabie, Jacques Douffiagues, récemment décédé.
Ancien secrétaire général adjoint, ancien porte parole, et actuel secrétaire national de l'UMP en charge des questions culturelles, RDDV — comme il est surnommé — est soupçonné d'avoir participé entre 1993 et 1995 à la mise en place, au sein du gouvernement Balladur, d'un système de détournement de fonds adossé à plusieurs marchés d'armement. M. Donnedieu de Vabres était à l'époque le plus proche conseiller du ministre de la défense, François Léotard.
Plusieurs témoins entendus par les juges l'ont désigné comme celui qui avait présenté, et imposé, l'homme d'affaires franco-libanais Ziad Takieddine et deux de ses associés - MM. Abdul Raman El Assir et Ali Ben Musalam - dans les négociations des contrats Agosta (vente de sous-marins au Pakistan) et Sawari 2 (vente de frégates à l'Arabie saoudite).
Les intermédiaires ont par la suite été destinataires de commissions exorbitantes et injustifiées, selon les éléments de l'enquête. Une partie de ces fonds aurait été destinée au financement de la campagne présidentielle du premier ministre Edouard Balladur, voire à l'enrichissement personnel de certains protagonistes du dossier.
Les investigations sur Ziad Takieddine, mis en examen pour«complicité et recel d'abus de biens sociaux», ont mis en évidence les liens du marchand d'armes avec le premier cercle présidentiel (Brice Hortefeux, Thierry Gaubert, Claude Guéant, Pierre Charon, Jean-François Copé, Dominique Desseigne...), et un réseau d'amitiés haut placées dans lequel on retrouve Renaud Donnedieu de Vabres et Nicolas Bazire.
«Nous avons fait la connaissance de Renaud Donnedieu de Vabres chez M. et Mme Takieddine», a indiqué aux policiers la princesse Hélène de Yougoslavie, l'épouse de Thierry Gaubert, collaborateur au ministère du budget de Nicolas Sarkozy à l'époque des faits. «Je pense que Thierry a été présenté à M. Donnedieu de Vabres par Nicolas Bazire», a-t-elle ajouté. Actuel n°2 du géant du luxe LVMH, du groupe du milliardaire Bernard Arnault, M. Bazire a été le directeur de cabinet du premier ministre entre 1993 et 1995.
Selon les confidences aux enquêteurs de l'ex-femme de Ziad Takieddine, M. Donnedieu de Vabres avait tissé une solide amitié avec le marchand d'armes. « Renaud est devenu assez familier avec Ziad. Ils se voyaient souvent. Nous sommes devenus amis, nous nous sommes même rendus en vacances en Corse chez Renaud », a ainsi expliqué Nicola Johnson sur procès-verbal.
La familiarité existant entre RDDV et l'homme d'affaires a également été relevée par Emmanuel Aris, ancien dirigeant de la Direction des constructions navales (DCN). Ce dernier, chargé de la gestion des intermédiaires du contrat des sous-marins pakistanais, assure avoir rencontré M. Takieddine « à la demande de MM. Léotard et Donnedieu de Vabres ».
«Je me trouvais pour la première fois dans un contexte très particulier de pressions politiques et hiérarchiques, a expliqué M. Aris, le 28 septembre dernier. Je me souviens être allé une fois au ministère de la Défense pour rencontrer M. Donnedieu de Vabres. J'ai pu constater à cette occasion que M. Takieddine, qui était déjà là lorsque je suis arrivé, tutoyait M. Donnedieu de Vabres. Ils s'appelaient tous les deux par leurs prénoms et se tutoyaient.»
Selon M. Aris, M. Takieddine «était envoyé par les plus hautes autorités de l'Etat». D'autres fonctionnaires ont témoigné dans le même sens. L'un d'eux, Philippe Bros, ancien commissaire du gouvernement auprès des sociétés d'exportation d'armement, a ainsi précisé qu'il «soupçonnait fortement l'existence de retours». Comprendre : des rétrocommissions, de l'argent sale.
«Il était de notoriété publique que les intermédiaires du contrat Agosta étaient directement reçus par M. Donnedieu de Vabres dans le salon jaune au ministère de la Défense et que cela ne s'était jamais vu», a pour sa part assuré l'ancien contrôleur général des armées, Jean-Luc Porchier.
Patrice Molle, ancien préfet, membre du cabinet du ministre de la défense, a décrit le statut hors norme de Donnedieu de Vabres auprès de François Léotard : «Il était un conseiller spécial hors hiérarchie, a-t-il indiqué en janvier, devant le juge Van Ruymbeke.Il occupait physiquement le bureau qui était traditionnellement celui réservé au directeur de cabinet, ce qui avait créé une petite friction avec le directeur de cabinet qui a fini par admettre cette situation contre son gré. (...) Donnedieu passait souvent dans le cabinet du ministre. C'était son homme de confiance, c'était important pour M. Léotard. Il consultait souvent Donnedieu de Vabres. Il le rassurait par une proximité de conviction politique, de passé commun.»
M. Donnedieu de Vabres est allé «publiquement plusieurs fois en Arabie saoudite» et «il a accompagné le Ministre pour la signature officielle de Sawari II», a précisé M. Molle. RDDV«suivait ce contrat» pour le ministre.
Mais pas seulement. Il sera en effet poursuivi et condamné, en février 2004, à 15.000 euros d'amendes pour le blanchiment d'une somme de 5 millions de francs, aux côtés de M. François Léotard, qui quittera la vie politique sur ces entrefaites.
Entendu le 24 novembre par le juge Roger Le Loire, M. Takieddine a minimisé ses relations avec Renaud Donnedieu de Vabres, qu'il présente comme «l'homme chargé des relations entre l'Arabie Saoudite et la France au Ministère de la Défense».
Il a ajouté : «M. Donnedieu de Vabres, je l'ai connu en mai ou juin 1993 quand il m'a été présenté lors d'une entrevue au ministère de la Défense, avec le ministre, M. Léotard, et le conseiller du roi d'Arabie Cheikh Ali Ben Moussalem. Puis je l'ai vu pour l'organisation de la visite de François Léotard en Arabie en septembre 1993, et si ma mémoire est bonne, j'ai dû l'accompagner lors d'une visite de préparation de cette visite officielle».
M. Takieddine dit l'avoir «perdu de vue» par la suite, et jusqu'en 2002. Puis l'avoir revu, une fois RDDV nommé ministre «éphémère» des affaires européennes, puis lorsqu'il était ministre de la culture. «J'ai été invité deux ou trois fois au ministère, et chez lui rue de Bourgogne», précise-t-il au juge.
Des dîners, encore, réunissent parfois RDDV et Nicolas Bazire, mis en examen pour «complicité d'abus de biens sociaux» dans l'affaire en septembre.
«M. Donnedieu de Vabres a été l'un de mes maîtres de conférence à l'ENA en 85 ou 86, a expliqué M. Bazire aux juges le 24 novembre dernier. Je l'ai retrouvé très épisodiquement au début des années 90 lorsqu'il accompagnait M. Léotard chez M. Balladur. Pendant la période de cohabitation nous avons eu des contacts rugueux, quoique toujours agréables, parce que son ministre et lui nous accusaient de maltraiter le ministère de la défense. Jusqu'à la fin de cette période nous n'avions pas de relations personnelles. Après la période de cohabitation, nous sommes devenus amis, et nous sommes vus régulièrement.»
M. Donnedieu de Vabres devrait préciser son rôle dans les ventes d'armes et les missions qu'il effectuait pour le compte de François Léotard. Ses rendez-vous pour la seule année 1994 avec Jacques Douffiagues, ancien patron de la Sofresa, qui a supervisé le contrat Sawari 2, montrent l'ampleur de son activisme suprenant pour un chargé de mission... D'autant que la plupart de ses visites sont précédées ou suivies de celles de Ziad Takieddine — voir page suivante.
L'agenda 1994 de M. Jacques Douffiagues (extraits). Renaud Donnedieu de Vabres et Ziad Takieddine y figurent sous leurs initiales RDV et ZT (ou Tak).
27 décembre 1993: 17h30 : ZT (?).
29 décembre: 11 h RDV, 16h A. Gomez (RDV); 20h RDV.
3 janvier 1994: 17h : RDV.
6 janvier: 18h RDV.
10 janvier : 14h30: FL ; 18h : RDV.
12 janvier : R. Poincaré.
13 janvier : 8h30 DGSE (J. Dewatre).
14 janvier : 15h45: RDV; 17h30 : ZT (SG) ; 18h45 N. Bazire.
16 janvier : 12h : P. Sultan.
20 janvier : 11h : RDV.
21 janvier : 8h30: ZT; 16h : JF Briand.
22 janvier : AAAH; 18 h : AAAHB (??).
23 janvier : 9h30: AAAH, 12h : PS.
24 janvier 11h : RDV.
10 février: 9h45: RDV.
12 février: 8h : ZT.
17 février: 8h : ZT.
18 février: 11h : H. Castel ; 12h : Barberi ; 16h : FL.
21 février: 18h : ZT.
22 février: 10h30 : J. Leflambe ; 11h : H Castel; 11:30: D. Viollet ; 15h30 : Hakim + ? ; 20h : Diner Léotard.
23 février : 11h30 El Assir.
12 avril: 18h: Tak.
13 avril: 12h: RDV.
15 avril: 9h : ZT/ELAS.
2 mai: 12h15: RDV; 17h : Tak.
16 mai: 15h: RDV.
17 mai: 18h30 : ZT.
18 mai : 9h : RDV ; 11h30 : Thomson ; 15h30 : JC Sompairac ; 19h30 : ZT ; FL est entouré en bas de page.
19 mai : 11h30 : A. Gomez (Th).
21 mai: 17h: ZT.
22 mai: 9h45: RDV.
24 mai: 11h30 : RDV.
25 mai : 8h : ZT.
26 mai : 11h : ZT.
27 mai : 12h30 : RDV ; 14h30 ZT ; 17h : El Assir.
30 mai : Genève PS.
5 juin : 14h : PS ; 20h FBA ; 21 h30 ABM.
6 juin : 9h : RDV; 17h30 : RDV.
7 juin : 18h15: H. Martin.
9 juin : 10h: TK.
14 juin: 11h30 : (?) / ZT.
17 juin : 16h: Genève.
23 juin : 16h et 17h : Thomson.
24 juin : 8h45: RDV; 18h : ZT.
27 juin : 15h30: RDV.
1 er juillet : 09h : Dr Haas; 10h : RDV.
5 juillet : 18h : ZT.
13 juillet : 9h30 : ZT HM.
Post-it : « Message» du 13 juillet à 12h de M. GOMEZ à M. Douffiagues « Merci de rappeler urgent » « à partir de ce soir 19h jusqu'à lundi 9h).
17 juillet : PS ?.
19 juillet : 14h30: PS.
20 juillet : 14h45: PS (Nota : PS est entouré).
21 juillet : L Wajman (Mindef) ;17h00 : - ZT - ABM.
28 juillet : 11h : A. Gaillon; 12h : Abdul Sheim (?).
10 août : 8h30 : ZT ; 10h : Thomson (?/?).
12 août : 11h30 : A Gaillon.
18 août : 15h30 : ZT (SG).
22 août: 9h30 : ? Zurich, 13h : ?Jeddah.
23 août : 13h : PS.
24 août : 11h : RDV ; 18h30 : ZT.
25 août : 10h30: B Galey (Min Def) ; 11h30: N. Bazire.
5 septembre : 18h30 El Assir (HM).
13 septembre : 15h45 : A. Gomez.
14 septembre : 14h30 : ZT (?).
15 septembre : 16h : DV/JJF Thomson (Perrier / Porchier / ?).
16 septembre : 16h : RDV; 17h: .J.ZT.
19 septembre : 8h30 : A. Gomez (?).
20 septembre: 14h: P. Sultan.
27 septembre : Notes 5. JP Perrier.
3 octobre : 11h: RDV ; 12h: ZT ; 19h: Thomson.
6 octobre : 11h30 à 15h : Thomson - Alain Gomez.
7 octobre : 12 à 13h : Thomson; 14h15 : A. El Assir ; 18h : Thomson.
12 octobre: 9h30: ZT; 12h : Thomson.
13 octobre : 15h à 17h: M. HUET (SOFMA).
22 octobre : 14h : PS.
24 octobre : 11h30: Perrier /? ; 18h : ? JP Perrier Thomson, Salon Hoche 9, av Hoche.
1er novembre: 13h : PS.
15 novembre : 11h15 et 15h : AAAH (HD).
17 novembre: 10h30: RDV; 15h : El ASSIR.
18 novembre : 11h : RDV.
19 novembre : P. Sultan Casablanca SW Il. (Nota Date de signature du contrat).
21 novembre : 22h30 SW Il.
24 novembre : 15h : ZT Poincaré ; 17-18h : (?) DST 7 rue Nelaton.
3 décembre : 11h20: ZT.
7 décembre: 8h20 à 9h30 : PM (?) F. Léotard Hôtel Georges V ; 11h30 ZT ?).
8 décembre: JP Perrier.
9 décembre: 12h JP Perrier; 15h : RDV.
16 décembre: 16h : RDV (convention ?).
20 décembre: 9h à 10h : JP Perrier + Tel ; 19h: ZT.
21 décembre: 12h45 : Dej. F.Leotard.