À Toulouse, le MoDem aimerait bien refaire 2007
« C’est vrai ? Vous le connaissez ? »La jeune fille acquiesce. « Vous allez voter pour lui ? » Elle acquiesce encore. « Et vous avez bien compris qu’il n’est ni de droite ni de gauche ? », s’étonne encore Lydie Sepval, militante du MoDem et professeur de science économique au lycée Saint-Exupéry de Blagnac, commune de la banlieue de Toulouse.
La jeune fille, Sarah, une de ses anciennes élèves rencontrée par hasard lors de ce tractage à la sortie du métro Arènes à Toulouse, opine du chef. « Oui, oui. Je pense que je vais voter pour lui, c’est celui qui se démarque le plus », argumente timidement l’élève de terminale STG, qui votera pour la première fois, un mois à peine après avoir fêté ses 18 ans.
Lydie Sepval a beau «y croire», tendre les tracts en lançant un« bonsoir » toujours souriant, ramasser les invitations que les passants indifférents jettent par terre, son étonnement face à l’adhésion manifestée par son ancienne élève cache mal ses doutes. Derrière la motivation, la lucidité. « Le score de 2007, c’était une surprise. Là, on ne sent pas la même dynamique qu’en 2007. Moi j’y crois, bien sûr, mais on sent que pour certains, c’est le coup de trop, cette troisième candidature », observe-t-elle. Derrière l’enthousiasme, la fatalité ? « Non, mais c’est un pari impossible ! Et justement, j’ai beaucoup d’admiration pour cet homme, la tâche sera compliquée ».
Lydie Sepval qualifie volontiers son vote de volatile : Mitterrand en 1981, mais Chirac en 1988, et puis Bayrou et Royal en 2007. « Au second tour de 2007, j’ai été déçue pour ma part, qu’il ne fasse pas quelque chose avec Ségolène Royal », confie la prof presque quinquagénaire qui se définit comme « social-démocrate ».
Richard, lui, a justement voté Bayrou en 2007 parce que bien qu’« étant de gauche gauche », il ne croyait pas Royal capable de battre Sarkozy. Professeur d’histoire et d’économie dans une prépa privée, il attrape un tract au vol. Votera-t-il à nouveau pour François Bayrou ? Rien n’est encore décidé. « Le problème avec Bayrou, c’est son passé. J’ai 38 ans. Je suis assez vieux pour savoir avec qui il a gouverné dans les années 90. » Là, il prend le temps de vous attraper le bras : « Bayrou, le pire, c’est les gens qui étaient derrière lui. Morin qui se couche devant Sarkozy pour trois plats de lentilles ».
Face aux « vendus » qui sont partis et qui, pour certains, reviennent, Alain Siebenbour reste de marbre..., ou presque.« Beaucoup de gens rejoignent François Bayrou en ce moment. Personnellement, j’étais là pendant la traversée du désert », lance ce conseiller municipal de Castanet-Tolosan, commune de quelque 12 000 habitants à 15 kilomètres de Toulouse. Informaticien chez Air France, il a adhéré au MoDem dès sa création, lassé du fonctionnement du PS, dont il était « plutôt proche ».
À ses côtés, une dizaine de militants MoDem disséminés autour de la station de métro. Objectif : distribuer ce qui reste des 39 000 invitations imprimées pour le meeting de François Bayrou, samedi soir à la Halle aux Grains, salle d’une capacité de 2 500 personnes. Au cas où la dizaine de bus affrétés de tout le Grand Sud-Ouest ne suffise pas.
Alain Siebenbour tend un tract à René, 81 ans, chapeau et imper assortis. Ce dernier plisse la bouche dans un rictus plein de perplexité. « Bayrou a du retard ! Mais il a une chance. Sarkozy va s’effondrer et Bayrou va monter, car les gens de droite le préfèrent à Hollande », résume ce commerçant dans l’informatique à la retraite en une phrase qui permet de comprendre la stratégie de l’état-major du candidat centriste.
39 000 tracts distribués, des affiches collées jusqu’au dernier moment, des militants hyper motivés, 25 bénévoles venus de tout le département pour préparer le meeting de la Halle aux Grains : rien n’a été laissé au hasard. Pas même – surtout pas – l’accueil de François Bayrou à l’aéroport.
Dans son bureau de l’allée Jean Jaurès à Toulouse, où il exerce la profession de conseiller juridique et fiscal en gestion du patrimoine, Jean-Luc Lagleize, président du MoDem 31 et conseiller municipal d’opposition, est au téléphone avec le siège : « Il y a une espèce de fou furieux qu’on ne connaît pas, qui veut aller accueillir Bayrou. » C’est donc lui qui se déplacera pour éviter tout happening incontrôlable.
Organisation : il n’en a pas toujours été ainsi au MoDem 31. En 2007, Bayrou a fait dans ce département mieux que son score national en dépassant les 19 % des voix. Bien que la gauche contrôle désormais les collectivités (ville, communauté de communes, département, région), la municipalité a été au centre droit pendant des décennies, des années 70 avec les Baudis de père en fils, puis avec Philippe Douste-Blazy. Lorsque ce dernier est appelé au gouvernement, son successeur Jean-Luc Moudenc est battu en 2008 par le socialiste Pierre Cohen.
Aux municipales de 2008, le MoDem ne réussit qu’à obtenir trois conseillers d’opposition, qui n’ont pu constituer un groupe de non-inscrits que l’année suivante. « C’était la chienlit ! » lâche Jean-Luc Lagleize, « centriste canal historique ». Cet ex-UDF raconte comment, en 2007, le nouveau mouvement politique était« attrape-tout : les déçus de la terre, les bisounours, les déçus du RPR... » À tel point que la fédération est mise sous tutelle (Mediapart l’avait évoqué ici) en 2010, comme une quinzaine d’autres. Jusqu’à ce qu’en juin dernier, un vote interne le désigne à 65 % président du MoDem 31. « C’était d’ailleurs tellement la chienlit que le vote s’est fait par courrier avec dépouillement public par Marc Fesneau à Paris », rappelle Jean-Luc Lagleize.
En neuf mois, la fédération double son nombre d’adhérents pour passer à 350. « C’est plus l’effet Bayrou et présidentielle que Lagleize », tempère-t-il. Aujourd’hui, La maison commune est en cours de création : elle réunira le MoDem, l’Alliance centriste, et très certainement le Nouveau Centre, dont le président local pourrait bien soutenir François Bayrou. Au Parti radical valoisien, ce n’est pas très différent : Jean Iglésis, le président départemental, est à Paris pour son Congrès. Il compte y défendre une motion n’appelant pas à voter Nicolas Sarkozy. Rama Yade a d'ailleurs affirmé qu'elle ne soutiendrait pas Nicolas Sarkozy. Pour mieux appeler à voter Bayrou ?
Ces potentiels soutiens sont une bonne nouvelle pour Jean-Luc Lagleize. Car c’est sur l’aile droite que se fera la victoire de François Bayrou, estime-t-il. « Les élus UMP de la municipalité nous disent "Sarko est foutu !". Ils trouvent aussi que la présidence départementale de l’UMP prend une orientation qui leur déplaît. »
Malika Aradj ne dit pas autre chose. Elle aussi est conseillère municipale d’opposition à Toulouse, dans le groupe des non-inscrits, composé de trois MoDem et de deux conseillers sans parti. « Si Bayrou gagne au 1er tour, ça se fera sur la droite car pas mal d’élus UMP sont mal à l’aise. Si eux votent en conscience, ce sera déjà ça. » Elle l’assure : beaucoup d’élus UMP locaux sont déçus de la droitisation de la campagne. « Ils nous disent que c’est foutu pour cette élection. »
« Si Sarkozy se remet à reculer, ce qui est vraisemblable, quand je vois le désarroi des députés de la majorité, je pense qu’il va se passer des choses », veut croire Daniel Garrigue, député de la Gironde et membre du comité stratégique de la campagne de François Bayrou.
De là à franchir le pas et à s’afficher, ce samedi soir, par exemple, à la Halle aux grains avec François Bayrou... Plus l’échéance électorale va approcher, plus les élus auront « le trouillomètre à zéro », craint Pierre Albertini, l’un des proches conseillers de François Bayrou.
Mais pour l’instant, le sursaut espéré par François Bayrou ne s’est pas produit. « J’ai l’impression que les chefs d’entreprise sont derrière Bayrou. J’écoute FM Business. J’entends toujours Bayrou, Bayrou, Bayrou. Il se base sur le rapport de la Cour des Comptes. Après c’est vrai, il faut le petit “plus” », observe Marthe Marti, vice-présidente du MoDem 31. « Il faut une autre grosse surprise. Il faut un autre Douste », renchérit Lagleize. Une autre figure politique..., plus vraiment dans le coup ? « Oui, mais ça fait du bien, ce qu’il a dit dans Le Monde “je me suis trompé”, c’est des symboles », rétorque-t-il.
Pour Pierre Albertini, il faut qu’il se passe quelque chose: « Il y a un fossé entre la sympathie qu’il dégage, forte, et les intentions de vote. On a longtemps véhiculé l’idée qu’il était tout seul. C’est encore un petit handicap, on va être très franc. Il faut absolument qu’il dise, comme avec les sénateurs, “je peux compter sur le concours de 10 députés”. On ne pourra pas rester comme ça dans l’anonymat. »
Pour cela, une stratégie en trois temps : « Dès la semaine prochaine, François Bayrou va rendre public son programme complet, il y aura ses 100 propositions ». Lesquelles seront défendues sur le terrain. « On a reçu les tracts programmatiques, on va commencer à les distribuer et faire de nouvelles réunions », détaille Marthe Marti. Malika Aradj évoque aussi des opérations de phoning dans les cercles d’amis.
« Puis il faudra dessiner les contours d’un gouvernement possible, avec queqlues noms. Il faut dire, par exemple : “Peyrelevade pourrait être un bon ministre”. Je lui conseille de le dire, il faut scander tout ça ! », affirme Pierre Albertini. Enfin, selon lui, il faudra que François Bayrou précise sa « conception économique ».« On n’a pas décliné suffisamment les volets de cette finalité nouvelle, par exemple, l’économie sociale et solidaire. »