À Saint-Nazaire, les ouvriers veulent résister aux assauts du FN
Les cales de Penhoët à Saint-Nazaire fonctionnent au ralenti. La silhouette gris métallisé d'un porte-hélicoptère barre l'horizon. Une grue en mouvement charge et décharge des conteneurs, les essais moteurs commencent, les cheminées crachent du noir.
En bordure d'un parking quasi vide, faute d'ouvriers, faute de travail, des préfabriqués servent de locaux à l'USM-CGT. Il n'y a pas si longtemps, ce lieu d'organisation des luttes ne désemplissait pas. L'USM, pour Union syndicale multiprofessionnelle, réunit l'ensemble des sections CGT des entreprises des chantiers navals. Ou plutôt réunissait, car la structure périclite en raison de la chute des effectifs et de l'isolement des ouvriers.
Lors de la construction du Queen Mary 2, au début des années 2000, environ 12.000 salariés travaillaient sur le site. Ils ne sont plus que 4.000 aujourd'hui, dont 2.140 en CDI. Suppressions d'emplois, chômage technique, dépôts de bilan de sociétés sous-traitantes: le creux de la vague a été atteint en 2010 sous l'effet de la crise économique mondiale. De 5 navires par an, le plan de charge est passé à 1,5 en dix ans. Les quelques nouvelles commandes, issues ou non des multiples visites de Nicolas Sarkozy, ne suffisent pas à relancer la machine.
À part quelques irréductibles, réunis ce mardi de mars pour parler conditions de travail et politique, plus grand monde ne passe par là. En pull marin rouge, Gérard Rastel, électricien à la retraite, spécialisé dans la réparation navale, a des années d'intérim dans le corps. Accidenté du travail, «j'ai été emporté par une palanquée, cela m'a valu un jour et demi de coma», contaminé par l'amiante, il continue de militer comme il l'a toujours fait, au PCF. En vue des élections cantonales, il fait du porte-à-porte et tracte sur les marchés. C'est là qu'il croise les militants du FN, nouvelle configuration dans l'espace politique local.
«Avant, le FN, ils ne venaient pas au marché, c'est tout. Ils ne se montraient pas. Après, quand ils sont arrivés, ils se prenaient les tracts dans la tronche. Maintenant, y'en a qui les écoutent», constate-t-il. Sur cette terre ouvrière de gauche de l'Ouest de la France, l'extrême droite n'a jamais percé. Dans les municipalités alentours, sauf à Trignac, le rouge a cédé la place au rose. Pas plus.
Lors des élections régionales de 2010 en Loire-Atlantique, le FN a recueilli 6,2% des voix, contre 11,7% à l'échelon national, loin derrière le PS (35,6%), l'UMP (28,1%) et Europe Écologie (16,1%), mais devant le Front de gauche (5,6%). Nicolas Sarkozy, au premier tour de la présidentielle de 2007, s'est fait devancer par la candidate socialiste (23,2% contre 36%). Jean-Marie Le Pen n'est arrivé qu'en cinquième position, derrière François Bayrou et Olivier Besancenot. Les cantonales de mars 2011 constituent un test pour réévaluer cet ancrage: le candidat PS de Saint-Nazaire Est est pressenti pour être le futur président du conseil général, même si la droite mise sur la dispersion des candidats de gauche (PS, PCF, PG, POI et Communistes).
Autour de la table, ce n'est pas le score du FN qui inquiète mais la banalisation des idées de Marine Le Pen, leur intrusion dans les discussions de comptoirs. «Je ne dis pas que les gens sont racistes, mais, avant, ils n'osaient pas dire certaines choses. La solidarité entre les travailleurs, d'où qu'ils viennent, l'emportait sur le reste. Là, on ressent une forme de xénophobie. On a des remontées du terrain, des camarades qui nous disent: “Vous, à la CGT, vous vous occupez trop des étrangers.” Et comme la fille fait moins peur que le père et qu'elle parle de lutte des classes, y'en a qui tombent dans le panneau», regrette Gérard Rastel, sans oublier un«autre danger qui nous guette»: l'abstention. «Les gens ne se mobilisent pas, insiste-t-il. On observe une absence totale d'intérêt pour ces élections.»
Employé comme ajusteur mécanicien chez Endel, l'un des nombreux sous-traitants du site, Dominique Février vit ce changement dans son propre foyer. Issu d'une famille communiste militante, il a été élevé dans les HLM de Penhoët face au bassin. Encarté aux jeunesses communistes «à 14-15 ans», embauché à 17 ans dans la même entreprise que son père, Leroux et Lotz, il est entré «au syndicat» après l'armée et quelques années d'intérim. Depuis, sa carrière est au point mort, coincé à 1.630 euros brut par mois, résultat, selon lui, de son engagement cégétiste.
Son fils de 23 ans, charpentier, suit sa trace. Il travaille en CDI chez STX, le groupe sud-coréen qui a repris, en 2008, les ex-Chantiers de l'Atlantique devenus Aker Yards. «Il a une vie professionnelle stable. Comme moi, il est à la CGT. Lors des grèves sur les retraites, il a débrayé», se félicite-t-il, plus soucieux pour son fils aîné: «Le grand est soudeur. Il a 30 ans, et toujours en intérim. Il enchaîne comme il peut les contrats depuis qu'il a 18 ans. Mais c'est dur pour lui. Il reproche au syndicat de ne rien faire. Il n'était pas raciste, mais il est en train de changer d'opinion. Ce qu'il me dit, c'est que les étrangers viennent prendre le pain des Français. Le vote Le Pen, il y pense, j'en ai peur.»
La structure de l'emploi est tellement éclatée sur les chantiers qu'ily a matière pour diviser les ouvriers. On y trouve toute la gamme descontrats de travail, CDI, CDD, intérim, contrats pro ou d'apprentissage pour les jeunes, contrats«exotiques» pour la main d'œuvre étrangère... Des dizaines denationalités sont représentées, en fonction des périodes et desbesoins, Roumains, Bulgares, Polonais, Lituaniens, Ukrainiens, Indiens,Grecs, etc.«Là, ils sont allés chercher des Mexicains pour poser lalaine de verre», remarque Gérard Rastel.
La sous-traitance en cascade multiplie les statuts, les conditions de travail se dégradant à mesure que le donneur d'ordre s'éloigne. Les zones d'ombre, où les arrangements l'emportent sur le Code du travail, obligent les travailleurs à se vendre eux-mêmes, jour après jour. «À Pôle emploi ou dans les agences d'intérim, on nous propose des contrats de quelques heures par-ci, quelques heures-là. On a vu des gens appelés pour remplacer des salariés le temps de leur pause-déjeuner», s'indigne Michel Martin, qui n'a plus souvent l'occasion d'exercer son métier de menuisier à bord.
Membre du collectif des chômeurs rebelles de Saint-Nazaire, il est intérimaire au RSA, «régime sans avenir», ironise-t-il. Cassé physiquement, il observe avec perplexité le développement du statut d'auto-entrepreneur.«Ils veulent faire de nous des tacherons, qu'on prenne en charge notre chômage, notre retraite, qu'on ne coûte plus rien à l'entreprise», s'énerve-t-il. «Moi, ajoute-t-il, quand je bossais sur le Queen Mary, je tournais entre 13 et 14 euros de l'heure. Aujourd'hui, on me propose des contrats à 10,50. Et y'a pas longtemps, on a récupéré des Bulgares payés 2,88 euros de l'heure, qui travaillaient le samedi et le dimanche matin.»
Mis en concurrence, les ouvriers ont moins d'occasion de se retrouver, de discuter et de confronter leurs situations. Ils négocient plus souvent leurs conditions de travail en direct avec leur patron: «même les agences d'intérim ne sont plus un lieu où l'on se croise, puisqu'on vous appelle sur votre portable pour vous dire d'aller là ou là. Le lendemain, vous êtes envoyé ailleurs, sans même repasser par l'agence».
Isolés, ils n'ont qu'un objectif: éviter le chômage, particulièrement élevé dans le bassin nazairien. Sur une population de 64.000 actifs, un sur cinq est privé d'emploi ou exerce une activité réduite, selon les chiffres de Pôle emploi de septembre 2010 rassemblés par Frédérique Couzigou, également membre des chômeurs rebelles, suppléante du candidat du Parti de gauche aux élections cantonales. La moitié des chômeurs le sont depuis plus d'un an, un sur quatre a plus de 50 ans et 65 à 70% des offres d'emploi sont précaires.«Ils divisent les salariés par la peur du chômage, par la mise en concurrence entre les statuts», dit-elle.
Avec la diminution drastique de l’activité, l’USM, à l’origine de grèves historiques de Polonais, d’Indiens ou de Grecs, a progressivement perdu sa fonction de syndicat transversal, trait d’union entre les métiers et les statuts. Délaissant les intérimaires et les sous-traités, la CGT des chantiers s’est recentrée sur STX, la société principale, et sur les revendications traditionnelles, pour la défense de l’emploi stable et des salaires et contre la réforme des retraites.
«Les étrangers ne sont pas le problème. Il faut arrêter avec ça. Le problème, c'est le système de mise en concurrence des uns avec les autres. Nous devons nous battre pour qu'ils aient les mêmes droits que nous», déclare Joël Cadoret, charpentier métaux, secrétaire général des ouvriers CGT aux chantiers. Sceptique à l'égard des trois visites présidentielles depuis 2007, il estime que «ce n'est pas d'esbroufe dont nous avons besoin, mais d'une vraie politique industrielle de long terme, en accord avec les évolutions des échanges maritimes mondiaux».
«On nous dit qu'on n'est pas compétitifs, ajoute-t-il, mais l'État apporte son soutien à des entreprises qui font construire leurs bateaux ailleurs. Les aides publiques ne devraient être accordées qu'à la condition que l'entreprise crée des emplois et garantisse les conditions de travail.» Lors de son dernier déplacement à Saint-Nazaire, en janvier 2011, Nicolas Sarkozy a annoncé la signature d'un contrat avec la Russie, mais accompagné d'un transfert de technologie, ce que la CGT qualifie de «pillage de nos savoirs faire».
Autour de la table, le vote aux cantonales se partage entre le Parti de gauche et le Parti communiste. Le candidat PS est balayé d'un revers de manche comme «accompagnant la politique du libéralisme». «Pour moi, le PS, c'est la droite», résume Dominique Février. «Ce que l'on souhaite, c'est une nationalisation des chantiers», dit l'un. «Moi je milite pour une démocratie participative, que les salariés soient acteurs de leur destin en faisant entendre leur voix dans les conseils d'administration des entreprises», lance un autre. Personne ici ne confond le populisme assumé d'un Jean-Luc Mélenchon et celui de Marine Le Pen. «Le discours social du FN, c'est n'importe quoi», s'exclame Frédérique Couzigou. «Le FN, insiste-t-elle, c'est le parti des patrons, il ne faut pas l'oublier. Ils surfent sur la détresse, mais au fond ils représentent l'oligarchie.»
Pourtant, comme le rappelle Gérard au pull rouge, sur le marché le samedi matin, la candidate du FN pour Saint-Nazaire Est proclame sans gêne qu'elle représente le «premier parti ouvrier de France». Oriane Borja, qui vit à Nantes, a beaucoup à dire sur les Roms «relogés avant des tas de Français», les aides sociales «à réserver aux nationaux point barre» ou encore les méfaits du «pédagogisme» de l'Éducation nationale et des associations «immigrationnistes». Mais quand on l'interroge sur sa connaissance personnelle du monde ouvrier des chantiers, elle sèche. Elle évoque quelques adhérents frontistes locaux, sans savoir s'ils sont ouvriers, employés ou cadres, reste vague, confuse, ce qui ne l'empêche pas de répéter que «très clairement, la protection du travailleur, c'est chez nous et nulle part ailleurs». Quand on la lance sur les conséquences désastreuses d'une sortie de l'euro sur le pouvoir d'achat, elle rétorque qu'elle ne s'aventure pas sur ce terrain. «Ils ne comprendraient pas», dit-elle.
Mépris social ou incapacité à défendre l'un des piliers du programme du FN, difficile de trancher.