A Rennes, «la première bataille, c’est l’abstention»
«J’ai pris la suite du papa.» Pour Walid Laoubi, 39 ans, «la politique, ça se transmet de père en fils». C’est viscéral. Ce sont des valeurs – la solidarité, le partage, la justice sociale. C’est «une famille», le Parti socialiste, et une histoire. Celle de son père, débarqué à Marseille en 1948, venu d’un village des Aurès, et qui a remonté la France au gré des industries qui l’ont embauché. Jusqu’à Rennes où il arrive au creux des années 1950 pour travailler dans le bâtiment. La ville vient de décider la construction d’un quartier entier, là où il n’y avait que des champs. Villejean est alors une des premières ZUP de France, une de ces “zones à urbaniser en priorité” qui ont accueilli les immigrés de l’intérieur, venus de la campagne, les habitants des quartiers insalubres du centre-ville, les ouvriers espagnols, maghrébins, d’Afrique noire, et les salariés du public à qui La Poste, EDF ou l’armée réservaient des contingents de logements.
Le père de Walid milite au Parti socialiste. « Tout jeune, papa nous mobilisait pour mettre des tracts dans les boîtes aux lettres. Il allait tout le temps à ses réunions. Il s’occupait d’associations, du jumelage avec Sétif, du comité local des fêtes. Il bossait comme une marmule. Il y avait aussi deux jardins familiaux. On s’y retrouvait avec les Marocains, les Algériens… Les Portugais faisaient une fête de la sardine. Qu’est-ce qu’on buvait ! » Trente ans plus tard, Walid a « pris la suite ». Mais le quartier, lui, a changé.
Moins de convivialité, plus de misère. François André, candidat socialiste aux législatives, est arrivé à Villejean à l'âge de 4 ans. C’était en 1971. Il en connaît tous les recoins, il en voit les mutations. A l’origine, sur la dalle Kennedy au cœur du quartier, les tours allaient par deux. Une bleue et une rouge. La bleue pour le logement intermédiaire, avec beaucoup de fonctionnaires. La rouge pour le HLM. « Aujourd’hui les deux tours sont rouges. »
Enfin elles sont toutes beige-jaune, fraîchement ravalées, mais la mixité sociale a reculé. Villejean est un quartier populaire comme tant d’autres. Ici, ce n’est pas le ghetto. Ni la banlieue. La faculté de lettres et sciences humaines à cinq minutes à pied draine plusieurs milliers d’étudiants. Le métro conduit au centre-ville en à peine dix minutes. Il y a des commerces, un café, des squares pour les enfants. La politique n’a pas non plus tout à fait déserté, il reste une section socialiste et une section communiste. Mais tout est devenu plus difficile.
Aux élections, l’abstention est reine. La gauche, avec le PS en tête, remporte tous les scrutins. Mais à chaque fois, avec moins de voix (retrouver sous l’onglet Prolonger les résultats des derniers scrutins). « C’est un quartier qui vote beaucoup à gauche mais qui ne vote pas», résume François André, adjoint au maire et conseiller général. Son directeur de campagne, Sylvain Le Moal : «Le problème ici, c'est faire déplacer les gens. Les désabusés et ceux qui ne s'autorisent pas à avoir un avis. Certains ne savent pas comment voter. La première bataille, c’est l’abstention. »
Lundi soir, café le Provençal. Autour de la table, une petite dizaine de militants. Le noyau très actif de la section socialiste de Villejean se réunit chaque semaine pour fixer les plannings, organiser les distributions de tracts sur les marchés et, surtout, se répartir les porte-à-porte, organisés à échelle industrielle par le PS cette année(lire notre enquête). Il est 18H30 et le secrétaire de section Cyrille Morel donne les dernières instructions venues de Paris: « Il y a une inquiétude grandissante sur la participation. Après la rupture provoquée par Toulouse, on sent une atonie de la campagne avec l’absence de propositions fortes. Y compris chez François Hollande. D’ailleurs les jeunes du MJS le sentent. A chaque campagne, c’est mécanique, il y a un afflux de militants. Cette fois, c’est moins le cas. »
Thibault sort le planning. Un porte-à-porte par jour, parfois avec plusieurs équipes de deux formées aux techniques élaborées à Paris pour convaincre d’aller voter dans un quartier où Nicolas Sarkozy est« unanimement détesté ». Comme devant l’école Andrée Chedid, entre deux rangées de barres HLM. Trois militants, un chevalet, des piles du programme de François Hollande et un tract couplant les deux campagnes, législative et présidentielle. Ils sont en territoire semi-conquis. Aucun parent ce jour-là n’est agressif, aucun ne dit voter Sarkozy ou Le Pen. « Ici, ça ne se dit pas ouvertement », dit un militant. Plusieurs veulent voter Hollande. La plupart se tait, prend poliment son tract sans se retourner.
Sauf un homme, la cinquantaine, qui dit doucement son dépit.« Mais ça ne changera pas. Et puis est-ce qu’ils veulent vraiment changer ? » François André: « Il n’y a pas de fatalité. Il n’y a pas une seule politique possible. » Son jeune camarade Thibault insiste, embraie aussitôt sur Sarkozy. « Vous le voulez pour cinq ans encore ? » L’argument fait mouche. Thibault: « Comme plein de gens, vous vous demandez si Hollande réussira. Mais si on n’essaie pas, ça ne marche pas. Et puis si les gens se déplacent pour aller voter, Sarkozy ne repassera pas. » « Ah oui, c’est vrai qu’il faudrait que ça change. Y’en a marre. Y’a pas de travail »,souffle l’homme. Il a fait une formation dans le nettoyage, il est au chômage. Il repart avec le programme de François Hollande sous le bras.
Le PS l’aura peut-être convaincu. Mais, assis au café, François André ne se fait pas trop d’illusions. « C’est une campagne où on a beaucoup plus de mal à lever une espérance. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal avaient réussi en 2007. Cette fois, c’est complètement différent. Sarkozy ne peut plus incarner une espérance et ce n’est pas dans la nature de Hollande. Et puis, la crise est passée par là. Elle n’incite pas au lyrisme… Dans la population, on ne sent pas de rejet. Mais un scepticisme plus grand, une distance forte. »
Devant sa verveine et entre deux Nicorette, François André est pourtant convaincu de la stratégie de François Hollande.« L’électorat populaire donnera priorité à virer Sarkozy et fera le vote le plus efficace pour cela. C’est la motivation première. L’enjeu pour nous, d’ici le premier tour, c’est de convaincre tous ceux qui ne veulent plus subir Sarkozy mais qui sont trop sceptiques sur le changement.» Le candidat à la députation est d’ailleurs persuadé que « Mélenchon ne percera pas dans les quartiers populaires. Il sera plus fort dans les quartiers CSP +. A Villejean, l’électorat nous est fidèle, notre socle au premier tour est de 40%». Pourtant, là comme ailleurs, le Front de gauche a le vent en poupe. D’autres socialistes lui prédisent un score important, et beaucoup ne voient pas d’un si mauvais œil un Mélenchon à 15% qui pousserait leur candidat vers la gauche.
Mardi matin. L’appartement donne sur la dalle. Dans le salon encombré par les tracts et les affiches pro-Mélenchon, Arnaud Molin, militant communiste de 32 ans, a invité une de ses camarades non encartée, Joëlle Couillandre. Lui milite à Villejean, elle dans la « Zup sud », au Blosne. Ils sont convaincus que seule leur campagne suscite une réelle « adhésion » et que seul leur rassemblement peut permettre une reconquête des quartiers populaires. « Le PS le fera pas », tranche Arnaud. Mais il n’a pas non plus de recette magique. Ni la mémoire courte. « Au PCF aussi, dans la période Robert Hue, il y a eu du relâchement. Certaines cellules ont résisté, comme à Villejean. Mais aujourd’hui, il n’y a plus de parti pour encadrer les classes populaires», dit-il.
Aux dernières cantonales, au Blosne, le FN est même arrivé au second tour. Une première à Rennes dont les habitants s’enorgueillissent d'être une des grandes villes à voter le moins pour les frontistes. « Je sentais une grosse colère et beaucoup de tensions sur des questions ridicules comme l’identité du quartier. Certains sont là depuis 30 ou 40 ans, avec beaucoup d’ouvriers blancs. Aujourd’hui, l’évolution les dépasse, et ceux qui restent se sentent relégués », explique Arnaud. « Côté rebeu », dit Joëlle,« les copains disent qu’il y a 30 ans, tout le monde bossait dans le quartier. Le boulot s’est raréfié. Les Français qui en ont conservé un sont partis. La majorité des Blancs qui restent sont des cas sociaux. Les immigrés eux ne veulent pas que leurs enfants deviennent comme ça. » Au beau milieu, les militants de gauche tentent de raccrocher à la politique.
Joëlle le fait avec l’association de solidarité France-Palestine (AFPS); des jeunes du quartier partent régulièrement dans les territoires, organisent des collectes, des débats. « Mais cela fait trois ans à peu près qu’on voit des groupes proches du FN, des potes de Dieudonné, qui axent sur la question palestinienne. Les minots du quartier connaissent tous Alain Soral… C’est super inquiétant. Mais ça vient du fait que les partis ont déserté. » « Les gens sont tellement éloignés du politique que c’est à nous d’aller les chercher », dit Arnaud. Ils ont eux aussi remis à la mode le porte-à-porte que les vieux communistes avaient abandonné. Ils ont initié des « rencontres d’appartement ». « Parce que les gens n’ont jamais eu l’habitude de venir à des réunions publiques. Il faut aller à eux, dans les tours », explique Joëlle.
Eux ont l’impression que leurs quartiers sont à un« point-pivot ». « Entre le mieux et le plus de tensions », dit Arnaud. Puis : « Mais ça dépend de nous. Du travail qu’on va initier. » Les obstacles sont nombreux. Les débats épineux. Le NPA d’Olivier Besancenot en sait quelque chose, lui qui, à peine créé, a buté sur la question du voile avec la candidature aux régionales d’une militant portant le foulard. Au Front de gauche, le sujet est miné: Jean-Luc Mélenchon est partisan d’une conception très rigoureuse de la laïcité, son parti est favorable à l’interdiction pour les mamans voilées d’accompagner des sorties scolaires ou pour les nounous de porter le foulard.
Joëlle en est « choquée ». « Heureusement que les gens du quartier ne le savent pas!», dit-elle en souriant. Arnaud est plus partagé.«Moi je crois que je suis pour qu’une femme voilée milite au Front de gauche, pas forcément qu’elle soit candidate. Mais c’est des questions qu’on a. C’est un débat entre l’ouverture sur les jeunes et le féminisme, sur comment on crée des portes d’entrée. »Joëlle argumente : « Les filles voilées, c’est une stratégie pour couper la gauche des quartiers populaires. Il y a un enjeu fondamental pour la droite à séparer des alliés potentiels. Avec ce débat, la gauche est tombée dans la souricière… Parce que c’est avec les quartiers populaires qu’on gagnera. Sinon, c’est planté. »
Arnaud acquiesce, mais tique: « Oui, mais ça dépend sur quelle base. » Puis se souvient de l’histoire de son propre parti: « Il a fallu un long cheminement au PCF pour travailler avec les catholiques. On avait aussi des cellules par communauté, quand maintenant on parle de communautarisme. La gauche vit trop sur ses acquis et demande tant de prérequis implicites aux gens des quartiers qu’on reste assis au sommet. »
Dans l’appartement, le débat se poursuit. Il est midi. Il faut partir, rendez-vous a été pris avec Sylvain Le Moal. Directeur de la campagne de François André aux législatives, le militant socialiste travaille de l’autre côté de la ville, dans un autre quartier populaire où il est permanent d’un centre social. Il refuse l’idée que le PS soit coupé des milieux populaires. Il s’en défend, son parcours à l’appui. Il est fils d’ouvrier, petit-fils de résistant communiste, il a commencé par s’engager chez les Eclaireurs de France où il faisait partir des enfants sans-papiers en vacances. Il habite à Villejean, travaille à Maurepas. « La question prolétarienne, moi, ça me parle », lâche-t-il.
« Toute la section de Villejean correspond à la sociologie du quartier. On a des étudiants de passage ; quelques habitants, comme moi, de classe moyenne, ou moyenne supérieure, tous issus d’un milieu populaire ; et la classe ouvrière avec quelques militants d’origine étrangère. Et tous ont un métier, et un engagement associatif ou syndical à côté », détaille Sylvain. Il sait pourtant que la politique ne fait plus autant recette dans ces quartiers. « Avant c’était binaire : tu venais soit du mouvement ouvrier, soit du patronage confessionnel. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus compliqué. » La faute à la crise. A un profond désenchantement. « Quand tu n’arrives plus à faire croire aux gens que tu vas réussir à changer les choses en profondeur, ça devient compliqué de les embarquer sur ton bateau. »
Mais Sylvain ne veut pas en démordre. Son parti n’est pas que ce qu’on en dit. « Je ne connais pas beaucoup de partis en capacité de faire élire un fils d’ouvrier à la députation. Nous on peut. On en est la démonstration par la preuve, même si on n’est pas majoritaires dans le parti, qu’on peut être fils d’ouvrier et avoir une place au PS. » Le « fils d’ouvrier », c’est François André. Lui aussi conteste que son parti ait abandonné le terrain populaire. « Les élus locaux sont en lien direct avec les préoccupations des gens. »Mais, dit-il, « sur les thèmes nationaux, l’Europe est un point de divorce ». « On a du mal à convaincre que la mondialisation peut avoir du bon. »
Pour reconquérir les abstentionnistes, André ne prône pas un changement de ligne, mais de méthode. « Il faut trouver d’autres formes que par le passé pour reconquérir les quartiers populaires, explique François André. Il ne faut plus faire venir les gens à nous mais aller vers eux. Aller là où ils vivent. » Comme au Front de gauche, il salue le retour du porte-à-porte dans le quotidien socialiste. « Les gens sont contents de nous voir. De nous revoir. »Mais quand on l’interroge sur la couleur –blanche- de la grande majorité des militants de Villejean, même issus d’un milieu populaire, André, visiblement mal à l’aise, botte en touche.
Le sujet est sensible. Les militants ne savent pas toujours quels mots dire: « beurs », « Français d’origine », « issus de l’immigration », « diversité ». Dire Arabes et Blancs, c’est prendre le risque de choquer. Même Walid est mal à l’aise. Il ne veut parler que du « positif ». On insiste. Puis, finalement : « Ce que je reproche au PS, c’est de ne pas avoir su saisir la question des militants issus de l’immigration. C’est l’UMP qui l’a fait en prenant des marionnettes. » Il pense à Fadela Amara, Rachida Dati, Rama Yade, recrutés par Sarkozy dans le gouvernement Fillon avant d’en être exclues. « La diversité, on aurait dû la faire bien avant », dit Walid.
Le lendemain, Driss est réquisitionné pour distribuer des tracts PS au métro Kennedy, avant de partir en porte-à-porte. A 56 ans, il milite activement depuis 10 ans. Comme Walid, il cite Dati, Amara.« On n’a pas su leur tendre la main. La gauche aussi fait des préférences, même au niveau du parti… Il y a très peu d’élus issus de l’immigration. C’est un manque de confiance et de considération ; ils ont besoin de ces militants quand il y a des élections pour représenter la société française. Mais après, ils deviennent leurs secrétaires. »
Il dit aussi que plusieurs militants PS sont partis « parce qu’ils ont eu l’impression qu’on se servait d’eux ». Il dit aussi les dégâts que cela produit chez les jeunes. « Ils en ont rien à foutre des élections, surtout ceux issus de l’immigration, parce qu’ils ne sont pas considérés comme Français. Ils ne veulent pas voter. Avant j’allais souvent dans un salon de thé près de la maison de quartier. Il y avait beaucoup de jeunes Maghrébins. Certains sont partis dans l’islamisme à cause de tout ça. » Alors cette fois, dit Driss, « il faut surtout pas que le PS trahisse. Sinon ça pétera ».