A Rennes, la fête du PS est gâchée par l'extrême droite
La victoire des socialistes paraissait certaine (lire les résultats des précédents scrutins sous l'onglet Prolonger), la seule crainte réelle des militants, c’était l’abstention. Avec 70,70 % de participation, Villejean (18 000 habitants), quartier populaire situé au bout de la ligne de métro rennaise, se situe près de dix points en dessous de la moyenne nationale ce dimanche. Mais l’événement ici, c'est aussi c’est la montée du FN, qui aura perturbé la fête au PS et douché une partie des ambitions du Front de gauche.
Dans l’après-midi du dimanche 22 avril, à l’école Jean-Moulin, qui regroupe trois bureaux de vote, les quatre votants FN que nous rencontrons sont deux couples venus ensemble « protester contre ceux qui profitent, qui ne croient pas en la France, qui ne remplissent pas leur devoir ». Ils ont moins de 30 ans, sont étudiants, vendeuse, serveur à mi-temps dans une brasserie de Rennes. Ils ne dessinent pas à eux seuls une tendance dans cette terre de Bretagne jusque-là imperméable aux idées frontistes. Mais il est clair qu’ici comme dans le reste du pays, l’argument de l'immigration a porté.
Il porte même au-delà de l'électorat FN, par exemple chez Jacques, électeur de Mélenchon, ou Martine, qui vote Hollande et explique ainsi son choix : « C'est un vote inutile mais de tradition familiale ; il ne répond pas au principal problème : nous avons trop accueilli. Allez faire un tour dans les campagnes, là ou nous habitons avec mon mari, et vous verrez que tout le monde est d’accord avec ça. »
Changement d’ambiance à 17h30 dimanche : la section socialiste locale, réunie dans l’appartement de Sylvain Le Moal, 33 ans, a déjà engagé la campagne des législatives et du candidat PS, François André, dans la troisième circonscription d'Ille-et-Vilaine, celle de Villejean. « Si l’on gagne, dit Sylvain, ce sera parce que le parti est de nouveau uni. La première secrétaire a fait le boulot, Hollande a su rassembler. En 2007, on tractait pour Ségolène, on annonçait une mesure, et le soir, elle disait le contraire à la radio, c’était n’importe quoi. Là, on est soudés, entre quatre et huit camarades ont fait du porte-à-porte. On a dû ouvrir 2 000 portes en tout ces six dernières semaines. »
Lorsque les premiers sondages tombent par SMS sur le téléphone à 18 heures, la joie est mesurée. Christophe, le trésorier, mais aussi Thibault et Annie, 28 ans, adhérente depuis dix ans, s’inquiètent de voir le FN si haut, loin devant le Front de gauche. La circonscription de Villejean est à gauche depuis 1977, mais le Front national atteindra les 13 %. Du jamais vu ici. A 19 heures, c’est la panique : Marine Le Pen est annoncée à 20,7 % au niveau national par un sondage. Plusieurs militants envisagent qu’à se rythme, elle pourrait dépasser Nicolas Sarkozy. Une heure plus tard, à l’annonce des résultats, Thibault ne décolère pas contre Manuel Valls, qui parle le premier sur le plateau de France-2 sans évoquer le score du FN : « C’est une calamité ! Le FN, c’est la gauche qui perd des voix sur le long terme, c’est une tendance qui s’enracine ! Un tel score, avec moins de 20 % d’abstention, c’est une catastrophe ! »
« Rassurés »par le discours de Hollande, qui a mis en garde contre le« danger» FN, les militants recensent, bureau par bureau, les résultats de la circonscription. Le candidat François André passe chercher ses troupes. Le score du FN, qui s’installe à plus de 10 % en Bretagne ? « Je fais partie de ceux qui pensaient depuis des mois que le score de Marine Le Pen était sous-estimé dans les sondages, dit-il. De même, je n’ai jamais cru au raz-de-marée socialiste, il faudra se battre, même au-delà des présidentielles, dans chacune des circonscriptions pour donner à François Hollande, s’il est élu, une majorité parlementaire. »
Comment réduire le fossé qui semble s’être créé entre les électeurs du Front de gauche et les socialistes ? « 28 % des Français se sont quand même reconnus dans François Hollande. Le rapport de force à gauche est aujourd’hui extrêmement favorable au PS. Je ne suis pas du genre à battre ma coulpe sur les concurrents permanents. »
Dans la salle de la Harpe, c'est une petite ambiance. Le sujet de la soirée reste le score du FN. Le maire socialiste de Rennes, Daniel Delaveau, successeur d'Edmond Hervé depuis 2008, veut y voir « le vote du désespoir ». Marcel Rogemont, actuellement député PS de la troisième circonscription mais candidat en juin sur la huitième, lui emboîte le pas : « Deux questions nous sont posées par le vote FN : d’abord l’insécurité vis-à-vis du travail, pour soi et ses enfants. La seconde, c’est que depuis plus de dix ans, nous entendons un discours ultra-sécuritaire, on a voté vingt-six lois sur la sécurité depuis 2002, seize depuis que Sarkozy est président de la République, plus d’une par trimestre si on enlève les vacances! On laisse croire que c’est la question primordiale. Cela justifie le discours de Marine Le Pen. »
Le PS aurait-il dû contrer plus nettement Nicolas Sarkozy sur l'immigration ? « Ce n’est pas la question primordiale de la France ! L’essentiel, c’est comment faire pour que le million de chômeurs supplémentaires de ces cinq dernières années retrouvent du travail. On ne peut pas rentrer dans la société par la case chômage, ce n’est pas possible. »
Le premier fédéral, élu du quartier populaire du Blosnes, rebondit sur le vote FN. « On l’a vu monter, déjà avec les cantonales de l’an passé, notamment dans les quartiers populaires et dans le tissu rural, explique Frédéric Bourcier, également adjoint au maire de Rennes et chargé de l’urbanisme et de l’aménagement. C’est là que le vote d’exaspération s’exprime. C’est un poujadisme poussé à l’extrême : tout ce qui peut symboliser les institutions ou le pouvoir est fortement rejeté. Une partie de l’électorat de Marine Le Pen sait bien que ce n’est pas une solution, mais c’est un cri. »
Un cri contre François Hollande aussi, secrétaire général du PS pendant onze ans et qui incarne également, à sa manière, l’establishment ? « Peut-être mais c'est d'abord l'idée de solidarité qui est en cause. On se dit que la solution n’est plus collective, mais individuelle, que si moi je n’y arrive pas, c’est qu’il y a quelqu’un à côté qui profite plus du système. Cette concurrence des difficultés, l’idée par exemple de faire financer le logement social par les pauvres, c’est toute une mécanique de pensée alimentée par Sarkozy et qui a nourri le résultat du FN. »
Lundi midi, le FN est revenu à 17,9 % au niveau national et totalise 12,3 % des voix sur l'Ille-et-Vilaine. Le PS est à 31,7 % sur le département, le Front de gauche à 10,3 %, derrière François Bayrou. Autour d’une galette, dans un restaurant de la place Saint-Antoine de Rennes, des représentants des deux formations de gauche sur Villejean discutent du score de l'extrême droite comme du rassemblement à gauche.
Il y a là Yannick Nadesan, 29 ans, conseiller municipal communiste et candidat du Front du gauche pour la 3e circonscription, celle briguée par le socialiste François André. Il y a aussi Arnaud Molin, militant communiste de 32 ans. L’ambiance est un peu morose, seul le socialiste Sylvain Le Moal a le sourire : « Mélenchon a fait le boulot, je ne doute pas que l’on se retrouve au second tour dans les urnes », dit-il. Mercredi 25 avril, le PS organise son grand meeting à Rennes. Invitera-t-il le Front de gauche ? Et le FG viendrait-il ? Pourquoi pas, jugent les deux parties. Avec 44 % des voix, expliquent-ils, la gauche a réalisé un excellent score au premier tour. Et en Bretagne, des bastions historiques de la droite, comme Saint-Malo, ont vu Hollande arriver en première position.
« Battre Nicolas Sarkozy, explique Yannick, c’est la condition indispensable pour permettre le débat à gauche. Si Sarkozy gagne, nous resterons tous dans l’opposition et il n’y aura pas de débat. Après le second tour, il sera toujours temps de discuter si Hollande l’emporte. »
Retour sur le vote FN. « Son score m’inquiète surtout pour 2017,dit Yannick Nadesan. Si la gauche accède au pouvoir et se loupe, le désespoir risque de nous conduire vers une catastrophe. » « Ce qui m’étonne, c’est qu’aucun militant frontiste n’a fait le travail sur Villejean, rappelle Sylvain. On ne les voit jamais ! A tel point qu’on en a fait un argument électoral : votez au moins pour les gens que vous voyez et qui s’intéressent à vous ! Ici, le FN réalise un score à deux chiffres sans être présent. C’est très inquiétant. »