A Canal+, l’anti-syndicalisme, c’est en clair

Publié le par DA Estérel 83

 Mediapart-copie-1  Laurent Mauduit 03/11/2010

 

C'est une décision tout à la fois grave et choquante : le PDG de Canal+, Bertrand Méheut, a pris la responsabilité de faire convoquer jeudi 4 novembre un syndicaliste connu de son entreprise, Sylvain Thibon, délégué syndical central de la CFE-CGC, à un entretien préalable à son licenciement. Il est reproché au responsable syndical d'avoir divulgué des informations confidentielles, qui seraient venues nourrir une enquête de Mediapart sur les négociations secrètes entourant la vente par France Télécom de sa filiale Orange Cinéma Séries.

 

Le grief est pourtant fallacieux. Car en réalité si nous ne connaissions pas ce syndicaliste avant que cette très injuste sanction ne lui soit infligée, nous devons admettre que nous avons malgré tout bénéficié d'une «fuite» au sein de Canal+.

 

Et compte tenu de ces circonstances invraisemblables, nous nous sentons dans l'obligation de contrevenir à titre exceptionnel à nos règles déontologiques et de dire, pour rétablir la vérité, quelle a été cette source, qui nous a parlé: c'est le... PDG de Canal+ en personne !

 

 

En quelque sorte, le dirigeant syndical se voit infliger une très grave sanction, alors qu'il n'a pris aucune part aux informations mises en ligne par Mediapart. Et celui qui a pris cette décision est Bertrand Méheut, qui sous le registre du «off», nous a parlé, et s'est donc, lui, exonéré des règles de confidentialité auxquelles sont astreints les membres du comité d'entreprise. Ubuesque et révoltant, donc ! Celui qui n'a rien dit est lourdement puni par celui... qui a parlé !

 

L'article à l'origine de cette affaire est celui que Mediapart a mis en ligne le 20 octobre dernier sous le titre Orange : le cadeau de Stéphane Richard à Vivendi. Nous y expliquions les tractations secrètes qui entourent la cession partielle par France Télécom de ses cinq chaînes cinéma, dénommées Orange Cinéma Séries.

 

Une fois mis en ligne, cet article, avec d'autres révélations de presse, a toutefois bousculé la donne initiale de ces négociations. Pendant de longues semaines, la direction de Canal+ a en effet fait valoir au travers d'indiscrétions dans la presse qu'elle était seule en lice pour le rachat partiel d'Orange Cinéma Séries.

Mais, au fil des jours, ces négociations exclusives ont fini par susciter la controverse. Et, pour ne pas donner l'impression de faire à vil prix un formidable cadeau à Canal+ – un formidable cadeau de ce qui est partiellement un actif public –, France Télécom a dû, en bout de course, admettre que ces négociations n'avaient rien d'exclusives et que le groupe étudierait les autres offres qui se présenteraient. Ce qui n'a pas manqué d'arriver : plusieurs autres candidats au rachat se sont mis sur les rangs.

 

Les polémiques sur le secret entourant les négociations entre Orange et Canal+ n'ont donc pas fait les affaires de cette dernière société. Alors que Bertrand Méheut pouvait raisonnablement penser que l'affaire était en passe d'être bouclée à son avantage, et de surcroît dans des conditions financièrement très avantageuses pour lui, tout s'est soudainement compliqué. Ce qui était conçu comme une bonne affaire entre amis est devenue une polémique publique; et très sagement, le patron de France Télécom, Stéphane Richard a compris que le jeu de la négociation devait être plus ouvert. Nous indiquions même que plusieurs syndicats dans les groupes en négociation étudiaient la possibilité d'engager une procédure judiciaire pour délit d'entrave.

 

Bertrand Méheut a-t-il donc craint que l'affaire ne lui échappe et en a-t-il éprouvé du ressentiment? Ou a-t-il voulu intimider les représentants du personnel de sa maison? En tout cas, c'est dans ce contexte qu'est intervenue la procédure qui vise Sylvain Thibon. Délégué syndical central de la CFE-CGC, élu au comité d'entreprise et délégué du personnel, il a été convoqué à un entretien préalable à son licenciement, le 4 novembre, par la direction des ressources humaines de Canal+.

 

Procédure exceptionnelle et donc d'autant plus choquante, la direction du groupe a par ailleurs décidé la mise à pied immédiate du dirigeant syndical, qui travaille à Canal+ depuis sa fondation. L'affaire est désormais de notoriété publique au sein de Canal+ car Sylvain Thibon, compte tenu de son mandat syndical, est au terme du droit social un salarié protégé.

 

Un comité d'entreprise extraordinaire a donc été convoqué pour le lendemain, vendredi 5 novembre, avec un seul point à son ordre du jour : le licenciement du responsable syndical.

L'aspect le plus stupéfiant de cette affaire, c'est que nous ne connaissions pas Sylvain Thibon quand nous avions écrit cette enquête. Par un journaliste de Canal+, nous avions juste obtenu une copie d'une newsletter que la CGC avait adressée à ses adhérents au sein de l'entreprise, et nous l'avions donnée à télécharger dans l'article.

 

Mais en vérité, cette newsletter n'apportait aucune information véritablement importante. Et, dans le cours de notre article, nous n'en avons fait qu'une très brève mention. De surcroît, selon nos informations, Sylvain Thibon n'est pas l'auteur du document incriminé.

 

Avant que Mediapart n'en fasse mention, la direction de Canal+ n'a d'ailleurs elle-même aucunement prêté attention à ce courrier de la CGC. Alors qu'elle en connaissait l'existence, elle n'a pas jugé utile d'en faire grief à Sylvain Thibon. En revanche, les ennuis du syndicaliste ont commencé quand Mediapart a révélé que les négociations entre Orange et Canal+ s'avéraient plus complexes que prévu.

 

Sylvain Thibon apparaît donc comme le bouc émissaire d'une affaire à laquelle il est totalement étranger. C'est de toute évidence l'article de Mediapart qui fait perdre son calme à Bertrand Méheut, et c'est un syndicaliste étranger à l'affaire qui en a fait les frais.

 

Le reproche qui lui est fait d'avoir rompu la confidentialité des délibérations du comité d'entreprise apparaît donc stupéfiant à un double titre. D'abord, parce que la newsletter n'apporte aucune révélation sur les tractations entre Orange et Canal+, ne suscitant donc aucune réaction dans un premier temps de la direction de cette dernière entreprise. Ensuite, parce que si une personne de Canal+ nous a parlé de ces tractations avec Orange, c'est effectivement Bertrand Méheut lui-même.

 

Ordinairement, nous ne révélons bien sûr jamais l'identité de ceux qui ont accepté de nous parler, quand ils fixent comme condition que l'échange ait lieu sur le registre du «off». Dans le cas présent, nous avons donc eu une longue conversation téléphonique avec Bertrand Méheut avant d'écrire notre article. Et suivant la règle convenue avec lui, nous n'en avons pas fait mention dans l'article, sous la forme de citations.

 

Dans la «boîte noire» figurant sous notre article, nous avions juste jugé utile d'apporter cette précision : «Pour écrire cet article, j'ai pu avoir un échange "off", comme on dit, avec un membre de la direction de Canal+.»

Dans la situation présente, nous n'avons pourtant d'autre choix que de révéler que ce membre de la direction de Canal+ n'était autre que Bertrand Méheut lui-même, qui nous a présenté l'affaire sous le jour qui l'avantageait le plus. Que faire d'autre que de le dire aujourd'hui?

 

De la part du PDG de Canal+, il y a dans cette affaire trop de mépris anti-syndical mais aussi trop d'hypocrisie, pour que nous ne le disions pas tout net : Bertrand Méheut accuse à tort un syndicaliste d'avoir indirectement inspiré notre article, au moins en un passage, alors qu'il est le seul à nous avoir parlé.

 

Paradoxe de l'affaire : ce jeudi 4 novembre, jour de la convocation du syndicaliste de la CGC, ce sera le 26e anniversaire de Canal+. Par la faute de Bertrand Méheut, un bien amer anniversaire, pour une chaîne qui n'avait pas jusque-là cette détestable image sociale.

 

Jusque-là, on connaissait le formidable appétit en stock-options des anciens dirigeants, qu'il s'agisse de Pierre Lescure ou de Denis Olivennes ; on découvre aujourd'hui la détestation du social de leur successeur, Bertrand Méheut.

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Publié dans Medias

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