5 ans et déjà classés!
Cette initiative est d'autant plus inquiétante qu'elle renvoie à l'idée selon laquelle l'acquis, l'apprentissage, l'environnement, le milieu social, etc, compteraient bien moins que l'héritage génétique.
On veut bien admettre qu'il arrive souvent aux enseignants de crier avant d'avoir mal. On veut bien concéder que les parents d'élèves ont souvent la tête près du bonnet dès lors qu'on touche à leur progéniture. On serait également de mauvaise foi si on contestait la dose d'archaïsme et de corporatisme qui teinte les réactions des syndicats à chaque tentative de changement initiée par le ministère de l'Education nationale. Pour autant la dernière initiative que vient de prendre ce même ministère a de quoi émouvoir.
Révélé par le journal Le Monde, un document estampillé «Aide à l'évaluation des acquis en fin d'école maternelle» va être distribué dès ce mois de novembre aux enseignants. A charge pour eux d'évaluer et de classer leurs élèves. Et ceci alors qu'ils ont tout juste 5 ans, et parfois même moins... On imagine l'émotion dans les cours d'école à l'annonce de l'arrivée d'une telle grille! Une émotion d'autant plus grande qu'on demande aux instits de classer leurs bambins en trois catégories qui font froid dans le dos: «RAS» (le rien à signaler de l'armée...), «risque» et «haut risque». Mais risque de quoi?
Luc Chatel a beau ramer depuis hier pour tenter d'expliquer que cette initiative a pour unique but d'aider le plus précocement possible les élèves en difficulté, difficile de faire oublier que si ce classement prend certes en compte le langage, la motricité et la «conscience phonologique», il doit servir également à noter... le comportement des élèves. Et ça, c'est autrement inquiétant. Car si au siècle dernier le bonnet d'âne des cancres était une humiliation vite oubliée, voici qu'on se propose d'ouvrir un fichier pour des garnements à peine sortis de leur couche! Fichier qui pourra dans le meilleur des cas suivre l'enfant toute sa scolarité.
Et qui risque même d'être un instrument de sélection dès la petite enfance. Benoîtement, le directeur de l'enseignement scolaire - dont nous aurons la bonté de ne pas citer le nom... - explique que ce «repérage» est un outil de « remédiation» (sic) et qu'il ne s'agit là (re-sic) que d'un «progrès tranquille». Sacré progrès en effet que cette grille qui entend comme le dit un syndicaliste remplacer le travail normal d'accompagnement de l'enseignant par un «étiquetage» où l'enfant est «trié» dès 5 ans.
Cette initiative est d'autant plus inquiétante qu'elle renvoie à l'idée selon laquelle l'acquis, l'apprentissage, l'environnement, le milieu social, etc, compteraient bien moins que l'héritage génétique. Que dès la naissance, les jeux seraient déjà faits pour chaque individu. Une théorie qui fait irrésistiblement penser à ce dialogue d'avant 2007 entre le philosophe Michel Onfray et Nicolas Sarkozy. Le candidat à l'Elysée évoquant les pédophiles et les suicides des jeunes affirmait déjà, péremptoire, que dans tous ces cas, il jugeait la «part de l'inné immense». Une façon effectivement radicale de réaliser une économie de moyens.