UE-Turquie : un donnant-donnant sur le dos des migrants

Publié le par DA Estérel 83

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L’Union européenne et la Turquie ont signé, jeudi 21 juin à Bruxelles, un accord de réadmission des migrants en situation irrégulière. Autrement dit, les États membres vont être autorisés à expulser vers ce pays les étrangers sans papiers qui ont traversé son territoire avant d’entrer dans l'espace commun.

Or cette trajectoire est l’une des plus empruntées : des dizaines de milliers d’Afghans, de Pakistanais et de Bangladeshis transitent chaque année par la Turquie dans l’espoir d’obtenir l’asile quelque part en Europe (lire notre article). Ils se dirigent ensuite vers la Grèce, en franchissant la rivière Evros (lire notre reportage sur place), ou embarquent vers la Roumanie ou l’Ukraine via la mer Noire (lire notre reportage à Arad). Mais comme dans ces pays leur chance d’accéder au statut de réfugié est quasi nulle, ils poursuivent leur route vers l’Italie, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne ou la Suède.

Sur la route entre Van en Turquie et Urumiye en Iran. © Mathilde Blézat, MigreuropSur la route entre Van en Turquie et Urumiye en Iran. © Mathilde Blézat, Migreurop

Malgré les fortes pressions exercées par les États membres depuis des années, la Turquie refusait jusqu’à présent de parapher ce texte. Elle n’y avait a priori aucun intérêt, puisque cela va contraindre Istanbul à davantage contrôler ses frontières en amont avec l’Irak et surtout l’Iran, où les passages sont les plus nombreux. Les récits de traversées épiques à pied dans les montagnes enneigées reviennent fréquemment dans les témoignages des demandeurs d’asile arrivés à destination.

À l’est de la Turquie: migrations et frontières à des altitudes élevées. © Orhan Deniz, MigreuropÀ l’est de la Turquie: migrations et frontières à des altitudes élevées. © Orhan Deniz, Migreurop

Sauf que Bruxelles a obtenu gain de cause en accordant, la veille, en échange, des facilités de visas aux ressortissants turcs. Pourtant peu va-t-en-guerre, Cecilia Malmström, la commissaire européenne chargée des affaires intérieures, a salué un accord qui « va permettre dans notre intérêt commun de mieux contrôler les frontières et gérer l’immigration ». De l’autre côté, Egemen Bagis, le ministre turc des affaires européennes, à la tête des pourparlers d’adhésion à l’UE, s’est réjoui, dans un communiqué, de cette« étape majeure dans le processus visant à abolir le régime de visa injuste appliqué aux citoyens turcs par les États membres de l’UE ».

Un tel accord de réadmission est néanmoins problématique : il fait jouer à la Turquie le rôle de garde frontière de l’Europe, alors que ce pays ne respecte qu’aléatoirement les droits des migrants. Des personnes fuyant des persécutions risquent ainsi de se voir empêcher l’accès aux pays susceptibles d’assurer leur protection.

« Quelques heures de mauvais sommeil à même le sol gelé »

La signature officielle pourrait avoir lieu dans les tout prochains jours, selon la présidence danoise, dont l’exercice se termine fin juin. Chypre, qui prend la suite pour six mois, a accepté de lever ses réserves, malgré les désaccords historiques avec son voisin.

À Bruxelles, plusieurs sources précisent toutefois que l’assouplissement en matière de visas n’est pas applicable tout de suite car il est soumis au respect de différentes conditions, parmi lesquelles la coopération du gouvernement turc avec l’ensemble des États de l’UE, y compris Chypre, la contribution à la surveillance des frontières et la révision de sa politique de visa avec les pays tiers non européens.

Depuis plusieurs années, la Turquie est devenue l'une des principales portes d’entrée dans l’Europe, en raison du durcissement des contrôles policiers en mer Méditerranée. L’année 2011 a été une exception avec plus de 50 000 traversées maritimes à la suite de la révolution tunisienne et de la guerre en Libye. Mais de plus en plus de Maghrébins achètent des billets low cost pour Istanbul où ils sont exemptés de visa pour les séjours de moins de trois mois. Quant aux Africains originaires de la Corne de l’Afrique, ils remontent vers le nord pour rejoindre l’Égypte puis Israël avant de passer, après plusieurs années de travail dans ce pays, en Turquie.

Carte de Frontex sur les arrestations de migrants aux frontières extérieures.Carte de Frontex sur les arrestations de migrants aux frontières extérieures.

Selon l’agence Frontex, chargée de coordonner la surveillance des frontières extérieures de l’UE, plus de 55 000 migrants ont été interceptés entre la Turquie et la Grèce l’an dernier, soit une hausse d’environ 17 % sur un an (accéder au rapport 2012 de cette institution).

L’association Migreurop rappelle, de son côté, dans son dernier rapport annuel (le lire) les conditions difficiles du passage en Turquie, où les migrants sont victimes de l’arbitraire et de la corruption des forces de l’ordre lors des arrestations, du maintien en rétention et des expulsions. Des migrants meurent chaque année dans la rivière Evros, frontière avec la Grèce, mais aussi à l'est à la limite avec l’Iran : « Pour franchir la frontière, les migrants “irréguliers” passent à plus de 2 500 m d’altitude. En hiver, cette région est recouverte d’une couche d’un à deux mètres de neige. La température moyenne annuelle dans les villes frontalières est de 4,4° à Çaldıran (2 050 m) et de 6° à Başkale (2 460 m) avec des minimales jusqu’à moins 46° en hiver (…). Pour franchir ces montagnes, les migrants doivent la plupart du temps marcher de nuit durant plusieurs jours de suite. Les conditions sont aggravées par l’absence de véritables repas ou de pauses, hormis quelques heures de mauvais sommeil à même le sol gelé. Si, pour les adultes, ces passages demeurent extrêmement difficiles, pour les enfants, la traversée de la frontière iranienne est un véritable supplice. Les migrants risquent de se perdre, de faire des chutes fatales, de se faire attaquer par des loups ou de mourir de faim ou de froid, après avoir été bloqués dans des tempêtes de vent et de neige. »

Décrivant les pratiques à l’égard des migrants aux abords de l’Europe, l’association exhorte les pays de l’UE à cesser de leur sous-traiter leur politique migratoire, comme ils le font depuis plusieurs années, au mépris du droit d’asile et des droits des étrangers. 

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