Trois mois sans Sarkozy

Publié le par DA Estérel 83

BlogsMediapart   La bataille du sens commun

 

 

La presque totalité des commentateurs a fait de l’antisarkozysme l’alpha et l’oméga de l’explication du succès de François Hollande, accordant à ce dernier assez peu de mérites personnels sinon d’avoir su utiliser habilement ce ressort. Il n’y aurait pas eu la moindre « appétence » pour la gauche et son chef de file, ce qui s’explique aisément par le réalisme qu’elle a dû afficher en rupture avec sa traditionnelle promesse.

 

Mon propos  n’est pas de discuter le bien fondé de ce choix gagnant mais de m’interroger sur le lien entre la nature profonde de l’antisarkozysme et cette révolution culturelle réussie par la gauche. En effet c’est seulement aujourd’hui, trois mois après la sortie de Sarkozy de la  scène politique et de nos esprits (presque) qu’il est possible d’amorcer cette recherche sans être aveuglé par la passion.

En termes plus théoriques je me propose de dégager les grands traits d’une phénoménologie du sarkozysme c’est-à-dire de ses modes d’être fondamentaux afin d’évaluer ce que fut son impact sur les esprits et sur les pratiques.

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Le Factuel : la stratégie des chocs

Ce que les journalistes ont unanimement qualifié d’hyperprésidence peut-être regardé comme une version soft des stratégies de changement mises en œuvre dans plusieurs pays sous l’impulsion d’économistes néo-libéraux.

Ces stratégies utilisaient, voire suscitaient, des  chocs sociaux, économiques et politiques (désastres naturels, guerres, attaques terroristes, coups d’État, crises économiques) pour imposer des réformes majeures impossibles à mettre en oeuvre en temps normal*.

La méthode sarkozyste –qui collait parfaitement au personnage- a consisté à utiliser la maîtrise de l’agenda politique que donne le pouvoir pour abasourdir littéralement l’opinion publique par d’incessants changements, contre-pieds, inventions hétéroclites décomplexées, annonces fracassantes anxiogènes, initiatives brutales, pratiques partisanes sans vergogne s’attaquant au socle même du contrat social institué depuis la Libération.

Le rythme des chocs -dont l’image pourrait être celle d’un perforateur à percussions- est tel qu’il  interdit tout recul analytique et toute prise de distance compatible avec la temporalité médiatique. Autrement dit quand on a pris le temps nécessaire pour commenter ou contester il est déjà trop tard, les médias sollicités par le ou les coups suivants sont passés à autre chose et l’opinion avec eux.

Une façon presque mécanique d’échapper à la critique sans encourir le reproche de le rechercher. D’autant plus que les chocs arrivent dans des domaines très différents avec des azimuts soigneusement calculés pour littéralement faire tourner la tête des gens qui en restent obligatoirement au seul impact des faits et de leurs seuls effets immédiats. Les interprétations immédiates sont les interprétations finales.


Le Ressenti : le sentiment qu’un monde s’écroule.

L’impact d’un fait sur une personne  c’est le sentiment qu’il produit. Le moins que l’on puisse dire c’est que le sentiment dominant pour le grand public était le désarroi. Le sentiment que l’ordre des choses est pour toujours dérangé,  que le désordre gagne l’univers, que la totalité du champ social est  mise sens dessus dessous.

Le citoyen ordinaire est politiquement groggy, incapable de réagir sous la grêle des coups qui s’abattent sur lui : un jour il craint pour sa retraite, le lendemain il se voit empoisonné par de la viande qui va lui inoculer de l’islam dans le sang et le faire vivre dans un pays couvert de minarets détroussé quotidiennement pas des hordes de Roms ou de Lybiens affamés.

Plongé dans la marmite bouillante des insécurités il est poussé à rechercher son salut auprès de ceux qui se posent comme leurs protecteurs, les tenants de tous les ordres : économique, social et surtout moral.

 

Le Concept : il faut conserver le Capitaine Courageux

Le concept directeur simple et clair qui peut encadrer aussi bien ces ensembles de faits que répondre aux sentiments qui les accompagnent est celui du sauveur ou du guide ou du chef auquel on doit aveuglément faire confiance, quelles que soient ses outrances, ses insuffisances notoires ou ses bouffonneries et peut-être même à cause de tout cela présenté comme des exceptions corrélées à l’exceptionnalité des situations.

La sémiotique très appuyée des derniers temps de la campagne et notamment la démonstration du Trocadéro, une provocation calculée envers l’histoire du monde ouvrier sur fond de milliers de drapeaux identiques déployés dans un ordre évocateur des plus grands rassemblements nationalistes de l’Histoire avait pour fonction de construire dans les esprits la clef de voûte indispensable.

La Nation, telle que Maurras n’a cessé de la célébrer, la Seule France comme remède et solution à tous ces maux et un seul homme à la barre qui peut la sortir de la tempête pour la conduire dans les eaux calmes où régnera à nouveau le bonheur social.

 

Le Président Normal ou comment on s’en est sortis …

Cela aurait pu marcher et même cela a failli marcher. François Hollande n’a sûrement pas  fondé sa longue campagne sur des analyses phénoménologiques. Tout ce que je l’on peut constater c’est qu’elle a produit une phénoménologie strictement opposée à celle qui vient d’être décrite, qu’elle en a au moins annulé les effets et a su profiter de ses rares faiblesses pour reprendre la main.

Au cœur de cette stratégie le Président Normal. On peut facilement appréhender le fonctionnement sémiotique (c’est-à-dire sa capacité à induire des significations dans les esprits) à l’aide du carré sémiotique proposé par A.J.Greimas**.

Brève explication : le Normal est étroitement lié dans les esprits occidentaux au moins au Pathologique de la manière suivante : la négation du Normal (le non-normal) fait surgir dans l’esprit le Pathologique et réciproquement la négation du Pathologique (le non-pathologique) fait surgir le Normal.

On dit que le couple Normal-Pathologique constitue une catégorie sémantique (il y en a bien d’autres comme masculin-féminin, nature-culture, être-paraître, … mais par exemple petit-gros ou faible-fort n’en sont pas). Il en résulte qu’en se déclarant Normal, François Hollande rejetait quasi mécaniquement son principal adversaire dans le Pathologique et ceci sans jamais prononcer le mot. Exemplaire à cet égard est la séquence anaphorique du « Moi Président je ne … » qui en appliquant à chaque item une négation à un terme couvert plus ou moins par le concept de « Pathologie sociale voire personnelle » faisait surgir son correspondant Normal. Et la longueur de la séquence a enfoncé le clou au maximum pour un résultat qui s’est avéré définitif.

L’impact sur les pratiques c’était le comportement dans les urnes … On le connait … Mais la signification profonde de toute stratégie est toujours dans ses conséquences et nous sommes aujourd’hui loin de les avoir épuisées.

 

Une seule chose est sûre : un Grand Péril a été évité et ce fut un Grand Soulagement …

 

*Voir le livre de Naomi Klein,  La stratégie du choc : la montée d'un capitalisme du désastre, qui décrit l’utilisation de chocs de toute nature qui permettent d'amener un prisonnier à régresser jusqu'à un état infantile. On peut alors lui faire accepter ce qu’il n’aurait jamais accepté auparavant. Selon l’auteur, en parallèle, certains ont pensé que des chocs sociaux, économiques et politiques — désastres naturels, guerres, attaques terroristes, coup d’État, crises économiques — pouvaient être délibérément utilisés pour permettre sans opposition la mise en œuvre de réformes économiques néolibérales majeures.

** voir  http://fr.wikipedia.org/wiki/Carr%C3%A9_s%C3%A9miotique

Publié dans SARKOZY

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