Tombouctou, le mythe et la destruction

Publié le par DA Estérel 83

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Les islamistes d'Ansar Eddine, au pouvoir de fait à Tombouctou, ont commencé ce mardi à détruire les deux mausolées de la grande mosquée de Djingareyber, la plus grande mosquée de la ville, selon plusieurs témoins cités par l'Agence France-Presse. D'après l'un des témoins, les islamistes utilisent des « houes » et des « burins ». Un autre affirme qu'une équipe de la chaîne Al Jazira est sur place et filme la scène, mais cela n'a pu être confirmé sur le site de la chaîne. 

Les 1er et 2 juillet, Ansar Eddine, qui contrôle la ville depuis plus de trois mois, avait déjà détruit sept des seize mausolées de saints musulmans de Tombouctou, déclenchant de vives réactions de la communauté internationale. En détruisant certains mausolées de « la perle du désert », les extrémistes d’Ansar Eddine ont à la fois détruit les lieux de culte, jugés hérétiques, d’autres musulmans, mais aussi lancé un défi à l’Occident qui venait, via l’Unesco, de mettre la « cité des 333 saints »sur la liste du patrimoine en péril. Car les Occidentaux ont chargé Tombouctou d’une dimension mythique d’autant plus forte que la ville, difficile d’accès, est longtemps restée secrète.

Mosquée Djingareyber à TombouctouMosquée Djingareyber à Tombouctou

Charles Grémont, historien, est chargé de recherches à l'IRD (Institut de recherche pour le développement) et chercheur associé au CEMAF (Centre d'études des mondes africains). Il a effectué de nombreux terrains au Nord-Mali.

Que sait-on exactement sur ce qui se passe au Nord-Mali actuellement ? 

Beaucoup de choses circulent et le téléphone fonctionne, même si c’est de manière aléatoire. Mais on manque de données de terrain, parce qu’il n’y a pas de chercheurs ou de journalistes sur place depuis des mois. Les journalistes maliens du Sud qui vont au Nord sont très peu nombreux.

On a beaucoup entendu dire ces jours-ci que les gens du MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) avaient piégé, avec des mines, les sorties de Gao pour empêcher la population de sortir, mais cela ne m’a pas été confirmé par les personnes que j’ai pu joindre dans cette ville. La distinction entre rumeurs et faits avérés est souvent difficile à faire. Il faut donc être vigilant, car les rumeurs agissent toujours d’une manière ou d’une autre sur la vie des gens.

 

Minaret de la mosquée DjingareyberMinaret de la mosquée Djingareyber
Pourquoi le groupe « salafiste » Ansar Eddine s’en prend-il aux tombeaux de saints et aux mosquées de Tombouctou ?

 

Ces mausolées de saints sont des figures de l’islam confrérique. L’islam soufi est l’islam de la région, avec notamment l’importante confrérie soufie de Qadiriya. C’est un islam très ouvert sur la science et la culture, qui représente le patrimoine de cette région et la manière principale d’y vivre l’islam, mais qui est aujourd’hui considéré comme hérétique par les salafistes.

Comment expliquer le retentissement symbolique de ces destructions ?

Du XVIe au XVIIIe siècles, Tombouctou était un carrefour très important sur les routes du commerce transsaharien. Du fait de cette position, la ville est aussi devenue une capitale de l’enseignement du Coran, avec de nombreuses écoles. Elle a attiré les érudits et les savants, et la tradition s’est perpétuée en partie, même lorsque l’axe le plus important du commerce transsaharien s’est déplacé plus à l’est, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle.

Pages d'un manuscrit d'astronomiePages d'un manuscrit d'astronomie

Cela explique que la ville recèle aujourd’hui des manuscrits aussi précieux qu’anciens, même si leur importance a été amplifiée sur fond d’une mythologie occidentale qui a engendré les missions d’exploration européennes du début du XIXe siècle, et réactivé plus récemment un intérêt, à la fin des années 1990, du côté des Etats-Unis et sous l’égide de l’Unesco.

L’idée que Tombouctou serait une « ville sacrée » est une construction occidentale. Dans une ville comme Djenné, un peu plus au sud, on trouve aussi cette architecture de terre dont les mausolées détruits à Tombouctou sont devenus emblématiques, notamment depuis le classement de la ville au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 1988.

Le « mythe » de Tombouctou est une construction tardive, qui s’est créé après la période de rayonnement effectif de la cité. Quand René Caillé, connu par la publication (en 1830) de son fameux Voyage à Tombouctou, entre dans la ville, il exprime d’ailleurs sa déception vis-à-vis d’une cité qui tombe quelque peu en ruines.

On compare souvent ces destructions avec celles des bouddhas de Bamiyan par les talibans, en Afghanistan. Mais si, dans les deux cas, on assiste à la destruction d’un patrimoine mondial exceptionnel, est-ce qu’il n’y a pas une différence au sens où les bouddhas étaient déconnectés des croyances locales, ce qui n’est pas le cas des mausolées de Tombouctou ?

Il est évident que ces mausolées correspondent à l’histoire des populations qui habitent la ville. Mais leurs souffrances n’ont pas commencé avec ces destructions et, quand j’ai des habitants au téléphone, les tombeaux des saints ne dominent pas les conversations. Quand on se bat pour manger ou pour obtenir quelques comprimés (les services de santé ne fonctionnent plus depuis plusieurs mois), la destruction d’un mausolée suscite certainement une indignation, mais relative par rapport aux souffrances endurées quotidiennement.

En outre, parmi les habitants de Tombouctou, ceux qui savent lire les manuscrits en arabe littéral ou qui ont conscience que des trésors historiques sont en péril sont une minorité.

Touaregs, Arabes, Songhaï...

 

Tombouctou est-elle une « ville touarègue » ?

 

Le nom de la ville provient effectivement du tamasheq(la langue des Touaregs), signifiant tout simplement« celle de Bouctou », nom d’une femme, peut-être rencontrée au XIIe siècle sur le lieu de la ville actuelle.

Dans les régions du Nord-Mali, il n’y a évidemment pas que des Touaregs. Il y a aussi des arabophones, des Arabes de l’ouest du Sahara, que l’on appelle aussi les Maures. Il y a également de nombreux Songhaï, qui sont majoritaires dans les villes de Tombouctou, de Gao, dans toute la vallée du fleuve Niger et font partie de l’Azawad revendiqué par les Touaregs du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad).

Les relations entre ces groupes sont complexes et on ne peut pas les opposer les uns aux autres. Il existait une forte complémentarité entre les Songhaï de la vallée du Niger et les Touaregs, et, au cours du XIXe siècle, par exemple, on n’avait pas une opposition entre ces groupes, mais plutôt une situation où certains Songhaï et certains Touaregs étaient alliés contre d’autres Songhaï et d’autres Touaregs. Au moment de la conquête coloniale (fin XIXe – début XXe), les Français ont tenté d’opposer ces groupes entre eux, et les ont recensés séparément, les « fractions nomades » d’un côté, et les « villages sédentaires » de l’autre.

Depuis les années 1990, les relations entre les communautés se sont rigidifiées. A partir de 1994, on a vu les Songhaï s’armer et constituer des milices « d’auto-défense ». Certains d’entre eux ont apparemment constitué le bras armé du MUJAO dans les dernières attaques menées à Gao. Ils ont très mal vécu les actions des Touaregs du MNLA, qu’ils ont accusés de pillages, voire de viols. Accusations démenties avec force par les instances du MNLA.

Quel est ce groupe, Ansar Eddine, qui s’en prend aujourd’hui aux mausolées de Tombouctou ?

Ansar Eddine est composé, contrairement au MUJAO à dominante arabophone, plutôt par des Touaregs. Ce groupe est dirigé par un ancien leader des rébellions des années 1990, originaire de Kidal, Iyad ag Ghaly. On présente souvent ce mouvement comme le pendant islamiste du MNLA laïque, mais en réalité il existe des passages de l’un à l’autre. On observe en effet des formes d’opportunisme politique qui ont poussé certains Touaregs à rejoindre ce groupe, parce qu’il avait le vent en poupe et avait beaucoup plus de ressources financières, davantage que sur des considérations religieuses.

Les logiques d’alliances, politiques et matrimoniales, sont particulièrement importantes dans ces régions soumises à de forts aléas climatiques, où il est important de pouvoir compter sur l’aide des parents et des voisins afin de faire face et d’encaisser l’imprévisible, toujours présent. Ansar Eddine n’est donc pas composé uniquement par des fanatiques qui disent« Dieu est grand » en détruisant des mausolées. Même si, comme ailleurs au Maghreb et en Afrique de l’Ouest, la montée du fondamentalisme religieux est réelle.

Vous aviez co-rédigé, en 2011, un rapport intitulé Contestation armée et recomposition religieuse au Nord-Mali et au Nord-Niger. Est-ce que la dégradation de la situation au Nord-Mali vous surprend ?

Je ne suis pas forcément surpris par la nature des choses, mais par l’ampleur oui ! Qu’il y ait des poussées que l’on qualifie « d’islamistes »ou de « salafistes », c’était en germe. Cela ne touche pas que les Touaregs, mais l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Il faut d’ailleurs distinguer les mouvements liés à Al-Qaïda et le Tabligh, qui vient de la péninsule Indienne et commençait à s’implanter à Kidal, par le truchement de prédicateurs pakistanais, à la toute fin des années 1990, lorsque je faisais mon terrain là-bas. A l’origine, c’est un mouvement« quiétiste » ou « piétiste » (si l’on peut dire), détaché des engagements politiques. Est-il devenu l’antichambre pour passer vers des mouvements plus violents et politiques de type salafistes ? Pas forcément, mais cela a été parfois le cas.

« Syndicalisme de la kalachnikov »

 

Existe-t-il une continuité entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui s’était déroulé en 2006 dans les villes maliennes de Ménaka et de Kidal,  avec l’attaque de camps militaires et de la gendarmerie, ou lors des rébellions menées par de nombreux Touaregs dans les années 1990 ?

 

Dans les années 1990, la revendication d’indépendance n’a pas été formulée officiellement, même si elle était bien présente dans l’esprit et le cœur de nombreux combattants. En 2006, les rébellions touarègues (au Mali comme au Niger) n’étaient pas fondées sur une revendication politique spatialisée, mais plutôt sur une revendication de justice sociale et de développement, portée par les mouvements touaregs de l’Alliance démocratique pour le changement, au Mali, ou le Mouvement nigérien pour la justice, au Niger.

Ce qu’on vit là, c’est l’échec des accords de paix tentés à partir de 1996. Après les mouvements de rébellion des années 1990, le pouvoir central malien a en effet tenté « d’acheter » la paix en donnant des postes, des cadeaux, des avantages à quelques leaders des anciens fronts armés, qui les ont redistribués ensuite au niveau de leur groupe d’appartenance. Cela s’est traduit dans un premier temps par l’intégration plus forte des Touaregs à l’Etat malien, avec des mesures symboliques, beaucoup d’argent pour le développement, des postes dans l’armée, dans les douanes…

Amadou Toumani TouréAmadou Toumani Touré

Mais, ensuite, cela a échoué parce que le pouvoir central, en particulier le président Amadou Toumani Touré, a voulu diviser pour mieux régner, en jouant sur les clivages et les oppositions entre et au sein des différents groupes de la région, notamment au sein des Touaregs eux-mêmes, en privilégiant tel groupe statutaire par rapport à tel autre. Dans une parfaite continuité avec les logiques de division théorisées et appliquées par le pouvoir colonial français.

Les dividendes des accords de paix ont donc été inégalement répartis et cela a entraîné de nouvelles tensions. Certains qui avaient pris les armes dans les années 1990 se sentaient oubliés, tandis que d’autres qui n’avaient pas lutté se voyaient récompensés. La reprise des armes, en 2006, a correspondu à ce que l’on pourrait appeler un « syndicalisme de la kalachnikov », où chaque groupe prenait les armes pour obtenir des postes et de l’argent.

Les réalités du Nord-Mali ont-elles été complètement transformées avec l’arrivée d’AQMI et le narcotrafic ?

Le contexte a considérablement évolué avec le développement du narcotrafic, qui est une chaîne dont l’espace sahélo-saharien n’est qu’un maillon. Quant à Aqmi, son noyau historique est le GIA algérien. Tout cela est dangereux pour une jeunesse du Nord qui est désœuvrée et sensible aux sirènes de la consommation et de l’argent. Ces sociétés du Nord ne vivaient pas en vase clos mais, dans ces régions pauvres, l’économie fondée sur l’élevage et l’agriculture a été particulièrement bouleversée par les trafics.

Si la part de ces trafics dans l’économie locale est très difficile à estimer et si les trafics ne sont pas quelque chose de nouveau dans le Sahara, il est certain qu’ils ont pris une autre ampleur, d’abord avec les cigarettes dans les années 1980 et 1990. On a ensuite franchi un autre seuil, en particulier avec la cocaïne. Les enjeux financiers sont tels que tout le monde s’est mis là-dedans.

Ce sont des éléments invérifiables, mais les cercles proches du président malien ont probablement aussi été concernés, au moment des fameux avions de la drogue, qui se sont posés au nord de Gao, avec un silence radio complet de plusieurs jours du côté de Bamako. C’est aujourd’hui sur Gao qu’est centré le narcotrafic, parce qu’une vallée qui part de Gao permet ensuite de remonter vers l’Algérie, puis vers l’Egypte, le Proche-Orient et l’Europe. 

D’après ce que me racontent des amis sur place, le MUJAO est aujourd’hui largement tenu par des narcotrafiquants. En tout cas, ils ont beaucoup plus d’argent que le MNLA et s’en servent pour mener une offensive militaire pour chasser les Touaregs du MLNA de la ville de Gao, en payant notamment des jeunes Songhaï pour faire le travail. Ils jouent aussi sur une fibre ancienne qui, depuis la conquête coloniale, identifie le Touareg à un bandit et, dans un contexte chaotique, affirment que l’islam va purifier tout cela, alors qu’ils sont eux-mêmes certainement impliqués dans les trafics… 

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