Social : retour à la réalité

Publié le par DA Estérel 83

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C’était le 24 avril dernier. Jean-Marc Ayrault, pas encore premier ministre mais déjà conseiller spécial de François Hollande, s’était rendu en Moselle. Il avait visité l’usine Tata Steel d’Hayange, une aciérie qui construit des rails pour le TGV. Puis il était allé voir, quelques kilomètres plus loin, les métallos de Florange en lutte contre la fermeture des hauts-fourneaux d’ArcelorMittal, les derniers de Lorraine. Pendant de longues minutes, sous la tente en plastique plantée devant l'usine, Ayrault avait écouté les revendications des salariés et signé un document où il s’engageait à s’occuper de la sidérurgie française.

« On veut des hommes politiques couillus », lui avait lancé Edouard Martin, le leader de la CFDT. Ayrault avait écouté, impassible. Et assuré que l’industrie était la priorité du candidat.« Si Hollande ne fait rien pour nous, on sera un rocher dans sa chaussure », avait promis Martin, échaudé comme beaucoup en Lorraine par les promesses jamais tenues de Nicolas Sarkozy.

Lors de la campagne, le président de la République s’était rendu cinq fois en Moselle. Ce lundi, c’est à l’Elysée qu’il a reçu les salariés d’ArcelorMittal. Une visite qui tombe à pic. Vendredi, ArcelorMittal a annoncé que les hauts-fourneaux resteraient à l’arrêt six mois de plus. Une condamnation à mort, estiment les salariés, alors que le géant mondial de l’acier éteint peu à peu tous ses hauts-fourneaux continentaux dans la vieille Europe. Pendant la campagne, François Hollande s’est engagé à faire voter un« dispositif législatif » pour obliger les multinationales qui veulent fermer un site rentable – c’est le cas à Florange, selon les élus locaux et les syndicats –  à le mettre en vente. Le gouvernement est désormais attendu au tournant.

Dans l’immédiat, François Hollande a demandé à Arnaud Montebourg de nommer un « expert indépendant » pour s’occuper du dossier Mittal. Sa mission : d’ici au 30 juillet, rencontrer les salariés et la direction pour analyser l’évolution du marché de l’acier et documenter toutes les perspectives industrielles envisageables sur le site de Florange, notamment le projet de captage de CO2 Ulcos (“Ultra low carbon dioxide steelmaking”), qui, aux yeux de nombreux élus locaux, représente la seule planche de salut pour le site. Ce projet industriel, destiné à réduire les émissions de CO2 des sidérurgistes européens, nécessiterait un investissement gigantesque – de l'ordre de 650 millions d'euros. L'Union européenne est prête à le financer à hauteur de 250 millions d'euros. Mais il n'est pas sûr qu'elle choisisse la France, car plusieurs sites sont en concurrence sur le continent – la décision devrait tomber cet automne. 

S’il a jamais eu lieu, l’état de grâce du nouveau président est bel et bien terminé. Dès leur installation, les conseillers de l’Elysée, de Matignon et des ministères ont eu confirmation de l’ampleur des défis sociaux. Les dossiers « mis au congélateur », selon l’expression favorite du ministre du redressement productif Arnaud Montebourg pour désigner les plans sociaux ou autres restructurations retardés pendant la campagne, sont en train de sortir un à un de la chambre réfrigérée.

Au ministère de l’économie et des finances, on s’inquiète d’un afflux de dossiers de restructurations dans les entreprises de plus de 400 personnes, dont certains risquent d’éclater à très brève échéance. Face à cette floraison de cas tous très différents et compliqués, le gouvernement tente d’afficher son volontarisme. Avec plus ou moins de chances de succès. Dans le dossier Fralib, près de Marseille, Arnaud Montebourg a remis Unilever et les syndicats autour de la table. Il a nommé un de ses conseillers pour tenter de trouver un repreneur à la raffinerie Lyondellbasell, dans la région de l’étang de Berre. Il a fallu gérer le dossier Air France, retardé selon nos informations à la demande expresse du gouvernement précédent.

Ces derniers jours, le gouvernement négociait avec la banque Barclays pour débloquer 35 millions d’euros afin d’assurer la survie financière du groupe volailler Doux, le spécialiste du poulet bas de gamme qui fait vivre 3 400 salariés dans le Grand Ouest, plombé par une dette abyssale. Vendredi, son patron, Charles Doux, a pourtant déclenché la mise en redressement judiciaire de son groupe. Une décision unilatérale. « Charles Doux a pris la décision personnelle de refuser cette solution qui garantissait l'apport de 35 millions d'euros au groupe. Il a décidé de rompre ces négociations et de déposer le bilan. Cette décision relève de sa seule responsabilité », ont déploré vendredi les ministres Montebourg et Le Foll (Agriculture) dans un communiqué commun.

Le gouvernement a missionné deux émissaires pour tenter de sauver le maximum d’emplois. Avec des ambitions revues à la baisse.« Avec le redressement, le dossier est devenu plus compliqué, s’inquiète une personne qui a participé aux négociations. Même si une partie de la dette est apurée, il reste encore beaucoup de créances, et s'ajoute désormais la menace d'un plan social. Par ailleurs, les éleveurs [qui fournissent Doux en volaille] ne sont toujours pas payés. » Pour le gouvernement, l'objectif est désormais de limiter la casse, et non plus de l'éviter. 

A l’horizon se profilent déjà d’autres dossiers potentiellement explosifs : Rio Tinto à Saint-Jean-de-Maurienne, PSA à Aulnay-sous-Bois, etc. Des usines qui font vivre tout leur bassin d’emploi et dont les fermetures éventuelles, dans les prochains mois, pourraient provoquer des réactions en chaîne. Et mettre à mal le volontarisme politique affiché par le nouveau ministre du redressement productif. Lundi 4 juin, Arnaud Montebourg a d'ailleurs reçu les maires d'Aulnay-sous-Bois et de Gonesse pour discuter du dossier, et annoncé son intention de recevoir l'intersyndicale « d'ici à la fin juin »

Urgence versus concertation

Le 6 avril 2012, à ParisLe 6 avril 2012, à Paris

« Le réel est en train de refaire surface, analyse Maurad Rabhi, secrétaire général de la fédération textile-cuir et membre de la direction de la CGT. Le gouvernement met les mains dans le cambouis. Les  restructurations importantes risquent d’arriver très vite. En général, c’est toujours juillet ou décembre. Quand les Français ont la tête dans le sable ou dans le sapin et quand il n’y a personne dans les ministères pour régler les problèmes. »

Et puis il y a ce qui ne se voit pas, cette réalité sociale souterraine qui travaille le pays en profondeur depuis des années. Car les plans sociaux, ultra-médiatisés (à raison en l’occurrence, car ceux qui sont annoncés concernent tout de même plusieurs dizaines de milliers de personnes) sont loin de résumer la réalité sociale, comme le prouve la hausse continue du chômage depuis un an« Les dossiers emblématiques frappent l’opinion, mais au-delà nous sommes arrivés à une situation extrêmement critique, et le pire est peut-être devant nous, s’inquiète Bernard van Craeynest, secrétaire général de la CFE-CGC. L’an dernier, il y a eu neuf millions de contrats de travail d’une durée inférieure à un mois, des CDD ou de l’intérim. Actuellement, beaucoup d’entreprises recourent au chômage partiel. C’est une petite bombe à retardement, car à un moment il risque d’y avoir des licenciements, ou même des départs plus discrets. »

En 2008, la CGC avait signé l’accord interprofessionnel sur la rupture conventionnelle, ce licenciement à l’amiable négocié de gré à gré. Depuis, ce dispositif est presque banal dans bien des entreprises, avec des abus manifestes (lire notre enquête sur le sujet). Si bien que la CGC, traditionnellement modérée, souhaite désormais ouvertement qu’elle soit mieux « bordée » de façon à« en limiter les abus ». C'est aussi le souhait du gouvernement, quicraint qu'elles ne permettent dans certains cas de « détourner » les procédures de plans sociaux.

Face à l’urgence sociale, le gouvernement va rester encore très démuni pendant un bon mois, le temps que l’Assemblée nationale élue le 17 juin commence à voter les textes : le contrat de génération cher à François Hollande, la création de la banque publique d’investissement, la fameuse loi pour contraindre les employeurs comme ArcelorMittal à céder leurs sites rentablesquand ils veulent les fermer pour de pures raisons financières, ou encore un texte sur les licenciements boursiers, confirmé ce dimanche par Michel Sapin au ministère du travail, mais dont on ne sait pas grand-chose pour l’instant. Autant de lois qui ne seront votées que très progressivement, sans doute pas avant l’été – la session extraordinaire du Parlement sera en effet largement consacrée à la révision du budget et aux mesures fiscales promises pendant la campagne.

Mais d’ores et déjà, certains chantiers ont été lancés. Mercredi, le gouvernement devrait dévoiler l’ampleur du retour partiel à 60 ans pour les personnes ayant commencé à 18 et 19 ans, sans doute assorti d’un effort restreint pour la prise en compte des congés de maternité. Il pourrait ensuite se pencher sur le coup de pouce au Smic, qui devrait être lui aussi assez limité – de l’ordre de quelques dizaines d’euros par mois, alors que la profitabilité des entreprises est à un plus bas historique. Lundi, la ministre du logement, Cécile Duflot, a annoncé dans Libération un décret encadrant la hausse des loyers à la relocation dans les zones les plus tendues.

Mardi, une conférence technique à Matignon devrait définitivement déterminer l’ordre du jour de la conférence sociale du début juillet, grand-messe réunissant syndicats, patronat et associations, où seront abordés en deux jours une foule de dossiers : retraite, emploi, salaires, conditions de travail. Une première étape, puisque chaque thème sera ensuite négocié, ou au moins examiné, par les partenaires sociaux.

« Il y a un climat favorable pour engager dans la durée un bon dialogue social. Les syndicats ont conscience du sérieux de la situation, et le processus engagé est apprécié », estime-t-on dans l’entourage du premier ministre. Les partenaires sociaux, c’est vrai, apprécient la méthode. Ils trouvent appréciable d’être entendus et respectés après un quinquennat où l’Elysée a tout décidé. Reste une interrogation : les discussions sur l’ensemble des thèmes sociaux abordés lors de la conférence sociale pourraient durer des mois, voire des années. Un rythme nécessaire pour traiter dans le détail les dossiers sociaux, souvent techniques et complexes. Mais qui risque d'être ralenti par la difficulté à mettre tout le monde d'accord. Et pourrait s’avérer assez rapidement en décalage avec l’urgence des dossiers à traiter.

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