Réformer avec le soutien de l'opinion n'a rien d'une chimère

Publié le par DA Estérel 83

02-Marianne

 

 

Les dirigeants européens se refusent à faire des réformes structurelles au prétexte que l'opinion ne les comprendrait pas. Pourtant, pour Marc Crapez, chercheur en science politique, «la possibilité de regagner l’approbation du corps électoral après des politiques de réforme audacieuses, subsiste».


(Strasbourg, 2012 - SAUTIER PHILIPPE/SIPA)
(Strasbourg, 2012 - SAUTIER PHILIPPE/SIPA)
«Nous savons tous ce qu’il faut faire. Ce que nous ne savons pas, c’est comment être réélus si nous le faisons», a déclaré le dirigeant européen Jean-Claude Juncker. Sous-entendu : il faut faire des réformes structurelles mais ces réformes libérales seront forcément incomprises par l’opinion publique. 

Mais pourquoi s’adresser aux élites par-dessus la tête des citoyens ? Juncker est coutumier de ce procédé. En 2007, ne déclarait-il pas au sujet du mini-traité : «Bien entendu, il y aura des transferts de souveraineté. Mais serais-ce intelligent d’attirer l’attention du public sur ce fait ?»

Pourquoi ne pas jouer cartes sur tables ? Ne pas chercher à éclairer ses concitoyens ? Se faire des idées toutes faites sur la formation de l’opinion publique ? Présupposer que les gens ordinaires sont en retard par rapport aux élites ? Curieusement, ceux qui ne croient pas beaucoup aux vertus de la volonté générale majoritaire se proclament «démocrates» et «humanistes». Allons-y gaiement ! Chez ces gens-là, Monsieur, on est humaniste… Sans doute pour se distinguer d’un peuple en proie à ses instincts. 

A l’encontre des thèses qui postulent la courte-vue et l’étroitesse d’esprit du peuple, on peut penser que la volonté générale n’erre que momentanément. Une situation peut être provisoirement parasitée par des intérêts corporatistes et autres exigences particularistes. Mais à moyen terme, la popularité sanctionne, selon la définition de Raymond Boudon, une «capacité à poursuivre et à atteindre des objectifs susceptibles d’être perçus par le public comme conformes à l’intérêt général».

L’ANTILIBÉRALISME REPOSE SUR UN MALENTENDU

La question des transferts de souveraineté est mal posée. Ce que les gens n’apprécient pas, c’est qu’on fasse des transferts de souveraineté sans le leur dire. La souveraineté, c’est la vox populi. Ses délégations doivent être consenties et ratifiées. Pas transférée en douce en faveur de technocrates qui abusent de leur position et considèrent les autres comme du menu fretin. Sur le fond, les Européens ne demanderaient pas mieux que d’accepter des transferts en vue d’un bien commun supérieur à leurs nations. 

La cohabitation de 1997, deux ans après l’élection de Chirac, quand le gouvernement Jospin remplaça celui de Juppé, est interprétée comme la preuve que des réformes libérales empêchent d’être réélu. C’est oublier que les citoyens se sont moins ravisés face à des mesures libérales que devant une dissolution de l’Assemblée et des élections anticipées. On exigeait d’eux un blanc-seing permettant au mandataire de trahir son mandat : élu sur la réduction de la fracture sociale, il aurait appliqué un certain type d’austérité européiste. 

L’antilibéralisme repose sur un malentendu. On assimile le libéralisme au libre-échangisme dogmatique et au «laisser-fairisme» anarchique. En réalité, le libéralisme assure dans la durée l’augmentation du niveau de vie en sécurisant les transactions et en garantissant l’émulation et la libre-concurrence. Il est l’adversaire de l’affairisme, de la gabegie, des oligopoles, des ententes illicites et des cartels idéologiques. Depuis vingt ans, de même que les souverainistes ont été les seuls à attirer l’attention sur le problème de la désindustrialisation, les libéraux furent les seuls à attirer l’attention sur le problème de l’endettement public. 

En dépit du raccourcissement de l’horizon médiatique, il subsiste la possibilité de regagner l’approbation du corps électoral après des politiques de réforme audacieuses. Gerhart Schröder ou Ronald Reagan ont traversé victorieusement une impopularité passagère en assumant les défauts de court-terme d’une politique économique bénéfique à plus longue échéance. 

Si les dirigeants donnent le bon exemple et proposent un effort équitable, ils peuvent réunir une majorité de citoyens, décidés à passer outre leur intérêt immédiat. Les notions de développement durable et de principe de précaution nous dictent aujourd’hui d’être à la hauteur de nos aïeux en ne léguant pas à nos descendants un pays hypothéqué par son endettement. La démocratie ne doit pas être confisquée égoïstement. C’est un flambeau à transmettre aux générations futures.

Publié dans Europe

Commenter cet article