Quotas dans le foot: la FFF se déshonore

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Au début, c'était tout simplement impensable. Mediapart mentait: jamais le Directeur technique national (DTN) du football français, François Blaquart, le sélectionneur de l'équipe de France, Laurent Blanc, et le sélectionneur de l'équipe de France Espoirs, Erick Mombaerts, n'auraient pu approuver le principe d'une discrimination parmi les jeunes voulant intégrer les pôles de formation de la Fédération française de football (FFF).

 

Quoi? Limiter dans ces Pôles espoirs le nombre d'adolescents français ayant des origines étrangères? Vous n'y pensez pas! Pas dans le football, modèle d'intégration de la société française, symbole de la France Black-Blanc-Beur.

 

 

© Reuters
D'ailleurs, Laurent Blanc lui-même s'offusquait, le 29 avril, au lendemain de nos révélations: «Si certains ont cautionné un projet avec des quotas, il faut les punir». Fernand Duchaussoy, le président de la FFF, pourtant déjà parfaitement au courant de tous les propos, comme le montra la suite de l'enquête, n'était pas en reste: «Je suis extrêmement choqué par ces propos (...)Je démens point par point les accusations de Mediapart». Si vraiment de tels propos avaient été tenus, forcément «dans des réunions secrètes»,il promettait toutefois des sanctions.

 

 

Ce mardi 31 mai, lesdites sanctions sont tombées: elles sont stupéfiantes. Sans commune mesure avec les faits, désormais avérés, qui sont reprochés aux protagonistes de l'affaire.

 

En dépit de leurs propos inqualifiables, Laurent Blanc (qui s'est excusé publiquement après avoir démenti les faits) et Erick Mombaerts (qui a fait profil bas) avaient déjà été mis hors de cause, début mai. L'avenir des Bleus passe avant la Constitution; les qualifications pour l'Euro 2012 avant le principe d'égalité; les enjeux économiques avant les mensonges et les horreurs proférées.

 

Ne restaient que deux cas en suspens pour lesquels des procédures disciplinaires avaient été engagées par la FFF: François Blaquart, le DTN, qui avait mis sur la table la question des quotas lors de la réunion du 8 novembre, en précisant qu'il fallait le faire «sans le dire». Et André Prévosto, bras droit du président Duchaussoy, à qui Mohamed Belkacemi, un cadre de la FFF scandalisé par les propos tenus lors de cette réunion, avait remis dès le lendemain des enregistrements de cette même réunion.

 

André Prévosto dit n'avoir rien fait de ces bandes alors que selon le rapport de la commission diligentée par la FFF«il aurait dû transmettre les préoccupations de M. Belkacemi ainsi que l'enregistrement en sa possession. A défaut, le directeur général en fonction devait en être informé sans délai.»

Au bout du compte, pourtant, François Blaquart est puni d'un simple avertissement. André Prévosto est mis à pied pendant six jours. C'est tout. Place au ballon, nous dit la FFF, au 4-4-2 et aux éliminatoires de l'Euro. Comme s'il ne s'était rien passé.

 

Un simple avertissement? «Ce serait envoyer un mauvais message.»

Mais que penser d'une sanction a minima, pour un projet que ses défenseurs savaient tellement illégal qu'ils envisageaient de le mettre en œuvre en cachette? Qu'en penser alors que tous les propos répercutés par Mediapart ont été au final confirmés par les intéressés?

 

Laurent Blanc a dû s'excuser. La FFF aussi. Lors d'une conférence de presse, la ministre Chantal Jouanno a confirmé que «la mise en place de (tels) quotas (était) totalement illégale». Elle a ajouté: «Il se dégage vraiment une impression générale très désagréable, liée à des sous-entendus très souvent à la limite de la dérive raciste», faisant notamment référence aux propos de Laurent Blanc: «Les Espagnols, ils m'ont dit: "Nous, on n'a pas de problème. Nous des blacks, on n'en a pas!"». Sur le fait d'avoir elle-même nommé François Blaquart, elle a lâché: «Mon ego en prend un coup».

 

 

F. Blaquart
F. Blaquart© (Reuters)
A propos du même François Blaquart, le président de la commission d'enquête de la FFF, le député Patrick Braouzec, interrogé le 13 mai par Mediapart sur le fait que le DTN pourrait écoper d'un simple avertissement et ainsi conserver son poste, répondait: «Ce serait envoyer un mauvais message. Je n'ai rien contre François Blaquart, je sais qu'il a des engagements profonds, mais je pense que la gravité de ses propos, comme le fait de vouloir "faire sans dire", pose un problème de confiance.»

 

 

Un jugement cohérent avec les conclusions de sa commission, qui avait jugé que «la portée des propos (tenus lors de la réunion du 8 novembre, NLDR) pourrait être telle que des enfants de douze ans, français, se verraient refuser l'entrée aux pôles de formation nationaux sur un double critère de discrimination (origine et apparence physique)».

 

Avec ces sanctions, la FFF semble du coup dédire sa propre commission, puisque la fédération explique que l'attitude de François Blaquart relève du simple «dérapage». Mediapart a pourtant démontré que ces propos n'étaient pas ceux d'un jour, qu'ils ne relevaient pas d'une humeur. Cette réunion officielle du 8 novembre a eu des suites. Pour François Blaquart, l'origine des enfants de 12 ans est bien une idée fixe.

 

Ainsi, à la mi-février, il s'est rendu à un séminaire technique organisé à Clairefontaine par Gérard Prêcheur, le directeur de l'Institut national du football (INF), principal centre de formation de la Fédération, avec comme ordre du jour une réflexion sur les critères de recrutement des gamins pour le concours 2011 (qui devait démarrer fin avril).

Auditionné par les commissions d'enquête de la FFF et du ministère, Gérard Prêcheur a rapporté que François Blaquart, ce jour-là, avait demandé à l'équipe de Clairefontaine d'intégrer la notion de binationalité dans ses critères de sélection. Le patron de l'INF  l'a ensuite confirmé à Mediapart.

 

«Nous devons être plus attentifs aux caractéristiques liées aux joueurs et non à celles des parents»

Ce 15 février, ce sont Gérard Prêcheur et ses collaborateurs qui ont stoppé François Blaquart dans son élan. Pour deux raisons: parce qu'ils n'ont jamais vu la binationalité comme un problème; et parce que la veille, anticipant les propos de François Blaquart, ils avaient défini une position commune à lui opposer. A l'issue de ce séminaire, pour s'assurer que le message était passé, Gérard Prêcheur a même adressé une synthèse au comité de pilotage de l'INF, indiquant noir sur blanc que «l'environnement social des joueurs»est l'un des critères de sélection les moins importants.

 

Le patron du centre de formation de Clairefontaine insistait dans ce courrier: «Nous devons être plus attentifs aux caractéristiques liées aux joueurs, et non à celles des parents». Limpide.

 

Il n'empêche. Plus tard, François Blaquart fait réaliser un graphique (ci-dessous) recensant les joueurs supposément «binationaux» dans les équipes de France Jeunes, se donnant ainsi des arguments pour une future politique.

 

© DTN

 

 

Le 18 mars, il projette même ce graphique lors d'une nouvelle réunion de la DTN et illustre, entre autres, la problématique de la « binationalité » en montrant des photos d'équipes composées essentiellement de joueurs noirs et arabes.

 

Le 28 avril, lorsque Mediapart révèle l'idée des quotas, il semble que le DTN a renoncé face à l'opposition rencontrée à Clairefontaine à mettre en place le critère de l'origine dès le concours de recrutement 2011, dont la principale épreuve démarre le 27 avril. Mais comme Erick Mombaerts l'avait confirmé à Mediapart avant la parution de sa première enquête, il était prévu d'aborder à nouveau «la question de la binationalité» au mois de juin, au cours d'une nouvelle réunion.

 

 

L. Thuram
L. Thuram© Reuters
Cette question a pourtant fait la quasi unanimité contre elle, y compris dans le milieu du football. Zinedine Zidane, Youri Djorkaeff et d'autres ont estimé qu'il s'agissait là d'un faux problème. Mais certains sont allés bien plus loin. Interrogé par Mediapart, Lilian Thuram a expliqué«Nous sommes dans une situation claire et nette de discrimination. Il faut dire "stop". Et peu importe les personnes concernées».

 

 

Interrogé par Le Monde, Patrick Viera, un autre grand international et ancien partenaire de Laurent Blanc, a avancé: «Ce n'est pas à moi de dire qui doit partir, mais j'aurais du mal à comprendre comment ces dirigeants-là, qui étaient présents à la réunion, pourraient rester à leur poste. Si ces gens-là restent, c'est la porte ouverte à toutes les discriminations. Si le football veut vraiment lutter contre ce fléau, si la FFF veut montrer qu'elle possède les valeurs de la République, il y a des décisions sévères qui doivent être prises. Ne l'oublions pas, ils sont l'élite du foot. C'est eux qui vont dessiner le football français de demain.»

 

Pour le magistrat Laurent Davenas, membre de la commission Braouezec et président du Conseil national de l'éthique, interrogé mardi soir: «L'opinion ne va pas trouver la sanction à la hauteur de l'émoi suscité par l'affaire que vous avez révélée».

Pour le moins. Comment des Français vont-ils prendre le fait qu'ils puissent être ramenés à leurs origines et à leur couleur de peau sans que cela soit réellement sanctionné? Comment peuvent-ils admettre que les auteurs d'un projet visant à discriminer des enfants de 12 ans ne soient pas punis, ou si peu? Comment peut-on imaginer qu'un jour, la colère de ces adolescents n'explose pas?

Publié dans Nation

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article