Que s'est-il passé le 27 décembre à la Bourse de Paris?

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart  Par Martine Orange

 

 

 

Cela devait être une journée sans histoire. Ce lundi 27 décembre, au lendemain de Noël, les intervenants sur les marchés sont plutôt rares. La séance à Paris commence très mollement: aucune grande nouvelle n'est venue perturber le week-end de Noël. Chacun se prépare à entamer une semaine assez tranquille, marquée par l'expédition des affaires courantes et la liquidation de la fin d'année.


Mais brusquement, vers 9h30, l'atmosphère change complètement. Tout s'affole sur le marché des futures – les contrats à terme – des trois grands indices européens: le Cac 40, le Dax (l'indice phare de la Bourseallemande), l'Eurostoxx 50 (l'indice des valeurs européennes). Simultanément, ceux-ci commencent à décrocher. En un éclair, ils s'effondrent.


Eurex, qui est responsable de la cotation sur les marchés allemands, décide sur-le-champ de mettre en place la procédure d'urgence prévue en cas de baisse subite instantanée et déclenche des coupe-circuits dès que la chute de l'indice atteint les 2%. Ce qui normalement permet à tout le monde de reprendre ses esprits et d'interrompre les transactions automatiques déclenchées par les ordinateurs. En France, rien de tel. Euronext, la société franco-américaine chargée d'organiser la cotation sur la Bourse de Paris, ne bouge pas, et laisse les transactions se poursuivre.


Ce décalage entre Paris et Francfort amplifie encore les pertes sur les marchés parisiens, les intervenants venant arbitrer à Paris les opérations qu'ils ne peuvent plus faire ailleurs. En à peine cinq minutes, le Cac 40 futures passe de plus de 3.900 points à 3.737,5 points. Cela représente une baisse de plus de 4%. Cinq minutes après, toutes les pertes sont effacées dans des volumes de transactions imposants afin de reprendre le train-train normal d'une fin d'année.

cotation par intervalle de cinq minutes des futures Cac 40 , le 24 et 27 décembre 

cotation par intervalle de cinq minutes des futures Cac 40 , le 24 et 27 décembre


Interrogée pour savoir comment elle interprétait ces mouvements, l'Autorité des marchés ne nous a pas répondu. Les rares opérateurs vigilants ce jour-là n'en sont pas encore revenus. Pour eux, ce jour-là, la main invisible du marché a été prise dans le pot de confiture. Ils ont l'impression d'avoir assisté à un fric-frac en direct en toute impunité. «En moins de dix minutes, on a assisté à une variation sur le Cac que l'on constate normalement en un mois. Aucune nouvelle ne justifiait une telle correction de l'indice. Tout cela ressemble à une manipulation de marché. Ce qui s'est passé est sans doute un "blitz crack", c'est-à-dire un mouvement rendu possible par les transactions à haute fréquence», explique l'un d'entre eux. 


Pour comprendre les explications de cet opérateur, il faut revenir à la révolution qui agite les marchés boursiers depuis quelques années. Désormais, ceux-ci sont totalement aux mains des banques. Elles ont développé et installé des puissances de calcul leur permettant de réaliser des transactions basées sur des modèles algorithmiques à la vitesse de la nanoseconde. Ces opérations entretiennent une agitation permanente sur les places boursières, faisant croire à un afflux de capitaux et d'ordres totalement fictifs: selon les estimations, à la fin de la journée, 90% des transactions passées par les banques sont annulées.(Pour comprendre les changements apportés par les transactions à haute fréquence, lire cet article.)



Dans ce monde qui se veut de la rationalité prévisible, tout est calculé, décidé avant. Des ordres d'achat et de vente sont arrêtés par avance, et lancés en fonction des variations de cours. Mais, par un jeu habile, il est donc possible d'imaginer organiser un mouvement de vente, en déclenchant des ordres automatiques successifs chez d'autres intervenants, tout en rachetant des titres à prix bradés par la suite. C'est ce qui s'est passé en mai 2010 aux Etats-Unis où, en moins d'une heure, Wall Street a chuté de plus de 10% avant de remonter de 7%. Une enquête de la Sec a mis en lumière des opérations suspectes lancées à partir du Middle West.



Des connaisseurs des marchés qui suivaient le Cac 40 ce jour-là imaginent un scénario comparable. «On peut penser, compte tenu de la violence du mouvement, qu'il a pu y avoir un mouvement sciemment organisé. Certains ont pu avoir connaissance de la présence de stops (ordre de vente) chez leurs concurrents et les ont déclenchés. Ce qui leur a permis de ramasser après des contrats sur indices à prix bradés.» Tout s'est passé très vite, mais en quelques minutes, des milliers de contrats à terme sur le Cac 40 ont été négociés en dessous des 3.800 points. Des dizaines voire des centaines de millions ont changé de main en un éclair. Certains y ont beaucoup perdu, étant obligés de vendre en catastrophe pour se couvrir.

Mais d'autres ont sans doute beaucoup gagné. Car ils ont pu acheter des contrats à prix sacrifié, revendus par la suite à très bon prix. Le contrat à terme sur le Cac 40 qui valait à ce moment là 3.780 points cotait plus de 3.900 points dès le 1er janvier. Sachant que ces opérations sont réalisées avec des effets de levier de 10 à 11 fois la mise, le gain potentiel est immense.



Qui a pu en profiter? C'est là tout le mystère. Jusqu'en 2003, chaque intervenant connaissait le nom de sa contrepartie affiché en direct à chaque transaction. Même en utilisant des prête-noms, il était difficile de se cacher longtemps. Depuis 2003, il a été décidé de répondre à la demande des banques qui jugeaient le système trop lourd et de masquer le nom des intervenants et des contreparties. Au nom de la transparence, sans doute. 


Le plus surprenant dans cette affaire est l'attitude d'Euronext. C'est l'autorité qui est chargée d'assurer en temps réel la surveillance des marchés et de mettre en place les dispositifs censés assurer la régularité des cotations. Pourquoi n'a-t-elle pas décidé à l'instar de son homologue allemand Eurex d'imposer des coupe-circuits et d'interrompre ainsi un mouvement qui pouvait sembler aberrant sur le marché? Interrogé, Euronext nous a répondu, par la voix d'un de ses porte-parole, qu'«il avait des équipes très professionnelles et très vigilantes pour surveiller en permanence les marchés». Mais la société n'est pas allée plus loin dans ses explications ni dans ses choix du 27 décembre, malgré nos questions.

 


De même, pourquoi Euronext n'a-t-il pas appliqué l'ancienne règle de précaution en vigueur autrefois sur les marchés boursiers? Dans le passé, il était habituel que quand quelque chose d'anormal était intervenu sur les marchés, pour couper court à tout risque de manipulation, l'ensemble des ordres pris à ce moment-là étaient purement et simplement annulés. Tout le monde repartait comme avant. Or, à nouveau, ce 27 décembre, rien de tel. Tous les ordres ont été exécutés, sans broncher. Pourtant, il y avait là encore motif à s'interroger. Alors que les futures Cac 40 sont étroitement corrélés à l'indice du jour, variant de quelques points, ce 27 décembre, ils affichaient plus de 100 points de différence par rapport à l'indice, au moment de la panique. Voilà un autre indice qui aurait pu éveiller l'attention.



Cette étrange passivité ne laisse pas de poser question. «Euronext est pris en plein conflit d'intérêts. D'un côté, il a une mission de service public. C'est lui qui est chargé d'assurer la surveillance des marchés, c'est lui qui possède toutes les données en temps réel, le nom des intervenants. Des données auxquelles l'Autorité des marchés financiers, censée gendarmer le marché, a difficilement accès. De l'autre, c'est une société commerciale cotée, qui a des clients, des objectifs financiers à réaliser et des dirigeants intéressés par leurs stock-options. Où va sa préférence à votre avis?»,interroge un fin connaisseur du dossier.


«Jamais Euronext n'ira contre les grandes banques, ce sont ses clients»,ajoute un professionnel de la Bourse. Alors que la Banque de France, dans sa revue de février 2001, mettait en garde sur les risques liés aux transactions à haute fréquence, pouvant aller jusqu'aux ententes, abus de position dominante, et manipulations de marché, Euronext a systématiquement choisi de privilégier cette voie réclamée par ses grands clients.


Contrairement aux engagements pris auprès du gouvernement lors du rachat de la société française par le New York Stock exchange en 2007, elle s'est empressée de déménager son informatique à Londres, les grandes banques jugeant que les cotations à Paris les gênaient: elles perdaient quelques millièmes de secondes dans leurs transactions à haute fréquence du fait de la distance. Jamais assez près, les grands établissements (BNP Paribas, Société générale, Goldman Sachs, etc.) ont obtenu le droit d'installer leurs ordinateurs dans les locaux informatiques mêmes d'Euronext, juste à côté des ordinateurs de marché, afin de ne pas perdre une nanoseconde. Le pire est que ce concubinage notoire ne semble déranger personne.


 

Publié dans Economie

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D


Bonjour,


Merci d'avoir laissé un commentaire sur ce blog, néanmoins je me permettrai de vous faire remarquer qu'il y a le logo de Médiapart, ce qui ne vous aura pas échappé, et le nom de la journaliste
auteure de cet article.


Faire savoir c'est ce qui est important, non ?


Cordialement


SP