PSA-Aulnay, « la bombe à retardement » de la cité des 3000

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Quand elle a appris « à la télévision »la fermeture de l'usine automobile PSA d'Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, Aminata a pris « un coup sur la tête ». Femme de ménage pour pallier le chômage longue durée de son mari, elle nourrissait le rêve de le voir un jour embauché par « la maison Citroën » où il a fini par décrocher une mission d'intérim début juillet. 

Devant le Galion, le centre commercial qui abrite le tentaculaire marché de la cité des 3000 d'Aulnay, l'un des bazars les plus colorés et les moins chers d'île de France, elle dit son angoisse et déroule le quotidien de sa famille nombreuse, une succession de galères et de système D pour nourrir les six enfants dont « un de 19 ans est en prison pour trafic de cannabis ».

 

La cité des 3000 à Aulnay vue du parc Robert BallangerLa cité des 3000 à Aulnay vue du parc Robert Ballanger© Rachida El Azzouzi

 

Plus qu'un rituel, « le marché des 3000 » est « une nécessité »,avoue cette Malienne en boubou rouge qui habite la cité voisine de Sevran-Beaudottes et se lève tous les jours à cinq heures pour aller nettoyer des bureaux près de la gare du Nord. « J'habille mes filles pour moins de cinq euros, même un euro, en fouillant bien. Je viens surtout parce que le prix de la viande et des légumes est imbattable ».

Ce mardi 17 juillet, elle salue Khadija, une Marocaine voilée,« dans le même cas » qui vient du Blanc-Mesnil. A 51 ans, Mohamed, son époux, ouvrier PSA depuis une vingtaine d'années, risque de se retrouver sur le carreau. « Il n'a connu que la maison Citroën, il ne sait rien faire d'autre, il n'est pas qualifié », confie-t-elle catastrophée. Chaque été, ils rentrent « au bled » mais ils ont annulé le voyage cette année « pour économiser au cas où ». Elle demande, incrédule : « Ils vont vraiment fermer l'usine ? ».

Dans la cité ouvrière et immigrée des 3000, que plus personne n'appelle la Rose des Vents, son nom originel, la mort programmée du site de production de l'ex-Citroën absorbé par Peugeot est sur toutes les lèvres. « C'est un choc. Tout le monde connaît un cousin, un frère ou un voisin qui travaille chez PSA ou un de ses sous-traitants », avoue Lhassan Bennour, un ancien de l'usine qui a passé 36 ans derrière la chaîne.

 

Lhassan Bennour, retraité PSALhassan Bennour, retraité PSA© Rachida El Azzouzi

 

« Je peignais au pistolet les voitures. On bossait comme des chameaux. La combinaison nous collait à la peau », se souvient le retraité, « un Algérien des montagnes » arrivé à Aulnay en 1974 lorsque la chaine de production de Balard y a été délocalisée. La fermeture de l'usine ne le surprend pas : « Ils avaient tout prévu depuis longtemps ». Mais le drame social qui s'annonce l'effraie :« Ici, c'est la misère, le chômage. PSA, avec l'aéroport de Roissy, c'est le principal employeur de la région. Les jeunes n'ont pas de travail. Que vont-ils devenir ? Déjà qu'ils sont catalogués ''neuf-trois''. Quand ils vont à la ville, on les regarde comme des chacals au milieu des moutons ».

Au pied des dernières barres délabrées encore debout, il remercie« le bon Dieu » d'avoir des enfants « impeccables ». Sa fille est professeur, son fils, agent immobilier. « Jamais la police n'a frappé à la porte », se félicite-t-il. « Avant, dit-il, nostalgique, les 3000, c'était le paradis » : « Il y a avait des fleurs au balcon, de la mixité sociale. Lorsque les Français sont partis, dans les années 80, la cité s'est dégradée. On a parqué le Maghreb puis l'Afrique ici sans donner de travail aux jeunes. Forcément, la criminalité a augmenté ».

 

Le marché des 3000, un des moins chers d'Ile de FranceLe marché des 3000, un des moins chers d'Ile de France© Rachida El Azzouzi

 

Erigée dans l'urgence en 1969 sur d'anciennes terres agricoles, la Rose des Vents, monstre de béton, avait été pensée pour les cadres et les ouvriers de Citroen en prévision de l'ouverture d'une nouvelle unité de production, à quelques centaines de mètres de là. Trente ans plus tard, c'est une banlieue sensible qui concentre les inégalités, les promesses non tenues, les échecs et les fantasmes de la société française.

Tous les voyants sont au rouge, en matière d'emploi, de santé, d'éducation, de sécurité... Le taux de chômage des 18-25 ans franchit allègrement les 40%, le taux de pauvreté y est impressionnant. Quelques 400 familles, directement concernées par la fermeture de PSA, vivent encore dans ce décor criant de misère ou dans les cités alentours (Le Gros Saule, les Mille-Mille, Emmaüs, le Blanc-Mesnil).

Depuis la gigantesque opération de rénovation urbaine, entamée en 2004, toujours en cours dans les quartiers nord d'Aulnay qui contiennent 24.000 habitants sur 4% du territoire, soit 30% de la population, « ça va mieux aux 3000 », reconnaissent les habitants.

« Ce n'est plus la capitale du crime, des lascars et des embrouilles. La cité est moins ''gangsta'' », analyse avec son« vocabulaire de la cité », Mohamed, un étudiant de 20 ans dont l'oncle et le frère travaillent pour Peugeot. Sous l'arche du Galion, il vend des T-shirts Pepe-Jeans contrefaits pour arrondir ses fins de mois et ne pas devenir « un gamin des cités perdues ».

« Il y a déjà suffisamment de misère pour en rajouter »

« La délinquance a baissé. On est loin des émeutes de 2005. Ce serait bien que les journalistes arrêtent de parler de la cité uniquement dans les pages faits-divers », lance, le regard méfiant, Yamina Merdjane, une des figures de ce marché « où tu voyages dans le monde entier surtout en Afrique ».

Avec son mari Mohand, ils ont connu « une période délicate pour déballer » à la fin des années 90 : « On ne savait pas si le marché finirait en bagarre, braquage ou vol ». Aujourd'hui, cette période est révolue. « Les jeunes ont grandi. Ils se sont assagis, mariés. Les voleurs sont devenus nos clients », assure Yamina en allumant une cigarette. « Si PSA-Aulnay ferme, le marché est mort. Ce n'est pas les patrons qui achètent mais les ouvriers », dit son mari.

 

Yamina Merdjane, sur le marché des 3000 depuis trente ans et Titi, une habitante de la citéYamina Merdjane, sur le marché des 3000 depuis trente ans et Titi, une habitante de la cité© Rachida El Azzouzi

 

Trente ans que ce couple de Kabyles, haut en couleur, décharge ses théières et ses moules à tarte aux 3000. Dix ans qu'ils déplient le même carton : « Tout à deux euros ». Deux ans qu'ils se préparent au « drame social PSA » : leur fille est cadre depuis quatorze ans sur le site d'Aulnay. Yamina a « mal au coeur » : « C'est une bombe à retardement. Il y a déjà suffisamment de misère pour en rajouter. C'est le travailleur qui se lève tous les matins qui va trinquer ».

« Invitée à tous les mariages », elle connait « tout le monde », a vu grandir les familles. « Compatir ne leur enlève pas les soucis »,souffle-t-elle. Elle a aidé comme elle pouvait, en distribuant des tracts pendant la campagne électorale « mais 80% des gens sont concernés ». Elle voit les ravages de « la crise » dans la cité,« ceux qui crèvent la dalle », « ceux qui ont perdu leur emploi », « ceux qui n'en ont jamais trouvé ou retrouvé ». « Beaucoup de clients, qui travaillent pour PSA, ne vont pas partir en vacances pour mettre de l'argent de côté. Le pire, ce sont les jeunes qui souffrent déjà de leur couleur de peau et de l'étiquette ''neuf-trois'' », s'alarme-t-elle.

Titi, une de ses fidèles clientes, une Camerounaise tout en rondeurs joviales, auxiliaire de vie et auto-entrepreneuse en couture, qui réside dans les pavillons, y va de son commentaire : « Enlever des emplois pour les déplacer, c'est scandaleux. Que fait l'Etat ? Le 93 est déjà célèbre pour son taux de chômage et souffre d'une sale réputation ».

Yacine, le boucher de l'une des nombreuses camionnettes « halal », passe faire de la monnaie et surenchérit : « Si PSA ferme, ça va être le merdier. On travaille avec des gens qui survivent grâce à PSA, à l'aéroport de Roissy et aux minimas sociaux. Les deux premières semaines, ils ont de quoi payer. Après, on ne les voit plus ».

Un autre boucher les rejoint : Jamel, 25 ans de métier, a grandi aux Mille-Mille, la cité voisine. Il connait les dates où l'argent rentre : le 6 du mois, les allocations familiales ; le 10, le RSA... Il déplore que les banlieues nord d'Aulnay, « le jour et la nuit avec le sud de la ville », soient devenues « le principal fournisseur d'ouvriers, de bagagistes, de femmes de ménages, de sales boulots ». Il appelle les 3000 « le camp de concentration » : « Beaucoup de jeunes ont fini en prison car on les a enclavés ici ».

Quelques mètres plus loin, dans la galerie Surcouf du Galion, tandis que les 300 commerçants ambulants remballent leurs marchandises, on parle « mondialisation » dans le salon de coiffure de Nordine Diffalah, que l'on pourrait transposer à Jijel, coquette station balnéaire d'Algérie d'où vient le patron. 

 

Mohand Merdjane, figure du marché des 3000Mohand Merdjane, figure du marché des 3000© Rachida El Azzouzi

 

« Plus connu que Segura, le maire d'Aulnay », « boss droit de la cité », vice-président des commerçants de la galerie, Nordine Diffalah, ancien boxeur, encarté PS, fan de foot et de Zidane, rafraîchit la coupe d'un Citroën en pantalon de travail : Philippe, opérateur polyvalent sur les chaînes de montage, 36 ans de maison.

Mediapart avait croisé la route de ce forçat le 10 juillet dernier, à la sortie de l'usine deux jours avant l'annonce du groupe PSA de fermer le site d'Aulnay. Tête baissée, il prenait son service, déclinait les interviews.

Chez son coiffeur, il est en confiance, détendu, à l'aise. Père de six enfants, il vient du Laos, qu'il a quitté après les ravages de la deuxième guerre d'Indochine, en 1976. Dans son pays, très tôt, il a appris « à fermer sa gueule, à dire ''oui tout va bien même quand ça va mal'' », lâche-t-il. Comme pour s'excuser de vouloir rester discret et de ne pas être syndiqué. Il est passé de la cité des 4000 à la Courneuve à celle des 3000 à Aulnay « pour se rapprocher du travail ».

« A l'usine, décrit-il, tout le monde est choqué. C'est fini pour nous. On ne gagnait pas beaucoup d'argent mais on arrivait à s'en sortir. Le problème, c'est les ouvriers non qualifiés, à la chaîne, comme moi. Cela ne va pas être facile de nous reclasser contrairement aux techniciens ».

Nordine « ne comprend pas » : « La Citroën est la voiture la plus solide du monde ! J'en ai une pour faire Alger-Paris, soit des milliers de kilomètres et elle tient la route ». Venu tuer le temps dans le salon de son cousin, Abdelkrim, un retraité du BTP qui a travaillé quelques années chez PSA après les grandes grèves de 1982 et 1984, le coupe net : « Ils veulent des voitures qui durent cinq ans, pas des voitures qui durent une vie. Aujourd'hui, le problème de la France, c'est qu'il y a trop de producteurs, pas assez de consommateurs. PSA produisait deux fois plus qu'il ne vendait. Cela ne pouvait pas tenir ».

Il fustige la direction de PSA : « Elle a profité des immigrés illettrés pour qu'ils ne se révoltent pas. A l'époque où j'ai travaillé pour eux, nous étions une minorité à parler le français. 99% des employés ne savaient pas leurs droits ». On lui a proposé un poste de mécanicien-monteur mais Abdelkrim a refusé. « J'ai préféré aller dans le BTP. Je n'aime pas être enfermé », explique-t-il tandis que Nordine ressort les photos « des visites de la gauche dans le quartier » : François Hollande, Ségolène Royal, Christiane Taubira...

 

Nordine Diffalah coiffe Philippe, un ouvrier PSA, en discutant avec son cousin AbdelkrimNordine Diffalah coiffe Philippe, un ouvrier PSA, en discutant avec son cousin Abdelkrim© Rachida El Azzouzi

 

Comme José Vidalies, le cordonnier, à la tête de l'association des commerçants de la galerie marchande, un Espagnol de 52 ans installé depuis trente ans dans le quartier, dont la sœur est cadre commercial chez PSA, il ne décolère pas après Sequano. La société d'économie mixte départementale de la Seine-Saint-Denis, qui conduit le vaste projet de rénovation urbaine, doit s'attaquer à la réhabilitation de la galerie vétuste. Elle prévoit de la déplacer un peu plus loin et de réduire le nombre de commerçants. « On nous jette comme les Citroën », fulmine Nordine Diffalah en annonçant à la cantonade sa retraite dans un an. « Il y a trop de charges en France. Je vivrai entre Paris et Alger ».

« Depuis que les Européens ont fui le ghetto », il a perdu des clients, surtout les dames. « Les Arabes et les Africaines ne vont chez le coiffeur que pour les mariages », regrette-t-il. Il craint la fermeture de l'usine PSA et la hausse du chômage qui gangrène déjà la cité. Dix ans qu'il n'a pas augmenté ses tarifs, « adaptés au quartier ».

« La criminalité ne peut que prospérer avec les emplois qui partent »

A l'autre bout de la galerie, dans le misérable local du Secours populaire où transitent trois tonnes de marchandise par mois, les bénévoles sont en panique. Le plafond s'est écroulé durant le week-end au pied du frigo qui sert à stocker l'aide alimentaire. De l'eau fuit. Et leur camion les a lâchés.

Charline lance un appel au secours : « Nous sommes la dernière roue du carrosse. Depuis trois mois, on ne peut plus travailler. On renvoie des gens en détresse vers le Secours catholique avec lequel nous nous sommes arrangés. Si on arrête, des gens vont mourir de faim. Ici, tout est pourri. Le local devait être démoli depuis cinq ans dans le cadre de la rénovation urbaine. On attend toujours et la mairie ne nous aide pas ».

 

Charline, Jacques et les bénévoles du Secours populaire en détresseCharline, Jacques et les bénévoles du Secours populaire en détresse© Rachida El Azzouzi

 

La jeune femme ravitaillait les avions de l'aéroport de Roissy lorsqu'elle a donné naissance à un enfant handicapé et démissionné pour s'en occuper. Mère seule, elle a basculé dans la précarité :« Je ne m'en sortais plus financièrement. J'ai frappé à la porte de l'association ». Elle y a rencontré Jacques René, un retraité des transports, et sa femme, Annick, les fondateurs. Depuis, elle donne tout son temps aux démunis de la cité.

« Avant l'annonce de la fermeture de l'usine PSA, nous recevions plus de 65 familles pour des colis alimentaires, vestimentaires ou des démarches administratives. Depuis le 12 juillet, des pères de familles, employés chez PSA dont la femme ne travaille pas, viennent nous voir. Ils ont déjà fait leurs calculs et constaté qu'ils ne s'en sortiraient pas s'ils étaient licenciés », raconte-t-elle, en prenant un air affolé.

Même cri d'alarme au foyer des jeunes travailleurs où un bataillon d'intérimaires PSA et de sans-papiers survit derrière des murs délabrés. Arrivé par accident il y a sept ans, Ali, pompier passé SDF suite à un divorce, 400 euros de revenus mensuels, veut rassurer les troupes : « Depuis la visite de François Hollande pendant la campagne, les choses se sont accélérées. Ils ont commencé à faire des travaux. Fin 2012, ils devraient démolir et reconstruire le foyer aile par aile ».

 

Ali devant le foyer des jeunes travailleursAli devant le foyer des jeunes travailleurs© Rachida El Azzouzi

 

Marc Darsy, un des rares « blancs » de la cité, vit tout près du foyer et contemple depuis un an « la misère des 3000 » où il loue pour 450 euros un deux-pièces de 44 m2 qu'il retape par ses propres moyens car « cela prendrait une éternité si c'était le bailleur ». « La criminalité ne peut que prospérer avec les emplois qui partent », prévient-il en sirotant un thé à la menthe, sur la place du Galion, au café marocain La Braise, un des épicentres du quartier où les « chibanis » se donnent rendez-vous. 

Ouvrier PSA à la chaîne depuis seize ans, après huit mois d'intérim, ce quadra, fils de fonctionnaires, a rejoint la CGT, « le seul moyen pour se défendre dans une usine qui broie les individus ».Secrétaire de la section CGT du 93 depuis 2008, il a quitté les Hauts-de-Seine pour la Seine-Saint-Denis pour économiser l'essence, se rapprocher du boulevard Citroën et du siège syndical où il a fort à faire.

« Il n'y a pas que PSA dans le département qui connaît des difficultés. Les syndicats de l'Oréal craignent la fermeture du site de production qui emploie 250 personnes. Au Carrefour d'Aulnay et Sevran, le textile est menacé. La mairie aussi fait des économies car PSA, c'est 5,5 millions d'euros de recettes en moins soit une augmentation de 22% des impôts locaux », égrène-t-il.

 

Marc Darsy, 44 ans dont 16 chez PSa, secrétaire de l'union CGt du 93Marc Darsy, 44 ans dont 16 chez PSa, secrétaire de l'union CGt du 93© Rachida El Azzouzi

 

A quelques jours du comité central extraordinaire du 25 juillet où les salariés de PSA-Aulnay ont prévu de manifester devant le siège de la Grande-Armée à Paris et comptent sur la mobilisation des camarades de Saint-Ouen, Rennes, Sochaux, il raconte les assemblées générales à l'usine : « On arme les salariés pour qu'ils se défendent en septembre. La majorité silencieuse se montre combattive malgré l'abattement ».

Taxi, coiffeur, baraque à frites... Il a plein d'histoires de« reconversions ratées » de salariés Peugeot. « PSA ferme et nous encourage à nous lancer dans l'entrepreneuriat. Les reconversions réussies en temps de crise, cela se saurait », ironise-t-il avant de faire visiter son HLM aux murs moisis, où il n'ose pas démonter l'évier « pour ne pas savoir ce qu'il y a en dessous ».

« Cela ne touche personne que l'usine ferme car personne ne travaille »

« Tout le monde savait que l'usine d'Aulnay allait fermer et aujourd'hui, tout le monde fait semblant de s'étonner en disant : ''C'est inacceptable''. Nous ne sommes pas dupes ». Fin d'après-midi, à la terrasse du café La Braise sur la place du Galion. Wari Bouchikhi, figure des 3000, « agent parc » depuis vingt ans aux aéroports de Paris, flingue PSA et le gouvernement. La cinquantaine svelte, le regard bleu Méditerranée, il entremêle argot des cités et français classieux.

Deux jours que cet Oranais de 54 ans, que tout le monde appelle« Tonton », se renseigne pour savoir si la journaliste qui traîne dans le quartier n'est pas « des RG ». « Ici, on a appris à détester les médias, les caméras surtout. Ils tapent constamment sur nous, ne retiennent que le mal, les caïds, jamais le bien, les talents de la cité qui entreprennent, réussissent, s'engagent », lance-t-il en s'invitant à la table car il a confiance en... Mediapart.

 

La place du Galion au pied des deux dernières barres encore deboutLa place du Galion au pied des deux dernières barres encore debout© Rachida El Azzouzi

 

« Tonton Wari » a « la haine ». Il en veut à « la France qui a bâti des ghettos, des barres sur la route des usines », « à Mitterrand et aux communistes qui ont trahis et parqués les immigrés et leurs enfants », « à SOS-Racisme qui derrière le beau slogan ''Touche pas à mon pote'', nous a laissés dans la merde », « aux politiques qui viennent nous voir seulement lorsqu'il faut aller voter ».

« Ils ont fermé des classes pour ouvrir des prisons et nous mettre dedans. Nous sommes des orphelins. Nous n'avons pas de famille politique en France », assène-t-il, en fustigeant les grands discours sur la laïcité, l’intégration et quarante ans d'échecs politiques dans les banlieues de la République. Sa diatribe suscite l'adhésion du groupe d'hommes attablés, qui mêle première, deuxième et troisième génération d'immigrés d'Afrique du Nord.

« Ici, cela ne touche personne que l'usine ferme car personne ne travaille », rigole-t-il à moitié en racontant son bref passage chez Citröen en 1978 en tant que cariste. « J'étais le seul à venir en costume blanc et chaussures vernies. C'était une forme de rébellion, une façon de leur dire : ''Nous ne sommes pas des ânes'' ».

A l'époque, les 3000 étaient « un coin de paradis ». « Ce n'était pas une cité ouvrière mais des résidences destinées aux cadres de Citroën, rappelle-t-il. Le loyer d'un F4 s'élevait à 4.500 francs. Les cadres n'en ont pas voulu. Dès qu'ils ont pu partir pour acheter une maison, ils l'ont fait. C'est alors qu'ils sont venus nous chercher dans les bidonvilles de Nanterre, de Genevilliers, du Blanc-Mesnil ».

Il montre du doigt le parking juste en face. « Avant, c'était un bassin japonais avec des nénuphars. On avait un sapin de Noël géant sur la place. Il y avait de la mixité. Les musulmans achetaient leur viande chez le boucher juif, nos voisins s'appelaient Denis. Dans la galerie marchande du Galion, l'une des premières de France, nous avions tous les services publics, des commerces de bouche, des boutiques de chaussures. Aujourd'hui, c'est Barbès, des magasins arabes et africains sur toute la longueur. Ils nous ont encouragé à faire typiques pour qu'on reste entre nous ».

 

Devant le Cap, la scène des musiques actuellesDevant le Cap, la scène des musiques actuelles© Rachida El Azzouzi

 

Volubile, Wari Bouchikhi propose de marcher dans la cité jusqu'au parc Robert-Ballanger, le poumon vert du quartier avec le parc Sausset aux portes de l'usine PSA. Du belvédère, on aperçoit la Tour Eiffel et le Sacré-Coeur. En chemin, il serre des dizaines de mains, discute avec les adolescents qui tiennent les murs et déroule sa vie aux 3000.

Il a balayé des salles de classe à 13 ans pour aider sa mère concierge d'école, joué à l'âge adulte le tonton, le grand frère des jeunes à la dérive, monté « un groupe commando » pour virer les dealers de cocaïne et d'héroïne qui tuaient ses frères dans les années 80. C'était « les années noires », les années « Scarface » :« Les familles enterraient leurs fils et leurs filles en silence au cimetière franco-musulman de Bobigny car la drogue et le Sida, c'était un tabou »

Boxeur, joueur de derbouka, fondateur de la première association de quartier « Fenêtres sur » et du club de foot de la cité, le CSL, devenu l'Espérance aulnaysienne, un fournisseur de stars du ballon (Olivier Dacourt, Alou Diarra, Moussa Sissoko...), il est connu comme le loup blanc, respecté. Il n'habite plus la cité mais une maison qu'il a bâti dans l'Oise à un quart d'heure du Galion, avec sa femme et leurs six enfants.

« Prouver deux fois plus qu'un Français normal »

Dans le parc, « l'opération Ballanger », montée par l'ACSA, l'association des centres sociaux d'Aulnay, pour les centaines de familles qui n'ont pas les moyens de partir en vacances, bat son plein en cette journée estivale. Des dizaines d'enfants batifolent dans la piscine géante, profitent des jeux gonflables pendant que les parents discutent à l'ombre des cèdres de l'Atlas et des sapins du Caucase. C'est « Aulnay-Plage ». Dans moins d'une heure, débutera la projection sur grand écran du film Les Intouchables.

Aulnay-plage dans le parc Robert-BallangerAulnay-plage dans le parc Robert-Ballanger© Rachida El Azzouzi

Redouane, la trentaine, un des organisateurs, salue « Tonton Wari ». Enfant des 3000, il a quitté la cité, pas ses parents. Il est fier du succès de la manifestation : « On a compté 5000 personnes dans le parc et 1200 à la piscine ». Avec la fermeture de PSA en 2014, la mairie anticipe le choc fiscal et leur demande de faire des économies depuis deux ans. Budget de l'opération : 250.000 euros dont 150.000 trouvés grâce au sponsoring.

Wari Bouchikhi le félicite puis hâte le pas. Il a rendez-vous aux Etangs, la cité qui jouxte les 3000, avec son ami Abdel-Fatteh Hamzaoui, « un entrepreneur talentueux », pour échanger des plants de menthe. Fils d'un ouvrier chauffagiste et d'une mère au foyer, cet Algérien de 38 ans s'est « arraché » de la cité et de sa condition en 1994, à 20 ans, montrant l'exemple à ses quatre frères, tous ingénieurs, aujourd'hui.

Il raconte comment il a dû « prouver deux fois plus qu'un Français normal » et fait le siège, sur les injonctions de sa mère, durant six jours, dans le bureau du directeur du lycée Maximilien-Perret à Vincennes, « la meilleure école de chauffage de France », jusqu'à ce qu'il soit admis. C'est son père qui l'a orienté : « Tu vas faire comme mon patron, devenir ingénieur climatique ». Pas l'Education nationale : « On voulait m'envoyer en filière technologique, vers le bleu de travail ».

Aujourd'hui, il vit avec sa petite famille dans un petit village de Picardie, « une région dure, facho » où il a bâti une maison « rouge Marrakech ». Ses deux garçons vont dans une école privée qui lui coûte 5.000 euros par an. Il paie 12.000 euros d'impôts, envisage de délocaliser au Maroc son business : « Là-bas, on te dit : ''Sois le bienvenu", en France, c'est l'inverse ». Ses clients, Bouygues, Eiffage, le suivent.

Abdel-Fatteh Hamzaoui devant sa PeugeotAbdel-Fatteh Hamzaoui devant sa Peugeot© Rachida El Azzouzi

« Aux 3000, tu n'as pas d'avenir. L'échec scolaire est organisé car il faut des bourricots pour casser le béton, ramasser les poubelles, faire les routes. On apprend le vice aux gamins. Au moins, en Picardie, c'est plus sérieux. Au collège Victor-Hugo des 3000, quand un prof était absent, il fallait attendre trois mois pour qu'il soit remplacé. J'ai passé quatre ans dans un bahut en préfabriqué. Ce devait être provisoire », poursuit-il, la voix pleine d'amertume.

Il rentre du port de Tanger où les usines automobiles Renault, Peugeot, carburent à plein. « Fermer une usine en France, c'est en ouvrir quatre ailleurs. Pourquoi les Allemands s'en sortent ? Parce qu'ils on investi dans le haut de gamme et dans la recherche pendant que nos chercheurs du CNRS sont payés une misère », dit-il en remontant dans sa voiture de société... une Peugeot 207.

C'est sa voiture « passe-partout, de tous les jours ». La Mercedes, il la laisse au garage. « On se fait remarquer, constamment contrôler par la police car nous n'avons toujours pas une tête à travailler et à pouvoir nous payer une berline à 38.000 euros ».

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