PS : la tentation du verrouillage

Publié le par DA Estérel 83

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De l’art de se mettre tout le monde à dos. L’annonce faite mardi soir par Jean-Marc Ayrault et Martine Aubry de présenter une contribution commune pour le congrès du PS a provoqué un tollé dans les rangs socialistes, énervant les “hollandais” historiques, les amis de Vincent Peillon, de Pierre Moscovici mais aussi l’aile gauche du parti autour de Benoît Hamon.

Martine Aubry et Jean-Marc Ayrault en meeting à NantesMartine Aubry et Jean-Marc Ayrault en meeting à Nantes© Reuters

« Les seuls à trouver ça très bien, c’est Jean-Marc Ayrault et Martine Aubry tout seuls », persifle un cadre socialiste, proche du ministre de l’éducation nationale. Ce n’est pas tellement le principe d’un texte de préparation commun, symbole d’un parti uni et soudé derrière l’exécutif, qui dérange les pontes de Solférino, mais la condition posée aux futurs signataires. « Martine Aubry et Jean-Marc Ayrault proposent à l’ensemble des dirigeants du PS, comme aux membres du gouvernement, de soutenir de façon exclusive cette contribution générale », précise le communiqué. En termes clairs : les ministres, même animateurs de courants ou de sensibilités du PS, sont tenus de la boucler.

Ils étaient pourtant nombreux à préparer leurs textes. Car les statuts du PS, remaniés par la rénovation lancée par Martine Aubry – et c’est là tout le paradoxe –, prévoient justement que le congrès soit d’abord préparé par de multiples contributions et que les socialistes puissent signer plusieurs de ces contributions. Une phase préparatoire de débat avant le dépôt des motions (et d’une éventuelle, et probable, synthèse), début septembre, avant le congrès des 26, 27 et 28 octobre à Toulouse.

L’aile gauche du PS s’y était déjà préparée (lire notre article), tout comme les amis de Vincent Peillon et de Pierre Moscovici. Ces derniers envisageaient aussi de faire alliance avec les proches historiques de François Hollande, Stéphane Le Foll et François Rebsamen, pour présenter un texte commun. Mardi midi, Le Foll, Rebsamen, Peillon et Moscovici avaient même déjeuné ensemble – un « déjeuner privé, et constructif, avec l’idée de regrouper nos trois sensibilités ».L’annonce du premier ministre et de la première secrétaire les a totalement pris de court.

Stéphane Le Foll le 10 mai à ParisStéphane Le Foll le 10 mai à Paris© Reuters

Plusieurs ministres n’avaient pas été prévenus. « Martine Aubry l’a appelé, mais il était débordé, il n’a pas rappelé… Personne d’autre n’a essayé », explique le collaborateur de l’un d’entre eux. Passablement agacés, les proches de François Hollande ont organisé au débotté mardi soir une réunion de crise au ministère de l’agriculture : autour de Stéphane Le Foll (auteur d'une tribune dans Le Monde), les ministres de la défense (Jean-Yves Le Drian), des transports (Frédéric Cuvillier), le maire de Quimper, Bernard Poignant, ou encore le président du groupe PS au Sénat, François Rebsamen. De nouvelles discussions étaient prévues mercredi ; dans la soirée, l’aile gauche de Benoît Hamon et Henri Emmanuelli avait aussi rendez-vous.

« C’est une méthode inacceptable qui ne nous va pas du tout ! Il est hors de question de signer de façon exclusive cette contribution Aubry-Ayrault », tonne un jeune cadre hollandais. « Cette annonce est certainement l’envie de faire en sorte que tout se passe dans un climat serein. Sauf que c’est pas comme ça qu’on doit le faire ! »peste le conseiller régional d’Île-de-France Marc Mancel, très proche de Vincent Peillon. Ses griefs : « Ça va trop vite en besogne. Tout le monde n’a pas été contacté, la décision a été prise de façon unilatérale et c’est une motion de synthèse avant l’heure ! C’est une erreur d’appréciation : les contributions doivent permettre d’apporter du fond au débat. »

« Ayrault a agi comme une brêle »

Une fois n’est pas coutume, l’aile gauche du parti reprend les mêmes termes. « C’est faire la synthèse avant l’heure ! C’est souhaitable au terme du processus, mais là on escamote le processus. Il ne faut pas donner l’impression d’un congrès ficelé avant l’heure… D’autant que les contributions, c’est un moment de liberté intellectuelle, pas le jeu du pouvoir. C’est un moment où ça part dans tous les sens, où les périmètres anciens sont dépassés, où on sonde de nouvelles idées, on teste des convergences », estime le député Jérôme Guedj, proche de Benoît Hamon.

Benoît Hamon.Benoît Hamon.© Reuters

Ulcérés, les proches de Hollande, Peillon et Moscovici, peu représentés dans les instances actuelles du PS et dont les relations avec Martine Aubry sont notoirement mauvaises, n’hésitent pas à s’en prendre à la première secrétaire. « On connaît Martine Aubry et la façon dont elle dirige. C’est sans concertation, sans prévenir tout en disant avoir prévenu tout le monde ! Avec elle, tout est possible », lâche Marc Mancel. Un de ses jeunes camarades, proche de Le Foll, abonde : « Le deal est le suivant : Aubry s’engage à ne pas faire chier Matignon et, en échange, elle choisit l’organigramme des instances. »

En clair : les partisans de François Hollande, qui revendiquent un rééquilibrage des instances du PS au profit de leur sensibilité, craignent d’être les victimes d’un accord passé au plus haut niveau entre Matignon et Solférino, avec l’assentiment de l’Elysée. Car personne ne croyait mercredi que le président de la République n’avait pas donné son feu vert à l’entreprise de son premier ministre. L’annonce de mardi ravive donc, sans surprise, les spéculations sur le maintien de Martine Aubry à la tête du PS. « Ayrault et Aubry se sont précipités. Elle veut rester. Elle est en train de foutre le bordel car quand c'est le bordel, on change rien », lâche sous couvert du off un député proche de Peillon. En privé, les “hollandais” ne cachent pas non plus leur amertume à l’égard de Jean-Marc Ayrault : « Il ne s’est jamais occupé du parti ! » « Ayrault a agi comme une brêle », dénonce un député. « C'est atterrant ! Pour Ayrault, c’est un moyen de réaffirmer son autorité, et pour Aubry un moyen de rester première secrétaire », estime aussi un proche du chef de l’Etat.

Ce sont d’ailleurs les amis de Hollande qui ont fait fuiter, dès mardi soir, le nom du député Olivier Faure comme candidat de consensus entre Ayrault et Aubry à la tête du PS. Ancien secrétaire général du groupe socialiste à l’Assemblée, alors présidé par le premier ministre, il a aussi travaillé avec François Hollande à Solférino et avec Martine Aubry au ministère du travailFaure a lui-même démenti mais le mal est fait.« C’est pas sérieux, il est pas fait pour ça », persifle un jeune cadre hollandais, certain qu’une telle fuite, près de quatre mois avant le congrès, est le meilleur moyen de désintégrer cette candidature.

Un « parti godillot » ?

Les partisans de Hollande, de Peillon et de Moscovici avaient bien l’intention mercredi de maintenir leurs contributions, dont le dépôt est prévu d’ici au 17 juillet. « Personne ne veut renoncer », explique Marc Mancel. Il est de toute façon convaincu que Martine Aubry et Jean-Marc Ayrault seront obligés de faire machine arrière et de renoncer à « l’exclusivité » pour la signature des contributions. « Personne ne m’empêchera de signer la contribution sur laquelle je travaille avec Peillon ! » a aussi lancé le député Patrick Mennucci en sortant de la première séance des questions au gouvernement mercredi. Selon lui, la commission de préparation du congrès, organisée dans la matinée à Solférino, s’est déroulée dans une atmosphère électrique : « C’est très mal vécu. Ce matin, c’était unanime, seul Harlem (Désir) essayait de justifier ça. Mais c’est maladroit : le rassemblement est dans la diversité. Si on ne laisse pas s’exprimer les idées, le rassemblement ne fonctionne pas ! »

Au fond, et au-delà d’agacements passagers, c’est le rôle du parti face à la gauche au pouvoir qui est en jeu. Le PS va-t-il (re)devenir une coquille vide, sollicitée uniquement pour soutenir l’Elysée et Matignon ? Ou bien conserver une force de propositions, quitte à nuancer parfois la politique mise en œuvre ? « Ce parti n’est pas un parti caporaliste. Ceux qui essaient de le caporaliser n’y arriveront pas », jure Patrick Mennucci, proche de Vincent Peillon. Sous Lionel Jospin, alors dirigé par François Hollande, le PS n’avait pourtant pas fait montre d’une grande autonomie.« On ne peut pas avoir un parti godillot ! Il doit pouvoir penser par lui-même, estime Jérôme Guedj, pour l’aile gauche. On a tous présentes à l’esprit les discussions au lendemain de nos défaites… En 2002, tout le monde disait alors qu’on devait faire attention à ce que le parti ne soit pas vidé de sa substance. »

Martine Aubry et Jean-Marc Ayrault en meeting à NantesMartine Aubry et Jean-Marc Ayrault en meeting à Nantes© Reuters

Devant le déluge de critiques, les partisans de Martine Aubry serrent les coudes. En résumé : Aubry et Ayrault ont pris cette décision pour éviter que le congrès ne soit une foire d’empoigne et qu’il ne soit l’occasion d’un putsch des amis de Hollande, frustrés depuis le congrès de 2008, aux dépens de la première secrétaire. « Martine Aubry veut partir et elle l'a redit hier au BN. Mais elle veut partir avec le parti rassemblé. Elle ne voulait pas laisser aux hollandais le soin de passer pour les rassembleurs », explique un député aubryste. « Le texte permet d’éviter que le congrès soit l’étalement de positionnements personnels, et que des idées banales servent d’alibi au fait de simplement vouloir se montrer, abonde une de ses camarades parlementaires. Franchement, les Peillon, Moscovici, Le Foll n’auraient pas exposé des idées différentes de celles de Jean-Marc Ayrault ! Et leur agacement est inversement proportionnel à leur capacité à dire autre chose que le gouvernement. »

Sans compter, plaident les aubrystes, que le délai entre le dépôt des contributions – le 17 juillet – et celui des motions – début septembre – est extrêmement court. « Tous ces brillants plumitifs pensaient que les militants PS allaient passer leur été à lire 500 contributions ! Tout cela n’est que positionnement », ironise une aubryste. Et tant pis pour l’aile gauche, forte de ses 20 % au congrès de Reims et qui fait les frais du raisonnement. « A la fin, ça se terminera de toute façon par une motion générale. Même s’il y aura sans doute une motion de la gauche du parti pour faire 6-8 %, explique un député proche de la première secrétaire. Il y a toujours un espace pour ça dans les congrès. Mais ça n'a pas de sens de faire un espace de débat à la rentrée alors que l'enjeu c'est 3 postes au BN ! » Surtout, plaide un autre proche de la maire de Lille, « si le risque existe d’une majorité godillot et d’un PS atone, l’histoire du PS montre que ce ne sont pas les congrès qui déterminent la suite… Les congrès post-victoire électorale ne laissent pas de place à autre chose qu’au rassemblement ». Il est bien mal engagé.

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