Pour une refondation de la télévision publique !

Publié le par DA Estérel 83

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Il faut prendre la colère qui couve depuis quelques jours au sein de la rédaction nationale de France 3 pour ce qu’elle est : le symptôme d’un mal allant au-delà des causes qui l’ont déclenché, en l’occurrence le projet de licenciement d’un journaliste qui a applaudi un peu trop fort, au goût de la direction, la victoire de François Hollande ; et le malaise d’une rédaction à laquelle cette même direction ne donne pas les moyens de travailler et qui l’a fait savoir de manière énergique. C’est le symptôme d’un mal beaucoup plus profond : celui d’une télévision publique qui a été rendue malade par cinq ans d’autoritarisme et d’ingérence sarkozyste, cumulés à une course effrénée à l’audience dont les ingrédients ont été la vulgarité et l’abêtissement public.

Le nouveau gouvernement de Jean-Marc Ayrault voudra-t-il prendre la mesure de ce malaise qui traverse la télévision publique ? Et prendra-t-il les mesures d’urgence qui s’imposent – sur le court terme en usant de son influence contre le licenciement projeté du journaliste de France 3 et en répondant aux inquiétudes de la rédaction de la même chaîne ; et sur le plus long terme en s’engageant dans une refondation radicale de la télévision publique ? Ce n’est pas le moindre des défis qui l’attendent.

Il y a donc, en premier lieu, « l’affaire Joseph Tual », qui a mis en ébullition depuis quelques jours la rédaction nationale de France 3. Dans une télévision publique qui vit depuis trop longtemps dans la crainte des oukases de l’Elysée et où la révérence et l’obséquiosité sont souvent devenues, du même coup, la règle, ce journaliste, travaillant à France 3 depuis 1987, fait exception. Grande gueule, Joseph Tual fait visiblement partie de ceux qui n’ont pas voulu plier l’échine. Et sa langue, il ne l’a jamais gardée dans sa poche.

Logo de Joseph Tual sur TwitterLogo de Joseph Tual sur Twitter

Il s’est une première fois distingué le 30 juin 2009 en publiant sur Rue89 un point de vue empreint de moquerie et d’impertinence intitulé « Nicolas, j’irai à ta convoc ». Il était à l’époque convoqué au 122-126, rue du Château des Rentiers, dans le XIIIe arrondissement, à Paris, pour être entendu par la police dans l’affaire de la cassette de France 3 donnant des extraits de l’entretien « off » de Nicolas Sarkozy – affaire qui n’a finalement débouché sur rien.

Le billet commençait de la sorte :  « C’est l’esprit tranquille que je me rendrai à la convocation de Nicolas Sarkozy. Les policiers, eux, ma foi, ne font que leur boulot. Ils ne sont en rien responsables de cette situation qu’eux-mêmes qualifient d’ubuesque. Ils sont simplement manipulés et détournés de leur mission de service public, comme nous à France Télévisions et dans bien d’autres entreprises publiques. Le diktat est simple. Le mot d’ordre est "vous êtes tous à ma botte, les têtes qui dépassent seront toutes coupées" : voilà le message de monsieur Sarkozy, dont acte ! Tu es président de la République, OK ! Je vais à la convoc, mais après ? Tu vas me faire quoi ? Me passer au Kärcher ? Tu dis qu’on ne t’a pas respecté, mais Nicolas, pour cela, il faut être respectable, et d’abord respecter son prochain. François Mitterrand ou Jacques Chirac auraient pu venir même à pied de l’Elysée jusqu’à France Télévisions, seuls ou accompagnés de deux ou trois gardes du corps. Crois-moi, personne ne leur aurait manqué de respect ni importunés. »

Avant cela, Joseph Tual avait aussi répondu à l'invitation de Mediapart et de Reporters sans frontières, le 24 novembre 2008, en venant témoigner des difficultés de son métier, à l'occasion d'une soirée au théâtre de la Colline à Paris, le Off des états généraux de la presse, dédiée à la presse libre et indépendante. La vidéo ci-dessous donne un extrait de son intervention (à partir de 4'30'') :

Et puis, tout s’est emballé, le 6 mai, au soir de la victoire de François Hollande. Moqueur et rebelle comme à son habitude, Joseph Tual a manifesté un peu bruyamment sa joie – en même temps que sa colère contre la reprise en main de la télévision publique organisée depuis cinq ans par Nicolas Sarkozy – en lâchant quelques commentaires sur Twitter.

Projet de licenciement du grand reporter Joseph Tual

Cela a commencé par ce premier tweet :

Puis, après ce premier tweet, Joseph Tual en poste un deuxième, qui vise le PDG de France Télévisions, Rémy Pflimlin, et le directeur de l’information du groupe public, Thierry Thuillier :

Dans une entreprise normale, que ferait un employeur confronté à une telle impertinence, un peu potache, de l’un de ses salariés ? L’inviterait-il à un peu plus de retenue ? Irait-il jusqu’à lui adresser un avertissement ? A France Télévisions – qui n’est pas une entreprise normale, nous y viendrons dans un instant – la direction de France Télévisions a fait comme s’il s’agissait de la plus grave des fautes professionnelles.

Critiquée pour son allégeance à l’Elysée, se sachant menacée sinon sur le court terme du moins sur le moyen terme, elle a choisi de sur-réagir en adressant quelques jours plus tard, le 14 mai, à Joseph Tual une lettre pour entretien préalable à une sanction disciplinaire pouvant aller jusqu’au licenciement pour faute grave – entretien qui aura lieu jeudi 24 mai. Dans le même courrier, la direction du groupe public a aussi signifié au journaliste une mise à pied conservatoire, avec effet immédiat, assortie d’une suspension de sa rémunération.

Ce qui d'ailleurs n'incite pas Joseph Tual à se taire. Les jours suivants, il tweete de plus belle. Entre autres les messages suivants :

C'est donc la première raison de la grogne des journalistes de la rédaction nationale de France 3, qui devraient être conviés à une assemblée ce même 24 mai, au moment même de l’entretien préalable, pour décider de leur ligne de conduite, selon le sort qui sera fait à leur confrère. « Nous demandons dès maintenant la suspension de la mise à pied et la convocation d'une commission paritaire de discipline. Si la procédure de licenciement est maintenue, nous déposerons immédiatement un préavis », explique à Mediapart Joy Banerjee, qui est le responsable du SNJ-CGT (on peut lire ici le tract syndical en soutien au journaliste).

Et d’ajouter : « Cette affaire fera jurisprudence pour l'expression des journalistes sur les réseaux sociaux. Il s'agit aussi de la liberté d'expression d'un journaliste qui a clairement pris parti contre la nomination par Sarkozy du PDG de France Télévisions et donc celle du directeur de l'info. Il est aussi victime d'un type de management directement inspiré du sarkozysme, avec la violence qui va avec. C'est un avertissement aux syndicalistes, à tous ceux qui contestent la politique qui a été mise en place par Sarkozy, Pflimlin, Thuillier... Tous les observateurs, les politiques, les journalistes qui ont contesté la politique de Sarkozy au sujet de la nomination des patrons des télés et radios publiques devraient naturellement se réjouir de la défaite de celui-ci. Joseph Tual n'a fait que participer à sa façon à la liesse, avec sa liberté d'expression de journaliste engagé, peut-être avec des propos " limites" (ça , c'est la commission de discipline qui jugera). En tout cas sur le fond, Joseph Tual n'a rien fait qui puisse justifier d'une telle sanction. Il faut que les journalistes puissent continuer à exprimer des opinions politiques. »

Mais l’affaire a pris d’autant plus mauvaise tournure qu’au même moment, la rédaction nationale de France 3 a clairement exprimé sa défiance plus générale à l’encontre de la direction de France Télévisions. Cela a d’abord pris la forme d’un vote organisé le 10 mai par la Société des journalistes (SDJ) : par 88 voix contre 29, les journalistes ont estimé que la ligne éditoriale de la rédaction n’était pas conforme à sa mission de service public ; 101 voix contre 18 ont estimé que les synergies des moyens France 2-France 3 en cours menacent l’indépendance éditoriale de la rédaction nationale de France 3 ; 104 voix contre 13 ont souhaité un nouveau projet éditorial pour France 3. On peut télécharger ici les résultats détaillés de ce vote.

Et quelques jours plus tard, le 15 mai, une assemblée générale des journalistes est venue confirmer le sentiment d’exaspération, comme le résume à son issue une déclaration du bureau de la SDJ (document ci-contre) : « Aujourd’hui, la rédaction nationale réunie en assemblée générale a confirmé ce constat accablant : vacuité de la ligne éditoriale, absence d’ambitions, manquement à la mission de service public, brutalité du management, favoritisme au profit de France 2, moyens en berne… La rédaction nationale est un navire sans avenir. Un navire que les officiers supérieurs dirigent contre un iceberg fatal. C’est le syndrome du Titanic. Et à n’en pas douter, c’est l’équipage que l’on accusera d’incompétences pour expliquer ce naufrage programmé. La rédaction nationale refuse cette catastrophe annoncée. C’est un fait : la direction bicéphale de l’information et de la rédaction nous sacrifie au bénéfice de France 2. »

C’est donc un véritable malaise qui traverse la télévision publique et dont témoignent les turbulences qui agitent la rédaction nationale de France 3. Un malaise profond que l’on aurait sûrement tort de réduire aux seules circonstances et péripéties particulières qui l’alimentent depuis peu…

L'appropriation par un clan d'un bien public

A l’évidence, ce malaise vient en effet de loin, tant la télévision publique a vécu ces dernières années l’une des périodes les plus sombres de son histoire. Cela a commencé par un coup de force : l’appropriation par Nicolas Sarkozy du pouvoir de nomination des patrons de l’audiovisuel public, jusque-là dévolu au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Et cela s’est poursuivi par une mainmise quasi quotidienne de l’Elysée sur France Télévisions, une sorte de privatisation au profit d’un clan de ce qui est un bien public. C’est aussi à la lumière de ces cinq années de scandaleuse mise sous tutelle qu’il faut décrypter les colères d’aujourd’hui.

En 2010, un livre, en son temps chroniqué par Mediapart (lireRadiographie alarmante d’une télévision sous influence), a bien décrit de l’intérieur les ravages que cela a produit sur l’audiovisuel public. Intitulé Cartes sur table (Plon, 220 pages, octobre 2010, 19 €), Patrice Duhamel, l’ancien directeur général de France Télévisions, en association avec son frère Alain, y racontait ce qu’il avait vécu depuis 2007 : une sorte d’enfer permanent, une cascade ininterrompue d'oukases, d'humiliations, de colères, de pressions, d'intimidations...

Coups de gueule parce qu’un journaliste invité lors d’un débat sur France 2 ne lui plaisait pas ; interventions pressantes et réitérées pour que David Hallyday, le fils de Johnny, se voit attribuer une émission de variétés : Patrice Duhamel était d’autant moins suspect de partialité qu’il entretenait avec Nicolas Sarkozy jusqu'en 2007 des liens de confiance. Au travers de ce livre courageux, on mesurait donc l’ultime prolongement de cette réforme : la mise sous tutelle de l'audiovisuel public, transformé en une simple administration publique, que Nicolas Sarkozy pouvait régenter tout à sa guise, comme Poutine le fait de la télévision d'Etat russe.

Patrice Duhamel ne faisait pas de comparaison aussi blessante, mais le récit qu'il dressait invitait à la réflexion tous ceux qui sont attachés à la démocratie. Commentant une réunion interministérielle présidée par Nicolas Sarkozy à laquelle il avait été un jour convié, il ajoutait en effet : « Avec le recul, c'est d'une limpidité totale, Patrick de Carolis était, pour lui, le ministre de la Télévision publique et j'en étais, plus modestement, le secrétaire d'Etat aux Programmes et à l'Information. A partir de là, tout était clair pour lui, et d'abord la décision de nommer lui-même les dirigeants du service public. »

Or, l’actuel patron de France Télévisions, Rémy Pflimlin, est l’héritier de ce scandaleux système mis en place par Nicolas Sarkozy. Sans doute ne faisait-il pas partie, à l'origine, du premier cercle. On se souvient en effet que dans la foulée de la suppression de la publicité sur les écrans publics, Alain Minc avait soufflé l’idée à l’ex-chef de l’Etat d’organiser la privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions au profit de l’un de ses clients, Stéphane Courbit, et de remplacer le PDG de France Télévisions, Patrick de Carolis, par un autre de ses obligés, Alexandre Bompard.

On sait pourtant ce qu’il advint : la révélation par Mediapart de ces projets, et notamment des intérêts financiers d’Alain Minc dans le groupe de Stéphane Courbit, a contraint Nicolas Sarkozy à changer en dernière minute ses plans, et à retenir une candidature moins sulfureuse pour la présidence de France Télévisions, celle de Thierry Pflimlin.

Une personnalité moins sulfureuse mais aussi tout aussi obséquieuse – en monarchie républicaine, c'est la règle. Car, sur-le-champ, celui qui a décroché presque par hasard le poste de patron de la télévision publique a fait du zèle. Même si ce document vidéo commence maintenant à dater (il est du 23 septembre 2010, et j’en avais fait état le même jour sur mon blog, ici), on ne peut s’empêcher de regarder avec consternation ce débat auquel participait le patron de France Télévisions, au cours duquel il manifestait tout à la fois sa détestation du journalisme indépendant et sa détestation d’Internet.

Rouvrir des débats tabous !

Embauches comme journalistes de proches de l’Elysée ; mise sous tutelle de l’information : même s’il n’était pas initialement du sérail, Rémy Pflimlin a, pour finir, bien mérité de la Sarkozie. On comprend donc aujourd’hui sa fragilité. Car si son mandat dure officiellement jusqu’en 2015, il risque de focaliser contre lui bien des colères, et pas seulement celle des journalistes ou des salariés de France Télévisions. Bien des colères, car il risque d’apparaître comme le survivant d’un système dont il est le garant depuis 2010 et qui est, en vérité, indigne d’une démocratie. D’où, sans doute, l’extrême nervosité de l’intéressé qui s’est empressé de punir l’imprudent journaliste qui a dit dans un tweet ce que beaucoup de ses confrères doivent sans doute penser tout bas.

Pour la gauche, qui accède au pouvoir, le dossier de la télévision publique risque donc d’être singulièrement épineux. Non pas que François Hollande n’ait pas décliné durant la campagne présidentielle ses propositions. Dans son projet présidentiel (il est ici), le candidat avait inscrit une proposition n°51 ainsi formulée :« La désignation des responsables des chaînes publiques de télévision et de radio dépendra d’une autorité indépendante et non plus du chef de l’État ou du gouvernement. »

Depuis, la proposition a été confirmée : la nomination des PDG sera de nouveau de la compétence du CSA, lequel CSA sera au préalable réformé.

Mais même si la réforme voit le jour, elle ne s’appliquera donc, en théorie, à France Télévisions qu’en 2015, c'est-à-dire quand le quinquennat commencera presque... à toucher à sa fin. C’est donc bien tard. Mais c’est aussi bien peu. Car en vérité, c’est d’une véritable refondation démocratique que la télévision publique aurait besoin. Une refondation qui soulève d’innombrables questions, que François Hollande n’a pas évoquées durant sa campagne : si l’on veut que l’information soit libre et honnête sur le service public, ne faut-il pas donner aux sociétés de journalistes des droits moraux, avec par exemple un pouvoir de veto sur la nomination des directeurs de l’information ? Si l’on veut qu’elle soit riche et de qualité, ne faut-il pas donner aux rédactions les moyens financiers que la suppression de la publicité a dramatiquement amputés ?

Mais au-delà, il y a encore des interpellations beaucoup plus lourdes que les socialistes, un tantinet inhibés sur le sujet, n’osent pas toujours évoquer – sinon jamais : pour en finir avec cette course infernale à l’audience et à la vulgarité, qui a perverti jusqu’au service public, ne faudrait-il pas un jour remettre sur le tapis un débat tabou, celui d’une renationalisation de TF1, qui a contribué à pervertir tout le système ? En application des principes vertueux édictés par le Conseil national de la résistance, ne faudra-t-il pas assurer l'indépendance des médias vis-à-vis des « puissances financières » et faire un exemple, en faisant en sorte que la première chaîne française ne puisse pas être la propriété d'un géant mondial des BTP, qui vit partiellement des commandes publiques ?

La gauche qui vient de prendre le pouvoir ne rêve plus de« changer la vie » – et c’est dommage. Mais si, au moins, elle avait l’ambition de changer la télévision publique, ce serait précieux, tant celle-ci occupe une place importante dans la vie démocratique.

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