Police: Manuel Valls «ne veut rien imposer»

Publié le par DA Estérel 83

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«Rien ne se fera sans vous». C’est porté par cette conviction que Manuel Valls, le ministre de l’intérieur a, tout au long d’une semaine dédiée à la tournée des promotions de nouveaux diplômés de la police, commencé à dévoiler sa feuille de route en matière de sécurité.

Revendiquant son titre de «premier flic de France», Manuel Valls a rappelé jeudi lors du congrès de l’Unsa Police (troisième syndicat de gardiens de la paix), à Dreux, qu’un de ses premiers gestes de ministre fut d’accrocher le portrait du «Tigre» Georges Clémenceau (à l’origine de cette expression pourtant très contestable dans ses implications). «Ma mission est de vous soutenir, de vous faire confiance et de vous protéger», a-t-il assuré aux policiers présents.

Manuel Valls installe le nouveau préfet de police de Paris, à sa droite, le 26 juin.Manuel Valls installe le nouveau préfet de police de Paris, à sa droite, le 26 juin.© LF

Marquant de véritables ruptures avec la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy (rapprochement police-population, réforme de la politique du chiffre), Manuel Valls s’inscrit toutefois dans la continuité sur d’autres dossiers (renseignement intérieur, vidéosurveillance) et dans la méthode (en rappelant fréquemment sa qualité d’«élu de banlieue» conscient des «réalités du terrain»). Une comparaison qui amuse le ministre qui s’est lancé mercredi dans une imitation de l’ancien président : «On dit "Y va sur le terrain, y ressemble à un autre"». Avant d’ajouter, de façon presqu’inaudible au milieu des rires : «C’est pénible».

  • Contrôle d’identité: le récépissé s’éloigne

Dans son programme, François Hollande avait prévu une circulaire contre le contrôle au faciès avant fin juin. Le 1er juin, le premier ministre Jean-Marc Ayrault, rentrant dans les détails, avait évoqué la remise de récépissés à chaque personne contrôlée. Manifestement, Manuel Valls n’a pas apprécié d’avoir été ainsi brusqué. «Un débat public sur les contrôles d’identité existe et nous ne pouvons l’esquiver», a-t-il paru regretter, le 28 juin, face aux représentants syndicaux de l'Unsa Police.

Trois jours plus tôt, devant les commissaires tout juste diplômés de l'Ecole nationale supérieure de la police à Saint-Cyr-Mont-d’Or, le ministre s’est offert de multiples portes de sortie : «On fera les études nécessaires sur ce projet de récépissé» et «si on voit que techniquement c'est difficile et qu'il n'est pas accepté par les policiers on choisira ensemble de bonnes solutions».  Les policiers ont très bien perçu le message : «Le récépissé est enterré», a entériné Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie Officiers (second syndicat d'officiers).

Officiellement, le débat est renvoyé à l’automne et à la remise d’un rapport par le Défenseur des droits. Le ministre de l’intérieur a également saisi la Cnil, dans un souci de protection des données personnelles assez remarquable pour un ministère qui compte 80 fichiers, dont près de la moitié illégaux... «Le traitement des souches pourrait engendrer des fichiers qui ne répondent pas aux attentes de la Cnil», s’est de son côté ému Philippe Capon, leader de l’Unsa Police, le 28 juin.

A défaut (pour l'instant) de reçu et de réforme du code de procédure pénale, Manuel Valls compte sur le «discernement»des policiers. Le 25 juin, il a demandé aux commissaires, ses «managers», de bannir les contrôles d'identité «abusivement répétés ou réalisés sans discernement». «Une institution pour être respectée de tous doit être respectueuse de chacun», a-t-il répété à plusiseurs reprises, insistant sur le «devoir d’exemplarité» des policiers et son inflexibilité sur les questions de déontologie.

Cela passe, pour le ministre, par «une certaine distanciation professionnelle» et la prohibition du tutoiement. «Même avec une forme de familiarité avec des jeunes de quartier que l’on connait, il amène très vite à des débordements », a-t-il mis en garde le 28 juin. A plus long terme, est envisagée une «rénovation en profondeur de la formation des policiers», en valorisant la «part réservée aux cas pratique et aux retours d’expérience».

Manuel Valls salue les responsables syndicaux policiers, le 26 juin, à Paris.Manuel Valls salue les responsables syndicaux policiers, le 26 juin, à Paris.© LF
  • Des policiers mieux protégés

En revanche le dossier de la protection fonctionelle des policiers et des gendarmes avance, lui, à grande vitesse. La commission, nommée début juin et présidée par un conseiller d’Etat, doit rendre ses conclusions fin juillet. «Nous avons une police exemplaire, amenée à faire usage de son arme avec beaucoup de discernement, contrairement à d’autres pays», a salué le 28 juin Manuel Valls, qui souhaite mieux protéger ses troupes en cas de procédure judiciaire.

Cette revendication était partie d’un mouvement de colère des policiers dans l’entre-deux-tours, suite à la mise en examen pour homicide volontaire d’un de leurs collègue de Noisy-Le-Sec, qui avait tué par balle une personne recherchée. «Moi, les uniformes et les sirènes hurlantes au cœur de Paris, je n’admettrai pas et je sanctionnerai les policiers», a toutefois mis en garde Manuel Valls, qui a également exclu toute «présomption de légitime défense»

Comme pour tous les fonctionnaires, l’Etat est tenu de protéger les policiers et gendarmes en leur fournissant une assistance juridique en cas de poursuites judiciaires liées à l'exercice de leurs fonctions. «Mais, du fait de leur mission, les policiers sont particulièrement exposés, estime Nicolas Comte, leader d’Unité SGP Police FO (le principal syndicat de gardiens de la paix). Afin que la présomption d’innocence soit réellement respectée, un policier mis en examen, sans faute intentionnelle avérée, doit pouvoir conserver son plein traitement et ses primes, quitte à être cantonné à des tâches administratives, en attendant la fin de la procédure pénale.»

A Millau, un policier de la brigade  anticriminalité, suspecté d’avoir tué par balle un jeune conducteur qui tentait d’échapper à la patrouille, vient ainsi d’être mis en examen le 29 juin. 

  • Installation du nouveau préfet de police de Paris, le 26 juin 2012.Installation du nouveau préfet de police de Paris, le 26 juin 2012.© LF
  • Tourner la page de la politique du chiffre

Le ministre de l'intérieur souhaite passer «d’une politique du chiffre à une exigence de sécurité pour tous les citoyens». Les indicateurs ne disparaîtront pas, mais ils «doivent rester des outils».  «Cela n’a pas grand sens de déterminer en début d’année un pourcentage de baisse de la délinquance à obtenir impérativement ou un taux d’élucidation global à atteindre», a estimé Manuel Valls, le 25 juin, devant les nouveaux commissaires.

De même en matière de lutte contre les stupéfiants, «les quantités saisies ne doivent pas être le seul critère d’appréciation, a-t-il annoncé à la préfecture de police de Paris, le 26 juin. Rendre une physionomie normale à un hall d’immeuble, à une rue, à un square, en faisant cesser les trafics, constitue des objectifs qui ont, tout autant, d’importance.» Il entend désormais associer le Parlement à la désignation du président de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), à la tête duquel Nicolas Sarkozy avait nommé son conseiller officieux, Alain Bauer. Observatoire que Manuel Valls compte par ailleurs saisir afin de «réaliser un audit des pratiques statistiques actuelles et de construire une nouveau format de pilotage (...) plus transparent».

Cette annonce a été plutôt bien reçue par les chercheurs quidénonçaient l’instrumentalisation et l’obsolescence de l’état 4001 (qui recense l'ensemble des procès-verbaux dressés par la gendarmerie et la police nationales à partir de plaintes ou d'infractions constatées). «Il faut absolument changer les indicateurs, réfléchir à leur nature, indiquait le sociologue Sébastien Roché fin mai dans une interview au MondeOn devrait aussi inclure dans les tableaux de bord la dimension du partenariat avec les élus, la satisfaction du public, l’accueil du public… Il faudrait introduire des différences de cibles selon les régions et des indicateurs décidés localement.»

  • Une cinquantaine de zones de sécurité prioritaires dès septembre

C’était l’un des points forts du programme de François Hollande en matière de sécurité : mettre le paquet sur quelques zones particulièrement problématiques, et ne pas reproduire les errements d’une police de proximité, qui avait été généralisée trop vite à l’ensemble du territoire, sans prendre en compte les besoins locaux. Comme l’a annoncé Manuel Valls cette semaine, «50 à 60 zones de sécurité prioritaires, dont 30 à 40 en zone police» seront créées en septembre, visant «des cités sensibles» sujettes aux «violences urbaines» et à une «économie souterraine», «des centres-villes à la physionomie dégradée», et des «zones périurbaines» victimes de cambriolages.

«Grosso modo on va retomber sur le territoire des Uteq (unités territoriales de quartier, créées en 2008 par Michèle Alliot-Marie, ndlr), et des BST (brigades spéciales de terrain créées par Brice Hortefeux), mais avec une liberté pour les acteurs locaux d’adapter les outils», interprète Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie Officiers. Pour Paris et la petite couronne, le ministre a demandé le 26 juin au nouveau préfet de police, Bernard Boucault, de désigner des premières zones expérimentales (sans doute au nombre de trois). «Le parlement sera associé dès que possible, mais on ne peut pas non plus arriver devant les parlementaires sans aucun élément», indique le cabinet du ministre.

Il s’agira, selon Manuel Valls, de «fédérer tous les moyens des services de police», d’«impliquer l’autorité judiciaire», et d’«associer les partenaires (élus, bailleurs, transporteurs)». Le ministre met l’accent sur «un dispositif souple», adapté «aux particularismes locaux». Manuel Valls a également annoncé que «les créations de poste décidées cette année (donc cet été, ndlr) leur seront en priorté réservées».

  • Un ministère prioritaire pour les créations de poste

Quelque 5000 créations de postes sur cinq ans pour la police, la gendarmerie et la justice avaient été promises pendant la campagne. Avec l’éducation et la justice, l’intérieur devrait donc être le seul ministère préservé des réductions de personnel. Mais les syndicats de policiers sont plutôt pessimistes. «C'est très tendu avec Bercy, glisse un responsable syndical. Le cabinet nous a dit en off qu’ils espéraient que l’ensemble des départs à la retraite seraient couverts».

  • Manuel Valls, le 28 juin au congrès de l'Unsa police.Manuel Valls, le 28 juin au congrès de l'Unsa police.© LF
    Des relations police-justice apaisées

En rupture avec ses prédécesseurs, Manuel Valls a regretté que «trop souvent ces denrières années, les institutions policière et judiciaire (aient) été opposées, dressées l’une contre l’autre». Il souhaite la mis en place de «conférences intérieur-justice déconcentrées partout en France». Mais les réflexes de «premier flic de France» ne sont pas loin, quand, rappelant son expérience «d’élu de la banlieue parisienne», il indique aux policiers comprendre que certaines décisions de justice «peuvent choquer».

  • Vidéosurveillance, une extension à la petite couronne

En annonçant le 26 juin, le «développement de la vidéoprotection à de nouveaux secteurs de l’agglomération en complémentarité avec le plan parisien», Manuel Valls se situe dans la droite ligne de Nicolas Sarkozy. Le ministre a indiqué veiller  «à ce que le fond interministériel de prévention de la délinquance  soutienne cette stratégie», alors que les deux tiers du fond sont déjà consacrés à financer la vidéosurveillance.

Contactée, la préfecture de police n’a pu communiquer aucun bilan du «plan 1000 caméras pour Paris», lancé en 2008 par le précédent préfet de police, Michel Gaudin. Et la préfecture ne dispose d’aucune donnée sur le nombre de caméras déjà existantes dans les trois départements de la petite couronne, ces dernières étant gérées par les polices municipales, sans centralisation des images. «Ce qui marche à Paris avec beacoup d’effectifs de police et un terrain bien quadrillé ne fonctionne pas toujours en banlieue», souligne de son côté Nicolas Comte.

  • Renseignement: l'appareil préservé

Voulant faire la lumière sur «l’échec» de l’affaire Mohammed Merah, Manuel Valls a commandé début juin à la Direction générale de la police nationale (DGPN) et la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) une «étude très complète sur ce qui a dysfonctionné». Mais après avoir écarté de la tête de la DCRI l’encombrant Bernard Squarcini, trop proche de l’ancien pouvoir, le ministre semble vouloir se contenter d'un simple toilettage. Il a salué le 27 juin, à l’issue du congrès à Levallois-Perret du principal syndicat des commissaires, «un travail de grande qualité qui mérite d'être mieux encadré par la loi».

Le 26 juin, Manuel Valls a apellé les policiers de différents servcies de renseignement et de police judiciaire à renforcer leurs liens «pour garantir ce qu’il est convenu d’appeler la détection des signaux faibles». «Au moment où la France voit resurgir le spectre terroriste sur son sol, la continuité des missions de renseignement intérieur et la fluidité dns l’échange de l’information opérationnelle doivent être plus que jamais assurées», a-t-il affirmé. La doctrine du «pré terrorisme» et ses errements, portée à son summum par l'ancien patron de la DCRI, semblent donc avoir encore de beaux jours devant eux.

  • Une reprise en main de la communication ?

Manuel Valls souhaite «l’adoption d’une charte de bonne conduite en matière de communication, afin que lorsque la vie d’un otage est en jeu, le communication soit limitée à la sphère institutionnelle». Il a notamment indiqué, le 28 juin, que certains propos tenus en direct par des «consultants» sur une chaine d’info en continu lors du braquage d’une banque à Toulouse, le 20 juin, avaient renseigné le preneur d’otage sur le dispositif policier. Cette proposition fait sourire dans les rangs des syndicats, un policier rappelant que le premier à commenter en direct le siège de l’appartement de Mohammed Merah fut le ministre de l’intérieur Claude Guéant lui-même.

De fait, les cadres locaux de la police étant rarement autorisés à parler aux journalistes, ce derniers se tournent vers les représentants syndicaux, souvent amenés à relater des interventions dont ils n’ont pas été témoins. Aux jeunes commissaires, lundi, Manuel Valls a demandé de mieux expliquer l’action de la police «à nos concitoyens» afin de construire «un capital image» de l’institution. Un premier pas vers uen vraie communication ?

Publié dans Gouvernement

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