Pauvreté: la lutte des classes peut-elle reprendre ?

Publié le par DA Estérel 83

Chroniques de Juan

 

 

 

On s'en doutait mais les chiffres font mal. Comme souvent, les bilans tardent à être publiés. Celui-là aurait dû retirer quelques milliers de voix supplémentaires au Président des Riches qui se voulait président protecteur. Ce bilan-là aurait pu et dû dévier le centre de gravité politique des dernières élections quelque part plus à gauche, sur le terrain social et de la relance.

Ce bilan-là, c'est celui de l'INSEE sur les niveaux de vie en France. Le 7 septembre dernier, l'institut a donc publié son évaluation des niveaux de vie en France en 2010. Deux ans de retard pour comprendre combien la pauvreté s'est aggravée durant les trois premières années du quinquennat Sarkozy. Les supporteurs de Nicolas Sarkozy - si nombreux en ces temps de primaires internes pour la présidence de l'UMP - nous/vous expliqueront que c'est la faute à la crise. 

Même le niveau de vie médian a baissé. En 2010, il s’élève à 19 270 euros annuels, soit une diminution en euros constants de 0,5 % par rapport à 2009. A ce niveau, le seuil de pauvreté est fixé à 964 euros mensuels (60% de la médiane):  « la moitié d’entre elles vivent avec moins de 781 euros par mois.» L'INSEE rappelle que cette année-là, même le SMIC a baissé, de 0,5% en euros constants. 

La pauvreté continue de progresser. Elle concerne 8,6 millions de personnes, soit 14,1 % de la population contre 13,5 % en 2009.  Sur tous les critères, avec toutes les mesures, les inégalités ont progressé: « Le niveau de vie baisse ou stagne pour pratiquement toutes les catégories de population sauf pour les plus aisées. »

1. Les inégalités se sont creusées. « Le rapport entre la masse des niveaux de vie détenue par les 20 % de personnes les plus aisées et celle détenue par les 20 % les plus modestes s’élève de 4,3 à 4,5. »

2. Les pauvres sont plus nombreux: 14,1% des Français, un record depuis 1997, en hausse de 0,5 point en un an. Au total, ils sont 8,617 millions (contre 8,0 millions en 2007; 7,8 millions en 2008; 8,2 millions en 2009).

3. La pauvreté frappe surtout les chômeurs (36% d'entre eux), les familles monoparentales (32%!) et les retraités (19%). Le pourcentage de salariés pauvres reste au contraire stable, à 6,3% depuis 2007. L'INSEE note en effet que le chômage n'est pas l'explication principale de l'aggravation de la pauvreté: « contrairement à 2009, le chômage contribue peu à l’évolution globale de la pauvreté ».

 4. Cette aggravation est due aux inactifs: les retraités (11 % de l’accroissement du nombre de personnes pauvres), les adultes inactifs autres que les étudiants et retraités (16 %) et, surtout, les inactifs de moins de 18 ans, c’est-à-dire les enfants (63 %). 

Car c'est bien la terrible nouvelle de ce rapport, la pauvreté des enfants explose: un enfant sur 5 est pauvre (19,6%). la pauvreté enfantine frappe 2,67 millions de personnes, soit 320.000 de plus en une année !

Ainsi la hausse de la pauvreté frappe surtout les familles monoparentales, et les couples avec enfants (dont les familles nombreuses). L'INSEE avance deux explications: primo, le coup de pouce du gouvernement Sarkozy en faveur des familles a été limité à 2009; après les grandes manifestations sociales de janvier 2009, Nicolas Sarkozy avait été contraint de lâcher deux primes exceptionnelles, non renouvelées en 2010 : 150 euros aux bénéficiaires de l’allocation de rentrée scolaire, et une « prime de solidarité active » de 200 euros, aux bénéficiaires du revenu minimum d’insertion, de l’allocation de parent isolé ou d’une aide au logement. Secundo, en 2010, le gouvernement avait refusé toute revalorisation des prestations familiales.

5. Cette dégradation ne date pas d'hier.Quand Laurent Wauquiez, au printemps 2011, dénonçait le cancer social de l'assistanat, était-il au courant ? Bien sûr, et c'en était ignoble. L'INSEE s'attarde sur une comparaison courte, 2007-2010, quatre années, pas même un mandat. Sur une plus longue période, on remarque que la pauvreté a progressé d'un million de personnes en une décennie.

Quel bilan ! Quel boulet !

L'Observatoire des inégalités rappelle que cette dégradation est historique dans notre pays depuis les années soixante.

Le pacte social craque. 

Car les plus riches sont devenus plus riches. Qui sera surpris ? Les 10 % des personnes les plus aisées ont un niveau de vie d’au moins 36 270 euros par an, soit 3,5 fois plus que celui des 10% les plus modestes (10 430 euros). « Entre 1996 et 2010, le niveau de vie moyen des 10 % de personnes les plus aisées a augmenté d’environ 2,1 % par an en moyenne, contre 1,4 % pour le niveau de vie moyen de l’ensemble de la population. » Si les revenus du patrimoine contribuent peu et évoluent peu, « les 10 % de personnes les plus aisées détiennent aussi des placements plus risqués, dont les rendements sont plus élevés en 2010. »

Sommes-nous mûr pour un retour de la lutte des classes ?  Pas sûr. Certains sociologues expliquent que les classes ne sont plus suffisamment homogènes ou cohérentes pour être mobilisées. La précarité est certes diffuse, massive et croissante. Mais cela ne suffirait pas. Pourtant, les plus riches savent eux rester mobilisés, conscient de leur cohérence et de leur homogénéité. 

Dans un ouvrage dénommé « Les ghettos du gotha », publié quelques mois après l'élection de Nicolas Sarkozy, les deux sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon s'attardaient par exemple sur l'entre-soi et les stratégies de résistance et de pouvoir des plus riches, des très riches.

Tout y était.

Un ouvrage indispensable, l'observation détaillée qu'une classe a parfaitement compris l'intérêt de se défendre et de se reproduire. 


Publié dans Politique

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