Non, la photo de Hollande par Depardon n’est pas un travail d’amateur

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2-2012

 

 

Les critiques fusent. La photo de Raymond Depardon ? Du boulot d’amateur. En fait, l’image est beaucoup plus travaillée que l’on ne saurait l’imaginer. Décryptage.


(Raymond Depardon - CHESNOT/SIPA)
(Raymond Depardon - CHESNOT/SIPA)
Les médias ont tranché : la photo officielle de François Hollande réalisée par Raymond Depardon est un travail d’amateur. La preuve ? Le vieux reporter-documentariste n’est pas portraitiste, comme sa profession l’indique. Pour conforter ce que les journalistes pensent, ils s’en sont allés interroger des spécialistes d’autre chose. Des experts de tout, sauf de la photographie. Comme si, pour juger des qualités du Guernica de Picasso, il valait mieux demander l'avis d'un militaire de la guerre d’Espagne, plutôt qu’à un critique d’art. 

Voilà donc le photographe de la ruralité et du désert disséqué par un prof de l’EHESS (Ecoles des hautes études en sciences sociales) et une sémiologue, dont le métier consiste à étudier les signes et la communication entre les individus. Le premier s’appelle André Gunthert et il a été appelé à la rescousse par l’Obs.fr. Pour lui, l’image dévoilée hier a tous les stigmates de la photo d’amateur, «puisque François Hollande est dans l'ombre, apparemment sans éclairage additionnel, alors que l'arrière-plan est quasiment brûlé.» 

Rappelons simplement au Maître de conférences, que si Raymond Depardon n’avait pas utilisé un déflecteur de lumière pour éclairer son sujet, son visage aurait été totalement sombre, et qu’on aurait à peine reconnu le nouveau président de la République. Rappelons lui, dans la foulée, que peu d’amateurs utilisent cette technique qui mobilise deux assistants.

C’EST CONNU, TOUS LES AMATEURS FONT DES PHOTOS CARRÉES

Du côté de 20minutes.fr, c’est Elodie Mielczareck qui s’y colle. Du haut de son savoir de sémiologue, elle déclare, elle aussi, que le cliché fait amateur. Sa justification est encore plus drôle que celle d’André Gunthert, à qui on pardonnera son manque de connaissances techniques. Car Elodie reproche à l’homme de Magnum, qui travaille de l’appareil depuis cinquante ans, d’avoir utilisé un format carré. Ainsi donc, notre sémiologue suppose que tous les photographes du dimanche utilisent toujours un bon vieux Brownie flash Kodak à bobine, comme dans les années 50. La révolution numérique n’est pas passée par elle, pas plus que le monopole du 24x36 avant le pixel. 

UNE IMAGE BEAUCOUP PLUS ABOUTIE QUE LES PRÉCÉDENTES

En fait la photo du vieux briscard de Magnum est tout le contraire d’une image de dilettante. C’est sans doute, depuis celle de Giscard réalisée par Jacques Henri Lartigue en 1974, la plus moderne, la plus travaillée et la plus en phase avec son époque, du moins avec les codes artistiques de son époque. Car Depardon est un peu le Clint Eastwood de l’image fixe. Un académique à tiroir. Une image pour l’un, et un film pour le second, a plusieurs lectures. Et le cadrage de la nouvelle photo officielle est beaucoup plus intéressant que celle de Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et François Mitterrand réunis. Qu’y voyons nous ? Un personnage simplement placé au centre, certes. Mais l’œil, après avoir été attiré par le sujet principal, s’en va lorgner vers les arbres en haut à droite, un sens de lecture inconscient que tous les spécialistes de l’image connaissent. Mais ici, le spectateur est guidé par les taches de lumière qui ponctuent la pelouse de l’Elysée. Au fond, l’effet «cramé», surexposé du château, n’est pas involontaire du tout. La photo, comme tout art, obéit à des courants. Et depuis quelques années, pas une image de pub, de presse ou de mode, pas une expo n’échappe à ce procédé. Ce fond très clair n’empêche pas le spectateur de distinguer les drapeaux français et européens. Et nul n’est besoin de les sur-signifier, comme Philippe Warrin, le portraitiste de la Star’Ac, et accessoirement de Nicolas Sarkozy, l’avait fait.

«MON FILS DE 7 ANS AURAIT FAIT PAREIL»

La photo officielle est donc, pour une fois, une bonne image. Mais quel est le but d’un tel cliché destiné à orner les mairies ? Créer un consensus ou signifier au bon peuple que notre président aime l’art et les photographes ? En oubliant au passage que rien n’est plus clivant que l’art contemporain. La photo de Depardon et les jugements expéditifs qu’elle engendre rappelle furieusement les commentaires de certains visiteurs de musées d’art moderne.«Mon fils de 7 ans aurait fait pareil», disent ces amateurs du figuratif devant un tableau abstrait. Dans le cas de l’image officielle, la sémiologue et le prof d’université disent à peu près la même chose. On peut donc présager sans peine de l’avis du grand public. Et si le but était de recueillir leur assentiment, l’image de Raymond Depardon est ratée. Dans ce but seulement.

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