Mitt Romney entraîné sur le terrain du droit à l'avortement qu'il voulait éviter

Publié le par DA Estérel 83

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Mitt Romney se serait bien dispensé de cette polémique à quelques jours de l’ouverture de la Convention républicaine qui doit entériner sa nomination. Depuis plusieurs mois, toute sa stratégie consiste à ne parler que d’économie, d’économie et encore d’économie. Ceci afin d’appuyer là où cela fait mal à Obama, mais aussi afin d’éviter d’aborder des thèmes sur lesquels sa candidature pourrait exploser en révélant ses nombreux retournements de veste et l’extrémisme de sa base électorale. Mais voilà que Todd Akin, candidat du parti républicain à un poste de sénateur du Missouri, vient de bouleverser cette stratégie avec la grâce d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Lors d’une interview télévisée dimanche 19 août, ce féroce militant anti-avortement, lance : « D’après ce que je comprends des docteurs (les femmes qui tombent enceinte après un viol), c’est un cas extrêmement rare. S'il s'agit d'un véritable viol, le corps de la femme a les moyens de bloquer tout ça. » Outre le qualificatif pour le moins curieux du viol – il utilise en anglais le terme « legitimate rape » qui sous-entend qu’il peut avoir des viols partiels ou justifiés -  Akin fait référence à des théories médiévales sans aucune base scientifique, mais courantes dans certaines cercles anti-avortement. En poussant la rhétorique « pro-vie » aussi loin, le candidat sénatorial s’est attiré les foudres de la majeure partie de la classe politique américaine, y compris celle des hiérarques de son parti qui ont appelé à son désistement dans l’élection où il se présente. La campagne de Mitt Romney s’est fendu d’un communiqué sans détours dénonçant les propos d’Akin comme étant « insultants, inexcusables et, franchement faux. »

Romney et RyanRomney et Ryan

Todd Akin s’est excusé, est revenu sur ses paroles, mais a maintenu sa candidature, permettant à la polémique de se développer, au grand dam de Romney et desleaders du parti républicain. Car les démocrates et les médias se sont empressés de pointer le fait que, si les mots employés par Akin étaient inacceptables, ses idées et ses positions étaient assez largement partagées au sein de son parti. Les Républicains ont en effet approuvé mardi 21 août la plateforme politique qui sera exposée à la Convention républicaine, dans laquelle ils demandent un amendement constitutionnel rendant l’avortement illégal, y compris dans les cas de viols, d’inceste ou de menace sur la santé de la femme (la plateforme était déjà la même sur ce sujet en 2004 et 2008).

Akin est également le cosignataire d’une proposition de loi déposée en 2011 qui interdirait l’avortement dans tous les cas de figure, et pourrait même restreindre les méthodes contraceptives (« Sanctity of Human Life Act » définissant le début de la vie au moment de la fertilisation et octroyant le statut de personne à l’embryon). Cette proposition de loi n’a toujours pas été soumise au vote, mais elle a attiré 64 cosignataires, tous républicains, dont le tout nouveau candidat à la vice-présidence, Paul Ryan. Et c’est bien cela qui gêne Mitt Romney.

Le parti Républicains a depuis une dizaine d’années un véritable problème démographique

Le prétendant républicain est doublement ennuyé. Tout d’abord parce que cela remet sur le devant de la scène un de ses multiples retournements de veste. En tant que « directeur de conscience » mormon de sa paroisse dans les années 1980, il avait tenté de décourager une jeune femme de se faire avorter alors que les médecins avaient décelé un caillot sanguin lié à la grossesse qui pouvait lui être fatal. Entamant une carrière politique à partir de 1994 dans le Massachussetts, un État plutôt progressiste, il s’était montré beaucoup plus tolérant, expliquant qu’il reconnaissait le fondement de la décision de la Cour Suprême légalisant l’avortement, et qu’il n’entendait pas « imposer ses croyances aux autres sur ce sujet ». Enfin, depuis qu’il s’est lancé dans la course à la présidence en 2007, il se proclame à nouveau « solidement anti-avortement ». Cette propension  à suivre le sens du vent est l’un des principaux handicaps de Romney, et la raison pour laquelle il peine à rassembler le camp conservateur autour de sa candidature. Evoquer le sujet de l’avortement dans la campagne suscite forcément un rappel de ses positions successives.

Néanmoins, le véritable problème pour Romney est que la sortie d’Akin rappelle aux électrices américaines combien le parti Républicain défend des positions rétrogrades, qui ont conduit de nombreux commentateurs à parler de « guerre anti-femmes » menée par les conservateurs. Or, selon le Center for American women and politics, depuis 1980 les femmes votent d’avantage que les hommes à l’élection présidentielle et, depuis 1992, elles votent majoritairement pour le candidat démocrate. Romney sait donc que s’il perd trop d’électrices, il n’a aucune chance de remporter cette élection.

 

Evolution de la participation des femmes (en bleu) et des hommes (en gris) aux présidentielles américaines.Evolution de la participation des femmes (en bleu) et des hommes (en gris) aux présidentielles américaines.

 

Au delà des femmes, le parti Républicains a depuis une dizaine d’années un véritable problème démographique, selon les statisticiens : il est de plus en plus le parti des hommes blancs, anglo-saxons, âgés et ruraux dans une Amérique de plus en plus multiculturelle (et en particulier hispanique), urbaine et où les jeunes et les femmes représentent un bloc grandissant de l’électorat. Un électorat qui se montre plus ouvert sur les questions du mariage homosexuel, de la légalisation des drogues, de la tolérance religieuse, et des réformes énergétiques, des sujets sur lesquels la base du parti Républicain demeure ultra-conservatrice.

Jusqu’ici, la stratégie de Mitt Romney consistait donc à se focaliser sur les questions économiques en évitant soigneusement ces questions « sociétales », si chères à sa base mais susceptibles de lui aliéner un électorat plus centriste. Son choix de Paul Ryan comme colistier représente un pari audacieux : l’homme est connu pour ses positions économiques radicales (voir notre article sur son inspiratrice, Ayn Rand), mais il est aussi à l’extrême-droite de son parti sur tous les autres thèmes de société : avortement bien sûr, mais aussi changement climatique, port d’armes, droits des homosexuels et des minorités, immigration…

Romney espérait que le débat public se concentrerait sur la situation économique et les moyens d’y remédier, pas sur les autres sujets qui divisent l’électorat américain. Raté ! À moins d’une semaine de l’ouverture de la grande kermesse politique qu’est la Convention républicaine, comme l’écrit Mark McKinnon, un ancien conseiller de Bush et de McCain, la remarque d’Akin « est l’équivalent politique du parti républicain qui vient de rouler sur une mine. Et les éclats déchiquètent tout le monde. »

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