Michèle Delaunay, ministre hors norme

Publié le par DA Estérel 83

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Elle les a encore agacés. En annonçant début juin qu’elle rembourserait à l’Assemblée nationale le reliquat de l’enveloppe versée à chaque député, Michèle Delaunay a contraint ses camarades à se mettre au diapason. Depuis, interrogés par Mediapart, plusieurs ministres ont certifié qu’ils allaient aussi reverser une part de cette indemnité au sigle barbare, l’IRFM, et aux règles opaques (lire nos nombreuses enquêtes ici et encore là). Par conviction mais aussi un peu par tactique, la « tombeuse de Juppé » en 2007, devenue ministre déléguée aux personnes âgées et à l’autonomie de Jean-Marc Ayrault, s’est fait une chantre de la moralisation de la politique.

 

Michèle Delaunay à la sortie du conseil des ministres.Michèle Delaunay à la sortie du conseil des ministres.© Reuters.
« Le sujet est austère. Pour autant, il est au cœur du devoir d’exemplarité des élus », qualifiés de « nouveaux hussards noirs de la République »écrivait début juin celle qui était encore députée de Gironde. Volubile, entêtée, elle plaide aussi sans détours pour le renouvellement de la vie politique et le non-cumul des mandats« Il faut aérer. » Mais met aussitôt en garde contre ces « jeunes qui ont tendance à ne faire que ça », qui peuplent les couloirs socialistes. « Je ne plaide pas pour les vieux pinpins. Mais il faut de tout, et aussi du personnel politique qui a une autre expérience de la vie. » Là, Michèle Delaunay parle d’elle. Elle a 65 ans et seulement dix ans de carte au PS à son actif. Dans sa vie d’avant, elle était médecin à l’hôpital public et a dirigé l’unité de dermatologie-cancérologie au CHU de Bordeaux.

 

« La politique, ce n’est qu’une de ses vies », vante une de ses collaboratrices. Et ça se voit. Elle n’a pas le langage codé par ces allers-retours entre les palais de la République et la rue de Solférino. Elle dit « on » et pas toujours « je ». Elle parle vite, parfois trop. Parfois, elle s’arrête au début d’une phrase et lâche : « Euh non, mais ça, je peux pas, je dois faire attention. »Assidue sur le réseau social Twitter, elle souffre de la consigne de grande prudence édictée par Matignon. Michèle Delaunay s’est déjà fait taper sur les doigts pour avoir écrit fin juin : « Séminaire gouvernemental de cadrage budgétaire : je crains que les bonnes nouvelles ne soient pas majoritaires. » Depuis, la ministre fait profil bas. Mais n’en pense pas moins : « Pour moi, c’est une immense privation de liberté. »

 

 

Dans son bureau du ministère des affaires sociales, avec vue sur les Invalides, elle sait qu’elle est un peu là par hasard. Le 16 mai, c’est en fin d’après-midi qu’elle reçoit l’appel que d’autres attendaient tant. « Un quart d’heure avant, je ne devais pas être ministre », lâche-t-elle à certains de ses camarades. Elle sait qu’elle doit en partie son poste à la parité et aux équilibres géographiques. « Il y avait dans l’équipe de campagne d’autres Girondins plus proches. » Alain Rousset, le président de l’Association des Régions de France (ARF), et Vincent Feltesse, qui aura pour lot de consolation de devenir le suppléant de Delaunay aux législatives, en font les frais. Ils étaient pourtant bien plus visibles qu’elle dans la campagne de François Hollande, le premier au pôle industrie, le second comme « Monsieur web ».

Un père préfet, fan de Chaban-Delmas

« Elle a réussi là où ils ont tous échoué, et sans passer par les canaux habituels », sourit avec délectation un de ses proches. Sous couvert du off, il jure que « certains vieux mâles du PS la détestent ». « Elle n’est pas bizarre, mais totalement atypique. Parce qu’elle est arrivée très tardivement en politique, parce qu’elle s’est saisie de sujets qu’on n’a pas l’habitude de voir porter avec autant d’opiniâtreté par les politiques et parce qu’elle n’utilise pas les canons de l’expression socialiste. Pour Solférino, elle n’est pas dans une case », estime un de ses collaborateurs à Bordeaux.

Michèle DelaunayMichèle Delaunay© Reuters

Politiquement pourtant, la facture est classique. Repérée par Gilles Savary dans une fédération socialiste, la Gironde, autrefois acquise à Laurent Fabius, elle suit ses camarades qui rompent avec l’ancien premier ministre quand celui-ci choisit le « non » au référendum de 2005. De gauche mais résolument social-démocrate, pro-européenne – son mari est par ailleurs fonctionnaire européen à la retraite –, et réformiste, Delaunay se retrouve dans l’ADN politique de François Hollande. Dans son sillage, elle soutient Ségolène Royal lors de la primaire de 2006, puis Hollande cette fois-ci. Delaunay définit le socialisme par ces simples mots :« C’est avoir le sens du partage absolu de la communauté de destin… Et c’est à quoi la médecine prépare bien. »

Et si Delaunay est loin des clichés sur les professionnels de la politique, cumulards et polissés, elle maîtrise parfaitement les codes des élites françaises et des grands corps de l’État. 2001 : Bordeaux est une ville de droite, le PS n’en finit pas de s’y casser les dents. Le leader socialiste d’alors, Gilles Savary, cherche des nouveaux visages pour sa liste aux municipales. « Si, à l'époque, je l'ai choisie, c'est parce que je pensais qu'elle était meilleure que moi. Je me disais que si les gens ne votaient pas pour notre famille, ils voteraient en tout cas pour une Delaunay »raconte le vice-président du conseil général de Gironde à Sud-Ouest. La désormais ministre dit : « C’était le premier scrutin paritaire, mon nom est connu à Bordeaux et je ne suis pas trop bête. Et puis je venais du milieu médical hospitalier qui a une image attachée au service public, qui connaît les gens. »

Chaban DelmasChaban Delmas© DR.

Delaunay, à Bordeaux, est en effet un nom qui porte dans les beaux quartiers – elle est l'une des quatre ministres de Jean-Marc Ayrault à payer l’ISF. Le père, Gabriel Delaunay, fut préfet de la Gironde de 1958 à 1972. Radical-socialiste, il a suivi tous les grands projets de son ami, rencontré dans la Résistance, Jacques Chaban-Delmas. De Chaban, la fille, Michèle Delaunay, ne dit d’ailleurs que du bien, jusqu’à la comparaison avec celui qui l’a fait ministre, François Hollande. « Il a montré qu’il était incroyablement volontaire et qu’il aime les gens. Cette qualité, c’était aussi Chaban. Il était généreux et cherchait à faire plaisir, mais il était plus séducteur », dit-elle dans son bureau de ministre.

L’ancienne médecin a également un solide CV électoral. Après les municipales de 2001, elle s’illustre trois ans plus tard en remportant face à l’UMP Chantal Bourragué un canton historiquement de droite. Et en 2007, c’est la consécration : en mai, Nicolas Sarkozy vient de gagner la présidentielle, il fait du chiraquien Alain Juppé le numéro 2 du gouvernement. Le maire de Bordeaux, sûr de son fait, doit simplement confirmer lors des législatives de juin. Il a 13 points d’avance au premier tour. Mais une semaine plus tard, Delaunay l’emporte.

« J’ai incroyablement cassé les pieds de Jean-Marc Ayrault »

Elle est depuis « la tombeuse de Juppé », et il ne lui adresse jamais la parole. Elle jubile : « Il a fait beaucoup pour ma notoriété. »Cette année, Juppé n’a même pas livré bataille, renonçant au soir de la victoire de François Hollande à se représenter : dans la 2ecirconscription de Gironde, le socialiste a obtenu 59 % au second tour de la présidentielle. « Michèle a fait renoncer le “meilleur d’entre eux”. Il n’a que très peu de considération pour elle »,témoigne un militant bordelais.

C’est aussi grâce à Juppé que les caciques de Solférino, Hollande et Ayrault en tête, l’ont repérée. Le maire de Nantes est alors président du groupe socialiste à l’Assemblée et il a mis en place un« shadow cabinet » thématique. Delaunay joue sa carte : « J’ai demandé la politique de l’âge parce qu’il y avait déjà tellement de cadors sur la santé. » Depuis, dit-elle, « j’ai incroyablement cassé les pieds de Jean-Marc Ayrault avec ça ». C’était sa chance de se faire repérer. Ça a marché.

Delaunay, à gauche derrière Hollande. Touraine à gauche. Delaunay, à gauche derrière Hollande. Touraine à gauche. © Reuters.

Atypique donc, mais rompue aux ors de la République, volontaire, mais aussi cassante parfois, voire colérique avec ses collaborateurs, Delaunay doit désormais prouver qu’elle peut tenir un ministère. Elle jure qu’elle n’en rêvait pas. « Ce n’est pas qu’un cadeau. Donc il faut que cela serve à quelque chose ! » dit-elle. Elle doit apprendre à exister aux côtés de sa ministre de tutelle, Marisol Touraine. À ne pas gaffer.

Selon une proche, elle dit d’elle-même que « les ministres débutants, c’est à eux qu’on dit : “Moins t’en dis, plus on t’aime…” » À se forger une crédibilité. « Mais elle s’est endormie en conseil des ministres », pouffe un conseiller d’un autre ministère, et pendant le discours de politique générale d’Ayrault. Selon Le Canard Enchaîné, c’est Benoît Hamon qui s’en est aperçu et a demandé à sa voisine, Nicole Bricq, de la réveiller.

Delaunay doit surtout prouver qu’elle sait mener des réformes, et les dossiers sont lourds : la réforme de la dépendance – « Non ! De l’autonomie », insiste la ministre qui a convaincu Ayrault de changer l’intitulé de son maroquin –, celle de la fin de vie. Elle devra gagner des arbitrages. Pour l’instant, elle en convient : « Rien n’est acté. »

Publié dans Gouvernement

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