Marseille : un comité interministériel pour une «ville en très grande perdition»

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Lors du comité interministériel convoqué ce jeudi 6 septembre par le premier ministre, le gouvernement va se pencher sur le cas de Marseille,« ville en très grande perdition, qui a besoin d’une réponse exceptionnelle de l’État », selon les mots, dimanche, du ministre de l'intérieur Manuel Valls.

Manuel Valls à la gare Saint-Charles, le 21 mai 2012. Manuel Valls à la gare Saint-Charles, le 21 mai 2012. © Reuters/Philippe Laurenson

La séquence a commencé le 29 août, avec la mort d'un homme de 25 ans, tué d'une rafale de Kalachnikov dans les quartiers nord. La dix-neuvième victime de règlements de compte depuis début 2012 dans les Bouches-du-Rhône. Le lendemain, Samia Ghali, la sénatrice et marie PS des 15e et 16e arrondissements de la ville, réclamaitl'intervention de l'armée pour mettre fin aux trafics de drogue dans les cités. Branle-bas de combat au gouvernement, qui balaye immédiatement cette proposition, tandis que le pays semble redécouvrir une réalité marseillaise pourtant tenace. « Cela fait plus de 30 ans que Marseille est au hit-parade des règlements de compteremarque, sur son blog, l'ancien commissaire Georges Moréas. En 1982, 67 affaires de ce type ont été recensées sur l’ensemble du territoire, dont plus du tiers sur le seul ressort du service de police judiciaire de Marseille (15 homicides et 15 tentatives d’homicide). » 

Depuis 2002, les services de police et de gendarmerie ont enregistré en moyenne dans les Bouches-du-Rhône une quinzaine de personnes tuées chaque année lors de règlements de compte entre malfaiteurs. Un chiffre étonnamment constant sur dix ans*, alors que dans le même temps, il baissait fortement au niveau national, passant de 144 morts au total en 2002 à 57 en 2011. C'est ainsi qu'en 2011, le département, qui ne représente que 3 % de la population française, concentrait près d'un tiers des homicides au cours de règlements de compte commis en France.



Jusqu'ici, la réponse des ministres de l'intérieur de Nicolas Sarkozy était toujours la même : roulage de mécaniques face aux caméras, limogeage du préfet délégué à la sécurité et à la défense (deux en 2011 !) et envoi massif de forces mobiles, le temps de mener quelques descentes dans les cités marseillaises… jusqu'au prochain mort. « Ça ne sert plus à rien d'envoyer un car de CRS pour arrêter des dealers. Quand dix d'entre eux sont arrêtés, dix autres reprennent le flambeau. C'est comme combattre une fourmilière », remarque Samia Ghali dans un entretien à La Provence. Rompant avec cette approche, Jean-Marc Ayrault a souhaité associer sept ministres (intérieur, justice, éducation, ville, économie et finances, et lutte contre l’exclusion) à cette réflexion sur l'agglomération marseillaise entamée dès juillet, à la demande du ministre de l'intérieur Manuel Valls. 

Ce dernier s'était rendu à Marseille quatre jours après sa nomination. « Il connaît personnellement bien la ville et y a beaucoup réfléchi pendant la campagne, affirme l'un de ses conseillers. Il a compris qu'il fallait entendre le cri d'urgence, que la seule réponse de la sécurité n'était pas suffisante si on ne prenait pas aussi en compte la dimension éducative, les problématiques d'emploi, d'urbanisme, etc. » 

Il n'empêche : le préfet délégué à la sécurité Alain Gardère, ancien directeur adjoint de Claude Guéant, et Hugues Parant, préfet de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, pourraient prochainement changer. Le ministère de l'intérieur évoque une « réorganisation globale », sans plus de précisions. 

Sans précédent, le comité interministériel de jeudi, consacré à une unique agglomération, sonne comme un désaveu des élus locaux.« Si un gouvernement de droite prenait des mesures concrètes concernant Lyon ou Paris sans les avertir, tout le monde hurlerait au non-respect de la démocratie locale », estime Yves Moraine, le président du groupe UMP au conseil municipal, furieux que la mairie n'ait pas été prévenue. À deux ans des municipales, Jean-Claude Gaudin, maire UMP de la ville, ne s'y est pas trompé. Il a choisi Le Figaro pour contre-attaquer et défendre le bilan de ses trois mandats. À l'en croire, Marseille se porterait comme un charme. « Le chômage n'a pas cessé de reculer depuis que je suis maire, et notamment dans le nord de la ville, grâce à la création d'une zone franche »explique Jean-Claude Gaudin.

La majorité municipale UMP se défend d'avoir abandonné les quartiers nord depuis 1995, mettant en avant les treize chantiers de rénovation urbaine menés dans ces grands ensembles, les deux zones franches urbaines créées en 1997, ainsi que « les plus importants investissements en logements, équipements scolaires, sportifs et sociaux »« Soit Manuel Valls a perdu les pédales, soit il prépare la campagne municipale de 2014 pour ses petits copains », maugrée Yves Moraine.

* à l'exception de l'année 2007 qui ne compte « que » 7 morts dans les Bouches-du-Rhône.

Mais si la Ville est effectivement passée de 22 % de chômage en 1995 à 13 % fin 2011 (sur l'aire Marseille-Aubagne) et a inversé son déclin démographique, le tableau social reste catastrophique. Le Dispositif régional d'Observation sociale Provence-Alpes-Côte d'Azur ((Dros, géré par la Caisse d'Allocations familiales) a récemment révélé que 44 % des enfants marseillais vivaient sous le seuil de pauvreté (fixé en 2012 à 942 € par mois, soit 60 % du revenu médian), contre 24 % au plan national. 

Faible pour une ville de cette taille, le revenu fiscal médian par unité de consommation à Marseille (16 128 euros en 2009 contre 18 355 euros en France métropolitaine, selon l'Insee) flirte même avec les 7 000 euros dans le 3e arrondissement marseillais, le plus pauvre. Et l'écart entre les hauts et bas revenus fait de Marseille la plus inégalitaire des grandes villes de France : en 2007, les 10 % des Marseillais les plus riches déclaraient 14,3 fois plus que les 10 % les plus pauvres. « C'est un cumul de handicaps absolument colossal depuis quarante ans », estime l'astrophysicien Jacques Boulesteix, président du conseil de développement de Marseille Métropole Provence (MPM). Il s'inquiète également du faible nombre d'adultes diplômés. En 2006, seuls 24 % des Marseillais avaient un diplôme équivalent ou supérieur au bac, (contre 35 % à Lille, 41 % à Lyon et 51 % à Paris). 

Du côté de la communauté urbaine, socialiste, de Marseille Métropole Provence, l'approche « globale » du gouvernement est donc appréciée. « C'est un signe que l'État prend la mesure du problème, qui est extraordinairement complexe », remarque-t-on au cabinet d'Eugène Caselli, le président de MPM depuis 2008. Dans un communiqué, celui-ci pointe notamment « la dispersion des zones commerciales et d'activité, la faiblesse du développement des transports en commun, l'insuffisance ou la carence des politiques d'urbanisme et de logement, ajoutées à la paupérisation d'une grand part de la population ». La faute selon lui au « retard historique pris par l'agglomération marseillaise dans la création de la communauté urbaine », constituée en 2001, plus de trente après celles de Lyon, Lille ou Bordeaux. À des ressources fiscales faibles, MPM ajoute ainsi le handicap d'avoir la plus faible dotation globale de fonctionnement des communautés urbaines (178 euros/habitant pour une moyenne de 227 euros dans sa catégorie). 

Avec d'autres collègues, Jacques Boulesteix a même calculé que ce retard avait coûté entre 3,5 milliards et 4 milliards d'euros à l'agglomération marseillaise en perte de dotations étatiques. « Soit à peu près le coût de la ligne TGV Valence-Marseille (3,8 milliards d'euros) inaugurée en 2001 », compare-t-il. « Près de deux tiers de ces dotations ont été utilisés par les communautés urbaines pour des infrastructures de transport, d'où le retard marseillais, précise-t-il. Des problèmes comme la liaison avec Aix-en-Provence (dont la liaison ferroviaire n'est toujours que partiellement doublée – ndlr) auraient dû être réglés depuis longtemps ! »

Que peut faire l'État ? En mars 2012, lors de son meeting à Marseille, François Hollande s'était engagé « à renforcer l’école dans ces quartiers, à y remettre des services publics, à construire un million de logements sociaux », à y faire « également prévaloir la mixité sociale », et à porter « de 20 % à 25 % les obligations de construire des logements sociaux des communes ». 

Pour Yves Moraine, le gouvernement « doit commencer par respecter ses engagements » concernant les effectifs de policiers.« Les élus PS n'ont cessé de dire qu'il manquait 300 policiers à Marseille, mais nous les attendons toujours », dit-il. Du côté du ministère, on assure que les créations de poste (500 par an à partir de 2013) seront affectées « en priorité » aux 15 premières zones de sécurité prioritaire, dont font partie les quartiers nord marseillais. Les préfets des zones concernées doivent faire remonter les priorités d'ici fin septembre ainsi que les critères d'évaluation retenus. Mais un conseiller de Manuel Valls rappelle qu'il s'agit surtout « d'un travail sur la coordination des forces de sécurité déjà présentes ». 

Plusieurs projets de loi dans les cartons du nouveau gouvernement pourraient également donner un coup de fouet à l'agglomération. Du côté de MPM, on pointe l'acte trois de la décentralisation, qui« devra traiter des métropoles, car nous avons besoin d'un cadre juridique et financier ». Chez Europe Ecologie-Les Verts, Sébastien Barles, porte-parole régional et élu municipal marseillais, évoque la révision de la loi solidarité et renouvellement urbain, que doit présenter Cécile Duflot, ministre du logement, en conseil des ministres, ce mercredi 5 septembre. Le projet de loi prévoit de porter, d'ici 2025, de 20 % à 25 % le taux minimal de logements sociaux par commune de plus de 3 500 habitants, avec un alourdissement des sanctions pour les mauvais élèves, ainsi que la cession par l'État et certains établissements publics de terrains aux collectivités locales. Les élus marseillais regardent également du côté des contrats de projet État-Région 2013-2017, afin de développer les lignes de tramway et de métro de l'agglomération, qui en auraient grandement besoin. 

Sébastien Barles espère enfin que ce comité interministériel sera l'occasion de mettre sur la table la question de la légalisation du cannabis pour lutter contre les filières mafieuses. « Pour nous, ce point-là est essentiel, sinon on ne fera que montrer les muscles et on a vu que cela ne fonctionnait pas », rejette l'élu écolo. Jusqu'ici, la police a en effet semblé impuissante face aux trafics de drogue, d'où le constat d'échec que dressait la sénatrice socialiste Samia Ghali dans les colonnes de La Provence. Mais le ministère de l'intérieur n'entend pas du tout se hasarder sur ce terrain, électoralement miné. « Le président de la République et le ministre de l'intérieur ont été très clairs là-dessus, écarte un conseiller de Manuel Valls. La question de la dépénalisation du cannabis n'est pas du tout envisageable. »

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