Marie-France Hirigoyen: «Il y aura un avant et un après DSK»

Publié le par DA Estérel 83

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Marie-France Hirigoyen est psychiatre et psychanalyste. Formée aux Etats-Unis, elle a publié, en 1998, un ouvrage intitulé Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien (éditions la Découverte-Syros). Tiré initialement à quelques milliers d’exemplaires, l’ouvrage dépasse finalement les 300.000 exemplaires, parce qu’il met en lumière un phénomène trop souvent passé sous silence. Son travail a été à l’origine de la prise en compte de la notion de harcèlement moral dans le droit pénal et le droit du travail.

 

Pour Mediapart, elle approfondit, à l’occasion des affaires DSK et Tron, cette«indulgence inouïe à l’égard des mensonges et des hommes de pouvoir»qu’elle explorait dans ce livre, et les raisons pour lesquelles les femmes harcelées ne sont que rarement entendues.

 

Les personnes que vous voyez en consultation pour harcèlement sexuel portent-elles plainte devant les tribunaux ? 

 Lorsque des femmes ont été harcelées par un homme de pouvoir, elles portent très rarement plainte parce qu’elles savent très bien qu’on va essayer de faire jouer contre elles des pressions, dire qu’elles sont manipulées, tenter de les discréditer. En outre, en France, la plaignante prend le risque d’être à son tour accusée de dénonciation calomnieuse, comme on l’a vu dans le cas de Georges Tron. Ce qui fait souvent peur, puisque les puissants qui harcèlent ont souvent de bons avocats qui n’hésiteront pas à tout faire pour décrédibiliser le témoignage accusant leur client.

Beaucoup de femmes craignent également qu’on fasse étalage de leur vie privée, à partir du moment où on entre dans un procès public. J’ai eu une patiente qui avait vécu du harcèlement sexuel grave de la part d’un homme puissant, mais ne voulait pas porter plainte pour ne pas avoir à vivre cet étalage. Mais la cellule anti-harcèlement du lieu où elle travaillait a porté plainte à sa place et l’homme accusé a alors porté plainte contre la cellule pour dénonciation calomnieuse. Sa vie a donc, quand même, été exhibée. Il faut donc être très courageux pour porter plainte, d’autant que la caractérisation de harcèlement est difficile à prouver.

Pourquoi ? 

Même si la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 a amélioré les choses, elle demeure vague. Dans le cas récent d’un élu de Créteil, trois femmes avaient déposé plainte, mais une seule de ces plaintes a été retenue, parce qu’il est très difficile de prouver ce genre d’agissements.

Dans cette histoire, les juges se sont d’ailleurs davantage fondés sur une directive européenne que sur la législation française. Cette directive stipule que «le harcèlement sexuel correspond à un comportement non désiré à connotation sexuelle, qui peut s’exprimer physiquement, verbalement ou non verbalement, et porter atteinte à la dignité de la personne ou créer un environnement dégradant ou offensant». Cette notion«d’environnement dégradant ou offensant» est souvent plus facile à montrer que des agissements précis.

Mais, pour qu’une femme ose porter plainte pour viol ou agression sexuelle, il faut, dans la grande majorité des cas, qu’elle soit entourée et que l’agresseur ne soit pas quelqu’un de trop proche. Quand l’agressée et l’agresseur se connaissent et évoluent dans un même milieu, il pèse souvent sur la victime une forme de culpabilité qui l’empêche de franchir le pas.

Vous avez également travaillé aux Etats-Unis : pourquoi est-ce plus courant de porter plainte dans ce pays ?

 Aux Etats-Unis, le harcèlement sexuel est beaucoup plus codifié. Si l’on touche une femme, l’avant-bras ça peut aller, mais, au-dessus du coude, cela peut vous attirer des ennuis. Il existe certes une conception plus stricte des rapports hommes-femmes, mais, surtout, ils défendent beaucoup mieux que nous les plus démunis : les femmes de ménages, les noirs, les pauvres…

Cela tient sans doute au fait que les associations représentant ces minorités ont un rôle très influent, d’autant que les procureurs sont élus, et tiennent donc à leurs électeurs et à leur réputation. Aux Etats-Unis, le délit est sanctionné quelles que soient la personne et sa position hiérarchique. Le système américain est sans doute plus brutal, mais plus clair. Pour ce qui concerne le viol, on estime que 10% des victimes portent plainte en France, alors qu’on atteint 40% aux Etats-Unis.

 

Harcèlement moral et harcèlement sexuel

Quels sont les dénominateurs communs et les différences entre harcèlement moral et harcèlement sexuel ?

 

Il me semble important de rappeler que le but premier du harcèlement, qu’il soit sexuel ou moral, c'est de montrer son pouvoir et sa supériorité. Le harcèlement sexuel ne vise pas forcément à obtenir des faveurs sexuelles ou à satisfaire directement un appétit sexuel. C’est d’abord une forme de domination.  

 

Il y a d’autres liens, puisqu’on constate que, lorsqu’une femme refuse le harcèlement sexuel, cela se transforme souvent en harcèlement moral, sur le mode : «si tu refuses, tu vas payer». Un certain nombre de plaintes en harcèlement moral sont donc des plaintes en harcèlement sexuel qui n’osent pas se dire. C’est notamment le cas chez certaines femmes musulmanes que je vois, qui ont été harcelées sexuellement, ont résisté, mais risquent néanmoins un discrédit dans leur famille.

Pour ce qui est de l’aspect juridique, contrairement au harcèlement moral, dans le harcèlement sexuel, il n’y a pas nécessité que l'acte soit répété pour qualifier l'infraction. Une seule fois peut suffire.

La loi sur le harcèlement moral était imprécise, puisqu'elle parle d'agissements abusifs qui ont des conséquences sur la santé physique ou mentale et sur la dignité de la personne, sans préciser ce que sont ces agissements, et ce sont les jurisprudences qui ont précisé ce qu'était le harcèlement moral. Depuis le vote de cette loi sur le harcèlement moral en 2002, la législation a ainsi considérablement évolué, et, désormais, même des méthodes de management peuvent être considérées comme non respectueuses de la dignité de la personne ou mettant en danger son intégrité physique ou psychique.

Le texte sur le harcèlement sexuel est encore plus vague et il y a beaucoup moins de jurisprudences parce qu'il y a peu de plaintes, les femmes victimes étant la plupart du temps trop isolées pour aller devant les tribunaux. Les syndicats sont aussi plus sensibles au harcèlement moral que sexuel, parce qu’il touche tout le monde, alors que le harcèlement sexuel vise d’abord des femmes, et souvent des femmes en position de faiblesse.

Pour les deux infractions, il n'est pas demandé des preuves formelles mais un faisceau d'indices, prouvant la cohérence de la plainte. Là aussi, cela est sujet à interprétation.

Faut-il faire une distinction entre le harcèlement sexuel selon les lieux où il opère, dans des entreprises privées ou dans des institutions ou administrations publiques ?

On peut penser que, pour le harcèlement sexuel comme pour le harcèlement moral, il y a proportionnellement beaucoup plus de cas dans le secteur public que dans le secteur privé. En effet, dans le privé, assez rapidement, la direction – si le harcèlement ne vient pas d'elle – tente d’y mettre bon ordre, car le texte de loi prévoit une obligation de prévention pour l’employeur. Cependant il est difficile d'être plus précis concernant le harcèlement sexuel car il n'existe pas d'enquête spécifique sur ce sujet. Mais les cas que j'ai rencontrés le plus fréquemment se situaient dans des collectivités territoriales où un élu harcelait une ou plusieurs agentes.

Ce qu’on peut aussi remarquer, c’est que, dans le secteur privé, ce genre d’affaires tend, plus souvent, à trouver une sortie négociée, avec une dimension financière. Lorsque cela concerne des administrations ou des collectivités territoriales, on arrive plus vite à des formes de menace, de chantage et de violences souterraines ou non.

 

Harcèlement et politique

Peut-on dire que le harcèlement est particulièrement répandu dans le monde politique ?

 Il y a incontestablement chez les politiques davantage de structures de personnalités narcissiques, voire perverses avec ce que cela implique : moi hypertrophié, manque de respect des autres, opportunisme… C’est le produit d’une sélection naturelle, parce qu’il s’agit d’un monde dur, avec des rivalités impitoyables, où la loi du plus fort domine, et avec une injonction constante à la séduction et à l’immédiateté.

Mais c’est aussi le reflet d’une société de plus en plus narcissique. Dans mes consultations de psychiatre, je rencontre de plus en plus de personnalités narcissiques et de moins en moins de névrosés. Les hommes politiques sont à la fois les représentants et la pointe avancée de cette société narcissique.

Pensez-vous que l’affaire DSK va faire évoluer les choses ?

Oui. Quel que soit le verdict de la justice, je pense que cette affaire publique va faire évoluer les mentalités. Il y aura un avant et un après DSK. Les questions sexuelles, comme les questions de violence intime, fonctionnent souvent ainsi, avec des coups de projecteur. Il faut des événements forts, des électrochocs, pour que quelque chose puisse changer.

J’entends chaque jour des personnes, et, comme je suis victimologue, je vois davantage de victimes que d’agresseurs. Et ce que j’entends, c’est que ça secoue beaucoup de femmes qui se sont senties dans des positions d’impuissance face à des hommes de pouvoir.

On a tous une part de violence en soi, des fantasmes qui ne sont pas avouables, mais certaines passent à l’acte et d’autres non. Et je pense que beaucoup d’hommes doivent être en train de se poser des questions. De l’autre côté, cela va sans doute donner à beaucoup de femmes le courage de dénoncer les cas de harcèlement, de faire la lumière sur toutes ces situations où on n’a pas pu se défendre, parce que les faits semblaient trop minimes. Tout cela est un problème de limites.

Pourra-t-on jamais fixer des limites justes, en évitant autant l’aveuglement ou la tolérance coupable que le puritanisme ou les entorses à la présomption d’innocence ?

 On ne pourra jamais fixer de limites précises, mais on peut faire en sorte que les personnes soient davantage respectées et entendues. Actuellement, en France, à cause de certains dérapages médiatisés, les juges sont méfiants vis-à-vis de la parole des victimes. Ils ont peur de se tromper ou d’être manipulés. Cette vigilance est nécessaire, puisqu’on peut effectivement discréditer quelqu’un en portant plainte de façon abusive pour harcèlement moral ou sexuel. Mais, d’après les cas que je vois quotidiennement, c’est vraiment l’exception, même si cela existe et qu’il faut donc rester prudent.  

Je pense qu’on peut faire un parallèle entre ce qui se passe en ce moment et ce qui s’est passé pour la violence conjugale. Un fait divers provoque une détonation et une prise de conscience, surtout quand il se produit dans des milieux qu’on pense, à tort, hermétiques, à ce genre d’histoire. Cela contribue à faire évoluer la loi qui, en matière de violences conjugales, intègre, depuis janvier dernier, la violence psychologique, c’est-à-dire des faits de violence sans preuve physique, de type bleus ou membres cassés.

On se situe là dans un changement qui va vers une plus grande sanction pour des faits qui paraissent plus minimes. C’est vrai que les faits sont plus petits, mais c’est le genre de faits qui interviennent le plus souvent en amont d’actes plus graves. Si on sanctionne plus tôt des faits plus anodins, on évitera sans doute, à terme, que des femmes meurent sous les coups de leur conjoint.

Sur le registre sexuel, je pense aussi que, plus on est strict sur les premiers dérapages, plus on réduira le nombre de cas plus graves. J’ai conscience que cela peut choquer, que les Américains peuvent être dans l’excès, quand, par exemple, deux personnes de sexe différent ne peuvent se retrouver à deux dans un ascenseur, mais notre société à nous est trop laxiste. C’est toute la question du respect de l’autre, du respect des personnes en général, et non seulement de la vie privée, qui est en jeu.

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