Luc Ferry : un emploi pas fictif, surtout pour ses amis et ses fans

Publié le par DA Estérel 83

Rue89

 

 

Son emploi – très confortable – au Conseil d'analyse de la société permet à Ferry de récompenser ses proches, même ses admirateurs.

Luc Ferry au campus d'été des Jeunes Populaires au Port-Marly, en août 2010 (Audrey Cerdan/Rue89).

 

Selon l'ancien ministre de l'Education nationale, ce n'est qu'un oubli administratif. Depuis 2004 et son départ du gouvernement, Luc Ferry est officiellement redevenu professeur de philosophie à l'université Paris-VII. Il a été immédiatement « mis à disposition » de Matignon, pour présider le tout nouveau Conseil d'analyse de la société (CAS), chargé de nourrir l'Etat en idées.

« Mis à disposition », c'est-à-dire en restant rémunéré, à son nouveau poste, par son administration d'origine. Depuis 2004, la fac a donc continué à lui verser 4 500 euros par mois. Seulement, Luc Ferry aurait dû enfin reprendre les cours à la dernière rentrée universitaire, et Paris-VII exige qu'il rembourse sa rémunération pour l'année 2010-2011.

Matignon s'est engagé à rembourser Paris-VII. Fin de la polémique ? Pas forcément : l'affaire a jeté une lumière sur le très discret Conseil d'analyse de la société, une institution bien étrange.

Des proches et des fans de Ferry

On réfléchit peut-être mieux entre amis. En tout cas, l'ancien ministre a recruté au Conseil d'analyse de la société (CAS) beaucoup de proches. Et même d'admirateurs, puisqu'on y retrouve les auteurs de deux livres consacrés à, devinez qui, Luc Ferry.

Outre son président et une secrétaire, trois personnes figurent dans l'organigramme permanent du CAS : une secrétaire générale, venue de l'Education nationale, et deux universitaires supervisant la production intellectuelle. Deux professeurs de philosophie très proches de Luc Ferry :

  • Claude Capelier, « conseiller scientifique et éditorial » du CAS, était conseiller spécial de Luc Ferry au ministère de l'Education nationale ; c'est « un ami de trente ans », selon Challenges.

  • Eric Deschavanne, « chargé des recherches, des études et de la rédaction de publications » au CAS, appartenait aussi au cabinet de Luc Ferry à l'Education nationale. Il est notamment l'auteur du Deuxième humanisme, un livre d'« introduction à la pensée de »… Luc Ferry ; il contribue aussi au site Atlantico, sur lequel il a pris la défense de l'ex-ministre.

Contacté par Rue89, le cabinet du Premier ministre confirme que cette fonctionnaire et ces deux universitaires sont eux aussi « mis à disposition » par leurs administrations respectives, qui continuent à les rémunérer.

Comme Luc Ferry, ils bénéficient d'un supplément au titre de leurs fonctions au CAS, une indemnité mensuelle comprise entre 1 000 et 1 200 euros par mois. L'ancien ministre, lui, reçoit 1 800 euros par mois. En plus des 4 500 euros reçus comme prof de philo à Paris-VII, et que l'université lui demande de rembourser aujourd'hui.

Les simples membres du Conseil, eux, réfléchissent gratuitement. Peut-être par amitié. Dans cette trentaine de personnes, en effet, on retrouve beaucoup de relations personnelles ou professionnelles de Luc Ferry. Exemples :

  • la philosophe Alexandra Laignel-Lavastine a co-signé en mars un livre d'entretiens, L'Anticonformiste, une « autobiographie intellectuelle » de… Luc Ferry ;

  • Claudine Pons est la fondatrice de l'agence de communication et d'événementielLes Rois Mages, qui vend aux entreprises des conférences avec des penseurs comme… Luc Ferry ;

  • le philosophe Pierre-Henri Tavoillot co-dirige chez Grasset Le Collège de philosophie, une collection publiant des auteurs comme… Luc Ferry ; cette collection est co-dirigée par Alain Renaut, co-auteur de La Pensée 68, le livre qui a révélé… Luc Ferry ;

  • à la rubrique people, Amélie de Bourbon-Parme est l'épouse d'un des frères Bogdanov, dont le livre Avant le big bang avait été préfacé par… Luc Ferry.

A leurs côtés, pour réfléchir à l'avenir de la France, on retrouve des chercheurs, une ancienne ministre de la Culture (Christine Albanel), des éditeurs (Bernard Fixot et Teresa Cremisi, PDG de Flammarion), mais aussi plusieurs économistes.

Pour Ferry, « c'est un travail gigantesque »

C'est le cas des deux dernières recrues, arrivées en février : Patrick Artus, directeur des études à la banque Natixis, et Nicolas Bouzou, patron du cabinet de conseil Asterès, et co-vedette de conférences-débats avec… Luc Ferry.

« Je le connaissais par ce biais-là, mais je n'ai jamais travaillé avec lui avant », explique Nicolas Bouzou. Au CAS, il est chargé de réfléchir à « la question des jeunes » - de l'emploi au « coût du permis de conduire » -, pour un rapport commandé par le Premier ministre. Le travail est réel, insiste-t-il :

« Nous avons une réunion plénière par mois, mais aussi des réunions par groupes de travail. Par exemple, nous sommes trois ou quatre à travailler sur le sujet des jeunes. Ferry et moi, on se voit tous les quinze jours, on échange des textes tout le temps… On va les discuter en plénière d'ici dix ou quinze jours, et nous commencerons les auditions en septembre. »

 

« C'est tout sauf un emploi fictif », souligne aussi Luc Ferry dans Le Parisien. La preuve :

« C'est nous qui avons intégralement fait le service civique, tout comme la loi sur les pompiers volontaires qui passe cette semaine à l'Assemblée. C'est un travail gigantesque. »

 

Ces deux exemples commencent à dater. Le rapport sur le service civique a été remis en septembre 2008, et la loi qui en a découlé a été votée en février 2010. Le rapport sur les pompiers volontaires, lui, remonte à septembre 2009.

Depuis, le Conseil n'a pas vraiment influencé l'action gouvernementale. On lui doit un énième rapport sur le livre numérique - le ministère de la Culture en avait aussi commandé un à Hervé Gaymard -, un rapport sur l'illettrisme ou encore, pour prendre un peu de hauteur face à la crise, une réflexion sur les « matériaux pour une politique de civilisation ».

Or, l'Etat dispose de nombreux autres organismes de réflexion. Comme le Conseil d'analyse stratégique, l'héritier du glorieux Commissariat au Plan qui avait reconstruit la France de l'après-guerre. Certains s'interrogent donc ouvertement sur l'intérêt du Conseil présidé par Luc Ferry.

106 m2 de bureaux dans le VIIe arrondissement

C'est le cas du député apparenté communiste Jean-Pierre Brard, chargé des organismes dépendant de Matignon à la commission des Finances de l'Assemblée nationale. Dans son dernier rapport sur la question, il notait ainsi que le CAS avait coûté 99 866 euros à l'Etat en 2009 :

  • 67 266 euros en indemnités pour Luc Ferry, la secrétaire générale et les deux universitaires-conseillers ;

  • 32 600 en frais de fonctionnement, dont… un quart (8 256 euros) pour la restauration.

Taquin, le député s'interrogeait :

« Dans un contexte de rigueur budgétaire, on peut s'interroger sur les spécificités d'une gestion, celle du Conseil d'analyse de la société, dans le cadre de laquelle les frais de restaurant (en séance plénière ou en petit comité) constituent le quart du budget de fonctionnement, même si les dépenses unitaires par convive sont relativement peu élevées. Les réunions plénières du Conseil doivent-elles donner lieu systématiquement à un déjeuner ? »

 

Le Conseil avait préféré souligner la maîtrise des autres dépenses. A commencer par l'un des postes les plus coûteux, l'impression et la diffusion des rapports : plutôt que de faire appel aux services - publics mais facturés - de la Documentation française, Luc Ferry avait « obtenu d'éditeurs extérieurs […] la publication gratuite des rapports du Conseil ». En l'occurence, l'éditeur Odile Jacob, qui accueille ainsi dans son catalogue des livres co-signés de… Luc Ferry, vedette des librairies.

A droite aussi, on s'interroge sur le rôle du Conseil d'analyse de la société et sur les moyens qui lui sont accordés. En réponse à une question du député UMP Richard Mallié, le gouvernement a ainsi révélé discrètement en décembre que le CAS occupait 106 m2 de bureaux dans le VIIe arrondissement de Paris. Pour Luc Ferry, cela ressemble plus au confort de son ancien ministère qu'à celui de l'université qui lui réclame le remboursement de ses cours.

Dessin de Baudry

Photo et illustration : Luc Ferry au campus d'été des Jeunes Populaires au Port-Marly, en août 2010 (Audrey Cerdan/Rue89) ; dessin de Baudry.

Publié dans Affaires

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